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L’année du requin : l’éden amer

Wednesday 10 August 2022 at 09:51

À voir l’affiche et la bande-annonce, l’année du requin s’annonce comme une comédie estivale des plus traditionnelles, sorte de croisement entre « Les gendarmes de Saint-Tropez à la pêche au requin » et « Les bronzés au camping 3 ».

Heureusement, la lecture des critiques m’avait mis la puce à l’oreille. L’année du requin n’est pas une énième comédie franchouillarde de type sous-splendid, au grand plaisir ou au grand dam des commentateurs. Les gags de la bande-annonce s’enchainent dans les premières minutes du film. Comme prévu, le gendarme Maja, Marina Foïs, se prend un seau d’eau et une vanne comique de la part de son collègue Blaise, Jean-Pascal Zadi. Rires bien vite étouffés par la réplique tranchante d’une Marina Foïs qui crève l’écran en gendarme fatiguée par une carrière assez terne dans une ville où la spécialité est de poser ses fesses dans le sable et de regarder la mer : « Ce n’est pas gai de se prendre un seau d’eau lorsqu’on est en service. » Sourires gênés de ses coéquipiers et du public.

Le ton est donné. Le prétexte comédie n’était qu’un attrape-nigaud. Si le film regorge de pépites humoristiques, celles-ci se font discrètes, sans insistance (comme le coup de la garde-robe de Maja, entraperçue une seconde en arrière-plan). Là n’est pas le propos.

Le propos ? Il n’est pas non plus dans l’histoire, assez simple pour ne pas dire simplette : un requin hante les côtes de la station balnéaire de La Pointe et, à la veille de la retraite, la gendarme maritime Maja décide d’en faire son affaire.

Pas de comédie désopilante ? Pas d’histoire ? Mais quel est l’intérêt alors ?

Tout simplement dans l’incroyable panoplie d’humains que la caméra des frères Boukherma va chercher. Chaque personnage est ciselé, la caméra s’attardant longuement sur les défauts physiques, les rides, les visages bouffis, fatigués, vieillis, mais également souriants et pleins de personnalité. Au contraire des frères Dardennes, l’image ne cherche pas à servir un ultra-réalisme social. Il s’agit plutôt de mettre à l’honneur, d’héroïfier ces humains normaux. En contrepoint à ces anti-superhéros, le film offre un maire jeune, lisse et sans caractère ni le moindre esprit de décision (Loïc Richard). Parachuté depuis Paris, il se réfugie, symbole de cette lutte des classes omniprésente, derrière une visière anti-covid. Des Parisiens qui sont à la fois détestés par les locaux, mais nécessaires, car faisant tourner l’économie.

** Entracte publicitaire **

Acteur bordelais, Loïc Richard est réputé pour son travail de la voix. J’ai eu l’occasion de collaborer avec lui lorsqu’il a enregistré la version audiolivre de mon roman Printeurs, disponible sur toutes les plateformes d’audiobook. Autant il joue à merveille le personnage fade et lisse dans le film, autant il peut prendre des intonations sombres et inquiétantes dans sa lecture de Printeurs. Je ne pouvais quand même pas rater de placer cette anecdote 😉

=> https://voolume.fr/catalogue/sf-et-fantasy/printeurs/

** Fin de l’entracte, merci de regagner vos sièges **

Dans la première partie du film, Maja part à la chasse aux requins et tout se passe, à la grande surprise du spectateur, un peu trop facilement. La gendarme devient, malgré elle, une héroïne des réseaux sociaux. Mais au plus rapide est la montée, au plus dure est la chute. Au premier incident, qui n’est clairement pas le fait de Maja, elle devient la bête noire. Harcelée, elle en vient à paniquer dans une courte, mais puissante scène de rêve. Le propos est clair : le véritable requin est l’humain, alimenté par les réseaux sociaux et par les médias, symbolisé par une omniprésente radio réactionnaire qui attise les haines sous un vernis pseudohumoristique. Sous des dehors de petits paradis balnéaires, la haine et la rancœur sont tenaces. Sous la plage, les pavés. L’éden est amer.

À partir de la séquence onirique, le film perd progressivement tout semblant de réalisme et l’humour se fait de plus en plus rare. Les codes sont inversés : si l’humour était filmé de manière réaliste, les images d’action et d’angoisse sont offertes à travers la caméra d’une comédie absurde, l’apogée paradoxal étant atteint avec le rodéo impromptu de Blaise et le réveil surréaliste d’une Maja qui s’était pourtant noyée quelques minutes auparavant. Tout donne l’impression que Maja a continué son rêve, que la lutte contre le requin se poursuit dans son inconscient.

Étrange et déstabilisant, le film fonctionne entre autres grâce à un travail très particulier du cadre et de la couleur. Chaque plan résulte d’une recherche qui porte le propos, l’émotion. Lorsqu’elle est sur son ordinateur, Maja est baignée d’une lumière froide alors que son mari, à l’arrière-plan, représente la douceur chaleureuse du foyer. « Tu devrais arrêter Twitter », lance-t-il machinalement en partant dans la nature alors qu’elle reste enfermée devant son smartphone. Lors des confrontations entre les époux, la caméra se décentre souvent, donnant une perspective, un retrait, mais une intensité aux échanges.

Le titre lui-même porte une critique sociale très actuelle : « L’année passée c’était le covid, cette année le requin. Ce sera quoi l’année prochaine ? ». Le requin est le pur produit d’un réchauffement climatique entrainant des catastrophes face auxquelles tant les politiciens, les écologistes et les réactionnaires sont impuissants. Chacun ne cherchant finalement qu’à se dédouaner de toute responsabilité. Comme le dit le maire : « Ça va encore être la faute de la mairie ! ».

Sans y toucher, le film démontre le succès et la nécessité de décennies de lutte féministe. Le personnage principal est une femme qui s’est consacrée à sa carrière avec le soutien d’un mari effacé et très gentil (Kad Merad, incroyablement humain en mari bedonnant). Son assistante Eugénie est une femme (Christine Gautier). Pourtant, encore une fois, aucune insistance n’est placée sur le sujet. Le sexe des personnages importe peu, les relations étant, à tous les niveaux, purement basées sur leur caractère. Aucune séduction, aucune histoire d’amour autre qu’un mariage de longue date entre Maja et son mari, aucune mièvrerie. Le tout avec des interactions humaines profondément réalistes (dans des situations qui le sont évidemment beaucoup moins).

L’année du requin n’est certes pas le film de la décennie, la faute probablement à un scénario un peu simplet, il offre néanmoins une expérience cinématographique originale, nouvelle. Les frères Boukherma nous gratifiant d’un nouveau genre : celui de la parodie sérieuse qui ne se prend pas la tête. Fourmillant de trouvailles (la radio, la voix off particulièrement originale), le film mêle plaisir, clins d’œil aux cinéphiles, critique sociale et cadre original, le tout servi par des acteurs dont les talents sont particulièrement bien exploités.

Que demander de plus ?

Une morale ? Le film se termine justement sur une morale gentille, mais pas trop bateau et parfaitement appropriée : « Il y a deux types de héros. Ceux qui veulent sauver le monde et ceux qui veulent sauver ceux qu’ils aiment ».

Si l’année du requin ne sauve pas ni ne révolutionne le monde, il saura offrir quelques heures de plaisir à ceux qui cherchent des saveurs nouvelles sans se prendre la tête et qui aiment ce cynisme un peu grinçant qui ne s’inscrit dans aucune case précise. Il m’a clairement donné envie de découvrir Teddy, le premier film de ce jeune tandem de réalisateurs jumeaux. Et si après le loup-garou et le requin, ils décident de s’attaquer à la science-fiction, je suis volontaire pour leur pondre un scénario.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source: https://ploum.net/lannee-du-requin-leden-amer/


Chapitre 10 : la suppression des comptes en ligne

Sunday 7 August 2022 at 13:25

Si ma déconnexion totale a été un échec, si j’ai repris des connexions intempestives, mon usage de l’ordinateur a cependant été profondément modifié. Il est, par défaut, non connecté. Je suis conscient de chaque connexion. Et je ne regarde mes emails qu’une fois, parfois deux par jour. Ce dernier changement ayant grandement facilité grâce à une action que j’ai commencé il y a près de trois ans : supprimer mes comptes en ligne.

Au cours de ces trois dernières années, j’ai activement supprimé plus de 600 comptes sur différentes plateformes. Chaque fois que je reçois un mail d’une plateforme sur laquelle j’ai un compte inutilisé, je procède aux démarches, parfois longues et fastidieuses, pour le supprimer. Au cours de ces trois années, de nombreuses plateformes sont réapparues dont j’avais oublié jusqu’à l’existence.

Le travail a été de très longue haleine, mais commence à porter ses fruits et m’enseigne énormément sur cette marque de viande en boîte transformée en nom commun par des humoristes anglais déguisés en Vikings : le spam.

Les différents types de spams

J’ai identifié trois sortes de spams : le random-spam, l’expected-spam et le white-collar-spam.

Le random-spam est le pur spam dans la plus ancienne tradition du terme. Des emails envoyés à des millions de personnes sans aucune logique, pour vous vendre du viagra, pour vous convaincre d’installer un spyware, d’aider un prince nigérien à récupérer des millions ou de verser une rançon en bitcoins, car vous avez été soi-disant filmé en train de vous palucher devant un site porno. Une fois que votre adresse est publique, il n’y a rien à faire contre ce type de spam si ce n’est tenter de les filtrer. Il est complètement illégal. C’est d’ailleurs sa caractéristique première : il n’est lié à aucune entité juridique évidente. Vous ne pouvez pas vous plaindre ou vous désinscrire. Si le random-spam était une vraie plaie historiquement, je suis surpris de constater que sur mon adresse la plus spammée, une adresse publiée partout depuis quinze années, présente dans une kyrielle de bases de données publiques, je reçois en moyenne un random-spam tous les deux ou trois jours (il est automatiquement détecté comme tel et placé dans mon dossier spam, les faux négatifs étant très rares). La moitié de ces spams concernent les cryptomonnaies. J’en déduis que sur une adresse relativement récente et peu publique, vous recevrez très peu de ces spams.

L’expected-spam est exactement le contraire : c’est du spam envoyé par des plateformes ou des services sur lesquels vous êtes inscrits de votre plein gré. Notifications, enquête de satisfaction, newsletters ou autres annonces de nouveautés. La particularité est que vous pouvez vous désinscrire, même si ce n’est souvent que très temporairement (comme pour Facebook ou Linkedin, qui s’évertuent à créer des nouvelles newsletters ou catégories d’emails pour se rappeler à vous). Au final, il est très simple de se débarrasser de ce spam : supprimer définitivement votre compte de ce service. En théorie. Parce que certains continuent à vous envoyer des messages dont vous ne pouvez plus vous désabonner vu que vous n’avez plus de compte. Une menace de plainte RGPD suffit généralement à résoudre le « bug » informatique. Il est donc possible de réduire l’expected-spam à zéro (sauf s’il provient de votre employeur. Les entreprises se plaignent du manque de productivité des employés, mais paient des gens pour les assommer sous les newsletters internes complètement inutiles, allez comprendre).

Vient ensuite la troisième catégorie : le white-collar-spam. Le white-collar-spam est en fait du spam qui se donne des fausses impressions de légalité. Ce sont des entreprises qui ont acheté vos données et qui vous contactent comme si vous étiez inscrits chez eux. Un lien de désinscription est généralement toujours disponible. Mais plutôt que de me désinscrire simplement, je contacte chacune des entreprises et demande d’où elles tiennent mes données, les menaçant de poursuite RGPD. J’ai ainsi découvert que l’immense majorité des white-collar-spam proviennent, en francophonie, d’un ou deux fournisseurs. Ces fournisseurs sont absolument peu scrupuleux sur la manière dont ils collectent les données. Ce n’est pas étonnant : leur métier est littéralement d’emmerder les utilisateurs d’emails. Leurs clients sont les entreprises, les organisations non gouvernementales et les services publics. Ils classent les emails en catégories et vendent ces bases de données pour une durée limitée. Ce dernier point est important, car un an après avoir été en contact avec l’un de ces spammeurs-légaux-professionnels et avoir clairement fait comprendre que mes données ne pouvaient plus être vendues, j’ai reçu du spam d’un de leur client. Il s’est avéré que le client, un service public français à vocation culturelle, avait réutilisé une base de données achetée deux ans auparavant, ce qui était interdit par son contrat.

J’ai donné le nom « white-collar-spam », car ce spam n’est guère différent du random-spam illégal si ce n’est qu’il est accompli par des sociétés ayant pignon sur rue très fières de leur métier de spammeur. Au lieu de lutter contre le spam, nous en avons fait une activité honorable et rémunératrice !

Outre ces quelques acteurs professionnels du spam, une grande quantité de white-collar-spam provient indirectement de Linkedin. En effet, certains outils permettent aux professionnels du marketing (le nouveau nom pour spammeur) de récolter les adresses mails, même cachées, de leurs contacts Linkedin. Si vous avez un de ces très nombreux spammeurs dans vos contacts sur ce réseau, vous êtes foutu. La solution la plus simple : supprimer votre compte Linkedin et laisser les spammeurs entre eux (la fonction première de ce réseau). Le simple fait d’effacer mon compte Linkedin a divisé par deux, en quelques semaines, le nombre de spams que je recevais.

La majorité du spam que je reçois aujourd’hui est donc ce white-collar-spam qui est plus ou moins légal et complètement immoral.

Une idée m’est venue pour le combattre très simplement : interdire la revente d’une donnée identifiante sans l’accord de la personne concernée. Simple comme tout : si une société souhaite vendre des données, elle doit en demander l’autorisation à chaque transaction. Cette règle s’appliquerait également en cas de rachat d’une société par une autre ou en cas de transfert d’une entité juridique à une autre. Il semble en effet évident que l’on peut partager ses données avec une entité, mais ne pas vouloir le faire avec une autre. La société machin sur laquelle vous avez un compte se fait racheter par truc ? Vous devez marquer votre accord sans quoi vos données seront effacées après un délai de quelques mois. Simple à implémenter, simple à surveiller, simple à légiférer.

Ce qui signifie que si nous avons du spam, c’est parce que nous le voulons. Comme la cigarette ou la pollution industrielle, le spam fait partie des nuisances dont nous nous plaignons sans réellement oser les combattre parce que nous sommes persuadés qu’il y’a une raison valable pour laquelle ça existe, parce que nous nous y sommes habitués et parce que certains se sont tellement enrichis avec qu’ils peuvent influencer le pouvoir politique et médiatique. Pire : nous admirons même un peu ceux qui gagnent leur vie de cette manière et sommes prêts à travailler pour eux si une offre juteuse se présente.

Les bénéfices insoupçonnés de la suppression de compte

La solution la plus radicale et qui fonctionne à merveille reste de supprimer tous ses comptes. C’est un processus de longue haleine : je me suis découvert plus de 600 comptes au fur et à mesure que je fouillais mon gestionnaire de mot de passe, les comptes liés à mes comptes Google, Facebook et LinkedIn. Chaque fois que je crois avoir fait le tour, des comptes complètement oubliés réapparaissent dans ma boîte mail lorsqu’ils modifient leurs conditions d’utilisation.

Supprimer un compte qu’on n’utilise plus est un processus pénible : réussir à se reconnecter, à trouver la procédure pour supprimer qui est souvent planquée et artificiellement complexe (pas toujours). Mais c’est encore plus difficile lorsqu’il s’agit d’un compte qu’on utilise ou qu’on pense pouvoir réutiliser. Le plus difficile étant lorsqu’un historique existe, historique souvent agrémenté d’un score : nombre d’amis, points, karma, récompenses, badges… Après Facebook et Twitter, Reddit et Quora furent probablement les comptes les plus difficiles à supprimer. Je me suis rendu compte que je tirais une fierté absurde de mon karma et de mes scores alors que je n’ai jamais été un utilisateur assidu de ces plateformes.

Mention spéciale tout de même à ces sites qui ont prétendu avoir effacé mes données sans réellement le faire. Dans le cas d’une chaine de restaurants de sushi, le gestionnaire s’est contenté de rajouter « deleted_ » devant mon adresse email. Ce fut encore pire pour un grand site immobilier belge. Plus d’un an après la suppression totale de mes données, le site s’est soudain mis à m’envoyer journalièrement le résultat d’une recherche que j’avais enregistrée une décennie auparavant. Sans possibilité de désactiver, mon compte étant officiellement supprimé. Il a fallu plusieurs semaines d’échanges par email pour résoudre le problème et obtenir un semblant d’explication : un très vieux backup aurait été utilisé pour restaurer certaines bases de données. Je vous laisse juge de la crédibilité d’une telle raison.

De toutes mes histoires, j’ai appris une généralité : l’immense majorité des services est en réalité incapable de supprimer vos données, que ce soit par malveillance ou par incompétence. Toute donnée entrée sur un site doit être considérée comme définitivement compromise et potentiellement publique. Si j’ai très souvent accordé le bénéfice du doute, attribuant les erreurs ou difficultés à l’incompétence, j’ai plusieurs fois été confronté à ce qui ne pouvait être que des mensonges manifestes et éhontés. Une grande majorité des services web réclamant vos données sont donc soit incompétents, soit profondément malhonnêtes. Soit les deux. L’exception venant des petits services artisanaux, généralement développés par une toute petite équipe. Dans tous les cas de ce genre, l’effacement s’est fait rapidement, proprement et parfois avec un mot gentil personnalisé. Preuve que la suppression n’est pas un acte techniquement insurmontable.

Contrairement à l’abstinence ou au blocage d’accès à ces sites, la suppression du compte a eu chez moi un impact absolument incroyable. Du jour au lendemain, j’ai arrêté de penser à ce qui se passait sur ces plateformes. Du jour au lendemain, j’ai arrêté de penser à ce qui pourrait avoir du succès sur ces plateformes. J’ai arrêté de penser pour ces plateformes. J’ai arrêté de me plier à leurs règles, de travailler inconsciemment pour elles. J’ai arrêté d’avoir envie de les consulter. Et lorsque me vient l’envie d’y poster ou d’y répondre, le fait de devoir recréer un compte pour l’occasion est assez pour m’arrêter dans mon élan et me faire remarquer que j’ai mieux à faire. Lorsqu’une plateforme est soudain vraiment nécessaire, je recrée un compte, si possible avec une adresse jetable et le supprime après emploi. Une fois le réflexe pris, ce n’est plus tellement contraignant.

Plateformes et militantisme

N’ayant pas supprimé mon compte Mastodon, par simple soutien idéologique au projet, je me retrouve mécaniquement à explorer cette plateforme. Plateforme elle-même complètement biaisée (si je devais la considérer comme représentative de la France, Mélenchon aurait dû devenir président avec près de 95% des voix, le reste étant essentiellement des abstentions).

Dans le militantisme, il existe deux écoles. La première prétend qu’il faut aller chercher les gens où ils sont. Militer pour le logiciel libre sur Facebook par exemple. La seconde soutient qu’il faut d’abord être fidèle à ses propres valeurs, ses convictions.

Je suis désormais convaincu de la seconde approche. Je pense avoir soutenu la première approche pendant des années entre autres pour justifier ma quête égotique sur les réseaux propriétaires, pour résoudre mon conflit interne. Car, quelle que soit l’intention derrière un message, son impact sera toujours contrôlé par la plateforme sur laquelle il est posté. Le simple fait d’utiliser une plateforme nous déforme et nous conforme à ladite plateforme.

Je pense également qu’il ne faut pas aller « chercher les gens là où ils sont ». Ne pas crier pour tenter de couvrir le bruit ambiant. Il faut au contraire construire des espaces de calme, des espaces personnels et faire confiance aux humains pour les trouver lorsqu’ils en ont besoin. Le simple fait d’avoir un compte sur une plateforme justifie pour tous vos contacts le fait de rester sur cette plateforme. Le premier qui quitte la plateforme s’exclut du groupe. Le second force le groupe à se poser des questions. Le troisième implique que « le groupe » n’est tout simplement plus sur cette plateforme, que celle-ci est devenue inutile dans le cadre du groupe.

Aucun discours ne convainc autant que montrer l’exemple. Faire plutôt que dire. Être plutôt que convaincre. Vivre ses propres choix, sa propre personnalité et respecter ceux qui en font d’autres en acceptant que cela puisse nous éloigner.

Oui, en supprimant mes comptes j’ai raté des opportunités sociales. Mais soit je ne m’en suis pas rendu compte, ce qui a épargné mon énergie mentale, soit cela a eu pour impact de faire prendre conscience à mon entourage qu’ils ne pouvaient plus faire entièrement confiance à Facebook ou Whatsapp. Dans tous les cas, le rapport coût/bénéfice s’est révélé disproportionnellement en faveur de la suppression.

À chaque compte effacé, j’ai eu le sentiment qu’on m’enlevait un poids des épaules. Je me sentais revivre. Certes, je perdais une « audience potentielle », mais j’y gagnais en liberté, en plaisir d’écrire sur mon blog, sur mon gemlog voire sur ma machine à écrire plutôt que de sans cesse réagir, répondre, être en réaction (au sens le plus Nitzchéen du terme).

Si j’ai replongé dans la connexion intermittente, un progrès énorme s’est fait : la connexion m’ennuie de plus en plus. Le nombre de plateformes sur lesquelles lire du contenu s’est à ce point restreint que j’en fais très vite le tour. J’ai également compris que mon addiction n’est pas uniquement due à la connexion, elle est également technophile. J’aime être sur mon ordinateur, devant mon écran. Je tente de trouver des excuses pour garder les mains sur le clavier, pour mettre à jour un logiciel, configurer mon environnement, améliorer mes processus, découvrir, coder. Bref, « chipoter ».

La découverte de cette composante de mon addiction m’a convaincu de faire entrer ma déconnexion dans une nouvelle phase. Celle de la matérialité.

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Source: https://ploum.net/chapitre-10-la-suppression-des-comptes-en-ligne/


Chapitre 9 : l’échec

Wednesday 29 June 2022 at 13:29

La digue s’est rompue. Sous la pression des flots furieux, je me suis reconnecté, j’ai été inondé.

La cause initiale a été l’organisation de plusieurs voyages. De nos jours, organiser un voyage consiste à passer des heures en ligne à faire des recherches, trouver des opportunités, comparer les offres, les disponibilités puis à réserver, attendre les emails, confirmer les réservations. Au moment de la confirmation finale d’un vol, j’ai par exemple eu la désagréable surprise de découvrir que les bagages n’étaient pas autorisés. Mais bien sur le même vol le lendemain. Il m’a fallu décaler tout le planning, revenir aux réservations des hébergements, etc.

Lorsqu’on passe sa journée en ligne, papillonnant entre les sites web, répondant à un mail de temps en temps, ce genre d’exercice s’inscrit naturellement dans la journée. Mais quand, comme moi, on chronomètre le temps passé en ligne, l’énergie consacrée à organiser un voyage est effrayante. Outre le temps passé à explorer les possibilités, à chercher activement et remplir les formulaires, il y a également le temps d’attente pour les confirmations, les dizaines de mails à déchiffrer dont la plupart ne sont que des arguties administratives ou, déjà, des publicités desquelles il faut se désabonner.

Le tout évidemment devant être synchronisé avec les autres participants desdits voyages.

Entre deux créations de comptes et deux mails de confirmations, attendant la réponse urgente d’un des participants, mon cerveau n’a pas la capacité de se concentrer. Il attend. Et tant qu’à attendre, il y’a justement des dizaines, des centaines, des milliers de petites tranches informationnelles divertissantes. Les résultats d’une course cycliste. Les élections en France. Des sujets passionnants. Voire inquiétant pour le dernier. Mais un sujet inquiétant n’en est que plus passionnant. J’observe avec un intérêt morbide la montée de l’extrême droite comme on regarde un film d’horreur : impuissant et sans pouvoir me détacher de l’écran.

Dans mon cas, le fait de voyager a été la cause de ma reconnexion. Mais cela aurait pu être autre chose. Comme les problèmes que j’ai eus avec mon ex-banque, qui force désormais l’utilisation d’une application Android revendant mes données privées afin de fermer les agences et virer le personnel.

Le point commun entre les banques et les voyagistes ? La disparition du service client. La disparition d’un métier essentiel qui consistait à écouter le client pour ensuite tenter de transformer ses desiderata en actes administratifs. Désormais, le client est seul face à la machine administrative. Il doit remplir les formulaires, tout connaitre, tout comprendre tout seul. Se morigéner pour la moindre erreur, car personne ne vérifiera à sa place.

Mais, si le service n’existe plus, la fiction du service existe toujours. Les départements marketing bombardent d’emails, de courriers papier et d’appels téléphoniques intempestifs. Pour vour faire signer ou acheter un énième produit dont vous ne pourrez plus vous défaire. L’agression est permanente. Le pouvoir politique est incapable d’agir pour plusieurs raisons.

La première est qu’il ne veut pas agir, les politiciens étant les premiers à vouloir envahir les gens sous leurs publicités. Les administrations publiques, peuplées de spécialistes du privé dont on a vanté les mérites organisationnels, se retrouvent… à faire de la publicité. C’est absurde et inexorable. Pourquoi les chemins de fer mettent-ils tant d’effort à promouvoir, à travers des publicités risibles, des systèmes compliqués d’abonnements incompréhensibles ? Ce budget ne pourrait-il pas être utilisé à mieux payer les cheminots ?

Le second point est lui plus profond. Les pouvoirs publics se targuent de vouloir faire la différence entre le « bon » marketing et les arnaques malhonnêtes. Le problème est que la différence est purement arbitraire. Les deux cherchent à exploiter une faiblesse quelconque pour soutirer de l’argent.

Pourquoi, par exemple, faut-il explicitement mettre un autocollant sur sa boîte aux lettres pour éviter de la voir se remplir de publicités sous blister ? L’inverse serait plus logique : n’autoriser la publicité que lorsqu’elle est explicitement demandée.

Pourquoi le RGPD est-il tellement décrié alors qu’il tente de mettre de l’ordre dans la manière dont sont utilisées les données privées ? Parce qu’il a été, à dessein, rendu incroyablement complexe. Il suffirait de mettre dans la loi que toute donnée personnelle ne peut-être utilisée qu’avec un accord explicite valable un an. Que cet accord n’est pas transférable. Cela impliquerait que toute revente de données forcerait l’acheteur à demander l’accord aux personnes concernées. Et à renouveler cet accord tous les ans. Simple, efficace.

À la base, le rôle du pouvoir public est de protéger les citoyens, de faire respecter cette frontière en perpétuel mouvement entre la liberté de l’individu et le respect de l’autre. Mais lorsque le pouvoir public prétend devenir rentable et agir comme un acteur économique plutôt que politique, son action devient ubuesque.

Comme lorsque l’état engage les grands moyens pour empêcher la contrefaçon de cigarettes. En tentant d’arguer que les cigarettes contrefaites sont… dangereuses pour la santé. Oubliant que les cigarettes « légales » sont responsables de plus de morts que le COVID (dont le tiers ne fume pas), d’une destruction grave de l’environnement et de l’émission de plus de 1% du CO2 annuellement produit.

Plusieurs fois par semaine, mon téléphone sonne pour tenter de m’extorquer de l’argent selon une technique quelconque. Je suis pourtant dans une liste rouge. À chaque appel imprévu, je porte plainte sur le site du gouvernement ainsi que, lorsque c’est possible, auprès de la société appelant. Cela m’a valu un échange avec un enquêteur travaillant chez le plus gros opérateur téléphonique belge. Grâce à lui, j’ai compris comment la loi rendait difficile de lutter contre ce type d’arnaque sous prétexte de défendre le télémarketing « légal ».

On en revient toujours au même problème : l’optimisation de l’économie implique de maximiser les échanges économiques, quels qu’ils soient. De maximiser le marketing, aussi intrusif, aussi absurde, aussi dommageable soit-il. D’exploiter les faiblesses humaines pour soutirer un maximum d’argent, pour générer un maximum de consommation et donc de pollution.

La pollution de l’environnement, la pollution de l’air, la pollution mentale permanente ne sont que les facettes d’une seule et même cause : la maximisation politique des échanges économiques. Jusqu’à en crever.

Nous achetons des bouteilles en plastique remplies de sucres morbides à consommer en attendant le énième message qui fera sonner notre smartphone. Un message qui, la plupart du temps, nous poussera à consommer ou justifiera l’argent que nous recevons mensuellement pour continuer à consommer. Sans message, nous serons réduits à rafraichir compulsivement l’écran, espérant une nouvelle info, quelque chose de croustillant. N’importe quoi. La mort d’un animateur télévision de notre enfance, par exemple, histoire de se taper plusieurs heures de vidéos postées sur YouTube.

Le fait que j’aie en partie replongé me démontre à quel point la connexion est une drogue. Une addiction savamment entretenue, un danger permanent pour les addicts comme je le suis.

Chaque connexion est jouissive. C’est une bouffée de plaisir bien méritée, un repos intellectuel. Je peux compulsivement consommer, cliquer sans penser. Le simple fait d’utiliser la souris, de multiples onglets ouverts sur des images ou des vidéos permet de ralentir l’esprit tout en donnant une fausse sensation de contrôle, de puissance.

La problématique touche d’ailleurs depuis longtemps le monde professionnel. Comme le raconte Cal Newport dans son livre « A world without email », la plupart des métiers se résument désormais à répondre à ses emails, ses coups de téléphone, le tout en participant à des réunions. L’échange est permanent et a été largement aggravé par l’apparition des messageries professionnelles comme Slack.

Le monde professionnel n’a plus le loisir de penser. Les décisions sont prises sans recul et acceptées sur base du simple charisme d’un manager. Ce n’est pas un hasard. Penser est dangereux. Penser remets en question. Penser fait de vous un paria.

Les élections en France m’ont donné envie de politique, de débat. Alors j’ai lu « Son Excellence Eugène Rougon », de Zola. En version papier. Je me suis remis à penser. J’ai retrouvé la motivation de reprendre le combat. Un combat contre mon addiction. Un combat contre toute la société qui m’entoure. Un combat contre moi-même.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source: https://ploum.net/chapitre-9-lechec/


Présence aux Imaginales, à Épinal

Thursday 19 May 2022 at 15:16

Lorsque j’ai signé pour la publication de Printeurs, mon éditeur m’a fait savoir qu’il attendait de la part des auteurs un certain investissement dans la promotion de leurs livres. J’ai demandé ce qu’il entendait par là et il m’a parlé de participer à des salons, des séances de dédicaces, ce genre de choses. Salons qui furent parmi les premières victimes du COVID en 2020 et 2021.

En 2022, il est temps de rattraper le temps perdu et d’honorer ma promesse. Je serai donc présent du vendredi 20 mai après-midi jusque dimanche 22 mai après-midi aux Imaginales à Épinal, la plus célèbre foire aux boudins de l’imaginaire.

Je n’ai aucune idée de ce que je suis censé faire.

Si j’ai très souvent entendu parler des Imaginales, je n’ai aucune idée de à quoi ressemble ce genre d’événements ni ce qu’on peut y attendre d’un auteur. C’est une nouvelle expérience pour moi et j’en suis assez curieux.

Si vous êtes dans le coin, n’hésitez pas à venir faire un petit coucou et me poser des questions sur le livre qui va sortir cette année. Cherchez une machine à écrire coincée entre une pile de « Printeurs », mon roman cyberpunk, et une pile de « Aristide, le lapin cosmonaute », mon livre pour enfants dont il ne reste qu’une poignée d’exemplaires. Le type derrière le machine qui fait « clac clac clac ding », c’est moi ! Ne vous sentez pas obligé d’acheter un bouquin. Quoi ? Mon éditeur (le type derrière moi, avec le fouet dans la main et un symbole € à la place des pupilles) me dit que si, c’est obligatoire.

Pratiquement, je serai au stand PVH édition, dans une petite tente blanche face à la fontaine au milieu du parc le samedi entre 11h et 19h et, à confirmer, le dimanche matin au même endroit, à côté d’une démonstration de jeu vidéo et d’une imprimante 3D.

J’avoue avoir longuement hésité à poster ce message, mais je me suis dit que si certains d’entre vous sont dans le coin, ce serait dommage de se rater. C’est toujours un plaisir pour moi de rencontrer des lecteurs de mes livres ou de mon blog. Certains d’entre vous me suivent et me soutiennent depuis près de 15 ans et il y a dans la rencontre en chair et en os, même très brève, quelque chose que des dizaines d’emails ne pourront jamais apporter.

Pour ceux qui ne seront pas à Épinal, ce n’est, je l’espère, que partie remise (entre nous, j’ai le secret espoir de pouvoir proposer une conférence aux Utopiales à Nantes, ce qui me donnerait une bonne excuse pour m’y rendre).

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Source: https://ploum.net/presence-aux-imaginales-a-epinal/


L’histoire du logiciel : entre collaboration et confiscation des libertés

Wednesday 11 May 2022 at 12:24

Le concept même de logiciel n’est pas évident. Comme le rappelait Marion Créhange, la première titulaire d’un doctorat en informatique en France, la manière d’influencer le comportement des premiers ordinateurs était de changer le branchement des câbles. Un programme était littéralement un plan de câblage qui nécessitait de s’arracher les mains sur des fils.

Petit à petit, les premiers informaticiens ont amélioré la technologie. Ils ont créé des ordinateurs « programmables » qui pouvaient être modifiés si on leur fournissait des programmes au format binaire, généralement des trous sur des cartes en carton qui étaient insérées dans un ordre précis. Il fallait bien évidemment comprendre exactement comment fonctionnait le processeur pour programmer la machine.

Les processeurs ont ensuite été améliorés pour comprendre des instructions simples, appelées « assembleur ». Les informaticiens pouvaient réfléchir avec ce langage qui donnait des instructions directes au processeur. Cependant, ils utilisaient d’autres formalismes qu’ils appelèrent « langage de programmation ». Les programmes étaient écrits sur papier dans ce langage puis, grâce à des tableaux, traduits en assembleur.

Vint alors l’idée de concevoir un programme qui effectuerait cette traduction. Le premier de ces programmes fut appelé « Traducteur de formules », « Formula Translator », abrégé en « FORTRAN ». Les traducteurs de formules furent rapidement renommés « compilateurs ». Avec un compilateur, il n’était plus nécessaire de comprendre ce que faisait le processeur. Il devenait possible de créer un programme dans un langage dit « de haut niveau » et de le donner à la machine.

Il faut cependant insister sur le fait qu’à l’époque, chaque ordinateur vient avec son propre système logiciel qui est extrêmement complexe et particulier. Faire tourner un programme requiert d’apprendre l’ordinateur en question. Faire tourner le même programme sur plusieurs ordinateurs différents n’est même pas envisagé.

Vu le prix élevé d’un ordinateur, comparables à celui d’une luxueuse villa, ceux-ci sont rares et partagés entre des dizaines d’utilisateurs, le plus souvent au sein des universités. L’un des gros problèmes informatiques de l’époque est de rentabiliser l’ordinateur. Il est possible d’interagir directement avec un ordinateur à travers un télétype : un gros clavier relié à un système électrique avec une bande de papier fournissant les résultats. Le problème du télétype c’est que lorsque l’utilisateur lit les résultats et réfléchit, l’ordinateur attend sans rien faire. Un peu comme si vous achetiez une voiture à 50.000€ pour la laisser 95% du temps dans son garage (ce qui est le cas, soi dit en passant).

Pour cette raison, l’interaction directe est découragée au profit des « batch » de cartes perforées. Le programmeur créé des cartes perforées contenant toutes les instructions qu’il veut effectuer (son « programme »), les donne dans une boîte au centre de calcul qui les insère dans l’ordinateur lorsque celui-ci est inoccupé. Le résultat est imprimé est envoyé au programmeur, parfois le lendemain ou le surlendemain.

Apparait l’idée de permettre de connecter plusieurs télétypes à un ordinateur pour donner une apparence d’interactivité tout en faisant en sorte que l’ordinateur traite séquentiellement les requêtes. Un projet est mis sur pieds pour faire de ce rêve une réalité : Multics. Multics est un projet à gros budget qui fait se collaborer une grande entreprise, General Electrics, une université, le MIT, et un laboratoire de recherche dépendant d’AT&T, le Bell Labs.

Multics possède les bons programmeurs et les bonnes idées. Mais une collaboration à une telle échelle nécessite beaucoup de managers, de politiciens, d’administratif, de paperasse. Bref, au bout de 5 ans, le projet est finalement considéré comme un échec. Les managers et les administrateurs vont voir ailleurs.

La première grande collaboration

Sans s’en rendre compte tout de suite, le défunt Multics laisse désœuvrés quelques programmeurs. Parmi eux, Ken Thompson vient d’avoir un enfant. L’anecdote est importante, car son épouse lui annonce partir un mois avec le bébé pour le présenter à sa famille, qui vit de l’autre côté du pays. Thompson se retrouve quatre semaines tout seul et décide de profiter de ce temps pour mettre en place une version simplifiée de Multics qu’il a en tête. Par dérision, il l’appelle Unics. Qui deviendra Unix. Au départ écrit en assembleur, il inventera le langage B qui sera utilisé par son pote Ritchie pour inventer le langage C avec lequel sera réécrit Unix en 1973.

Thompson et Ritchie sont également les premiers prototypes des geeks de l’informatique : barbe mal entretenu, cheveux en bataille, t-shirt trop large (à une époque où même la jeunesse rebelle n’imagine pas s’afficher autrement qu’en vestes de cuir cintrées), séances de programmation jusqu’à l’aube, arrivées au laboratoire vers 13h du matin, etc.

Dans ses réflexions, Thompson n’a qu’un mot à la bouche : « simplicité ». C’est d’ailleurs lui qui va pousser Ritchie à ce que le langage « C » s’appelle ainsi. Une lettre, c’est simple, efficace. Cette idée de simplicité sous-tend toute l’architecture d’Unix : plutôt que de faire un énorme système hyper complexe qui fait tout, on va faire des petits programmes et leur permettre de s’utiliser l’un l’autre. L’idée est révolutionnaire : un programme peut utiliser un autre pour obtenir une fonctionnalité. Arrive même l’idée du « pipe » qui permet à l’utilisateur de construire ses propres chaines de programmes. Cela semble évident aujourd’hui, mais c’est un progrès énorme à une époque où les concepteurs de systèmes d’exploitation tentent de faire un énorme programme capable de tout faire en même temps. Cette simplicité est d’ailleurs encore aujourd’hui ce qui fait la puissance des systèmes inspirés d’Unix. C’est également ce qui va permettre une vague de collaboration sans précédent : chaque individu peut désormais créer un petit outil qui va accroitre exponentiellement les capacités du système global.

Ritchie et Thompson présentent le résultat de leur travail lors d’une conférence en 1973. À la même époque vient justement d’apparaitre le concept non pas de connecter des ordinateurs directement entre eux, ce qui existait déjà, mais de leur permettre de servir de relais. Deux ordinateurs peuvent désormais se parler sans être connectés directement. Cela dessine un réseau, appelé ARPANET et qui deviendra INTERNET, l’interconnexion des réseaux.

Certains historiens estiment qu’environ la moitié des personnes connectées à ARPANET à l’époque était dans la salle lors de la présentation d’Unix.

Le concept est tout de suite un véritable succès.

Une chose importante est de savoir que le Bell Labs, où a été inventé Unix, faisait partie d’AT&T. Et qu’AT&T était, à ce moment-là, sous le coup d’un procès antitrust et n’avait pas le droit de faire autre chose que de vendre de l’équipement téléphonique. L’état américain voyait d’un très mauvais œil qu’une entreprise privée puisse devenir trop puissante. Dès que c’était le cas, dès qu’une position de monopole se dessinait, l’état intervenait rapidement.

AT&T commercialisait des lignes téléphoniques. L’objectif du Bell Labs était de développer des technologies qui nécessitaient l’utilisation de lignes téléphoniques afin d’en encourager l’usage. Mais AT&T ne cherchait pas à commercialiser directement ces technologies. Le procès antitrust rendait cela beaucoup trop risqué.

Pas du tout préoccupée par l’aspect mercantile, l’équipe UNIX se met à collaborer avec les universités, les chercheurs de tout bord. À l’université de Berkeley, tout particulièrement, on se met à améliorer les fonctionnalités. On s’échange du code source, des astuces. On se connecte directement aux ordinateurs de l’un et l’autre pour comprendre les problèmes. Bref, on collabore sans réellement réfléchir à l’aspect financier.

En Australie, le professeur John Lions enseigne Unix à ses étudiants en leur donnant… l’entièreté du code source à lire. Code source qu’il commente abondamment. Son syllabus fait rapidement le tour du monde comme un outil indispensable, le tout avec la bénédiction de Ken Thompson.

Petit à petit, Unix prend de l’importance et, chez AT&T, les juristes commencent un peu à se dire qu’il y’aurait des sous à se faire. La marque UNIX est déposée. Qu’à cela ne tienne, le « UNIX USER GROUP » est renommé « Usenix ». On demande à Ritchie et Thompson de ne plus partager leur travail. Qu’à cela ne tienne, celui-ci « oublie » malencontreusement des sacs remplis de bandes magnétiques dans un parc où, justement, se promenait un ami de Berkeley.

Ça vous donne un peu l’idée du niveau de collaboration et d’esprit frondeur qui anime l’ensemble. Ils ont peut-être des barbes et des t-shirts larges. Ils n’en restent pas moins intelligents et frondeurs. Ce sont des « hackers », le terme qu’ils se donnent et qui est encore utilisé aujourd’hui.

La première confiscation

En 1980, un changement politique se fait en occident avec l’élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis. Leur doctrine pourrait se résumer en « faire passer les intérêts des entreprises avant ceux des individus ». La recherche, la collaboration, le partage et l’empathie sont devenus des obstacles sur la route de la recherche de profit. Plusieurs grandes mesures vont voir le jour et avoir une importance extrêmement importante, tant sur l’industrie du logiciel que sur notre avenir.

Le terme « propriété intellectuelle », un concept inventé en 1967 et jusque là à peu près ignoré, va devenir une stratégie essentielle des entreprises pour faire du profit. Historiquement, le concept de propriété permet d’asseoir le droit de jouir d’un bien sans se le faire enlever. Mais comment peut-on « voler » une propriété intellectuelle ? Cela semble absurde, mais c’est pourtant très simple : il suffit de convaincre la population que tout concept, toute œuvre possède un propriétaire et que le simple fait d’en jouir ou de l’utiliser est une atteinte aux intérêts économiques de l’auteur. Historiquement, les brevets offraient aux inventeurs un monopole limité dans le temps sur une invention en échange du fait que cette invention deviendrait publique une fois le brevet expiré. Bien que luttant contre les monopoles, l’état savait en offrir un temporaire en échange d’un bénéfice futur pour la société. L’idéologie du profit avant tout permet d’écarter complètement cette composante de l’équation. Le terme « propriété intellectuelle » permet d’étendre les monopoles temporaires, tant en termes de temporalité que de droits. Le propriétaire de la propriété intellectuelle ne doit plus rien à la société qui n’a plus qu’une fonction : préserver ses profits bien mérités.

Grâce à près de trente années de campagnes intensives, le concept de propriété intellectuelle est tellement ancré dans les mœurs que les écoles n’osent plus faire chanter leurs enfants sans s’assurer de payer des droits auprès d’un organisme quelconque qui, bien évidemment, ne demande que ça. La propriété intellectuelle est, intellectuellement, une escroquerie. Elle sonne également le glas de la collaboration et des grands progrès académiques. Même les universités, aujourd’hui, cherchent à préserver leurs propriétés intellectuelles. Par réflexe et en dépit de leur mission première.

Les concepts de collaboration et de bien-commun sont eux immolés sur l’autel de l’anticommunisme. Faire du profit à tout prix devient un devoir patriotique pour lutter contre le communisme. Cela a tellement bien fonctionné que malgré l’écroulement total du communisme, le concept du bien commun est rayé du vocabulaire. Plus de 30 ans après la chute du mur de Berlin, les gouvernements et les institutions publiques comme les universités doivent encore justifier leurs choix et leurs investissements en termes de rentabilités et de profits futurs.

Cette évolution des mentalités se fait en parallèle à la complexification du concept de logiciel. Graduellement, le logiciel est passé d’une série d’instructions à un véritable travail, une véritable œuvre. Il peut logiquement être commercialisé. La commercialisation d’un logiciel se fait via une innovation légale : la licence. La licence est un contrat entre le fournisseur du logiciel et l’utilisateur. Le fournisseur du logiciel impose ses conditions et vous devez les accepter pour utiliser le logiciel. Grâce à la propriété intellectuelle, le logiciel reste la propriété du fournisseur. On n’achète plus un bien, on achète le droit de l’utiliser dans un cadre strictement défini.

Notons que cette innovation commerciale découle en droite ligne de l’importance morale accordée aux profits. Si l’utilisateur ne peut plus acheter, stocker, réparer et réutiliser un bien, il doit payer à chaque utilisation. L’utilisateur est clairement perdant par rapport au cas d’usage où il achèterait le logiciel comme un bien dont il peut disposer à sa guise.

Aujourd’hui, chaque logiciel que nous utilisons est muni d’une licence et dépend le plus souvent d’autres logiciels également munis de leurs propres licences. Il a été démontré qu’il est matériellement impossible de lire tous les contrats que nous acceptons quotidiennement. Pourtant, la fiction légale prétend que nous les avons acceptés consciemment. Que nous devons nous plier aux conditions qui sont décrites. Chaque fois que nous cliquons sur « J’accepte », nous signons littéralement un chèque en blanc sur notre âme, en espérant que jamais le Malin ne vienne réclamer son dû.

Pour perpétuer l’esprit UNIX initial, cet esprit frondeur et hacker, l’université de Berkeley met au point la licence BSD. Cette licence dit, en substance, que vous pouvez faire ce que vous voulez avec le logiciel, y compris le modifier et le revendre, à condition de citer les auteurs.

Le livre de John Lions est lui interdit, car contenant la propriété intellectuelle d’AT&T. Il circule désormais sous le manteau, photocopié par des générations d’étudiants qui ne cherchent pas à le moins du monde à faire de l’ombre à AT&T, mais à simplement mieux comprendre comment fonctionne ou pourrait fonctionner un ordinateur.

L’apparition des ordinateurs personnels

Les ordinateurs sont de moins en moins chers. Et de plus en plus variés. L’entreprise IBM est le plus gros fournisseur d’ordinateurs, certains sont des mastodontes, d’autres ont à peine la taille d’une grosse valise (les « mini-ordinateurs »).

IBM a l’idée de créer des ordinateurs assez petits pour tenir sur un bureau : un micro-ordinateur. Il serait bon marché, peu puissant. Son nom ? Le « personal computer », le PC.

Seulement, comme AT&T auparavant, IBM est sous le coup d’un procès antitrust. Diplomatiquement, il serait dangereux de se lancer dans un nouveau marché. Pour éviter cela, IBM va tout d’abord concevoir le PC avec une architecture ouverte, c’est-à-dire des composants que n’importe qui peut acheter ou copier (contrairement aux concurrents comme Amiga, Commodore, Atari, etc.). Le système d’exploitation, le logiciel qui fera tourner la machine, est considéré comme l’un de ces composants. Problème : les systèmes Unix sont très chers et conçus avec des fonctionnalités très complexes comme le fait d’héberger plusieurs utilisateurs. Ils ne sont donc pas adaptés à un « personal computer ». IBM travaille bien sur son propre operating system (OS2), mais, en attendant, pourquoi ne pas sous-traiter la tâche ?

Un riche et important avocat d’affaires, William Gates, qui travaille, entre autres, pour IBM, entend parler de cette histoire et annonce que son fils vient justement de lancer une entreprise d’informatique. Le fils en question, appelé également William Gates, mais surnommé Bill, n’a jamais programmé d’operating system mais il propose à IBM d’en faire un à condition d’être payé pour chaque personal computer vendu. Tant qu’il y est, il ajoute dans le contrat qu’IBM est forcé d’installer son OS sur chaque PC vendu. Empêtré dans son procès antitrust et ne voyant pas un grand avenir pour une solution bon marché comme le PC, IBM accepte ces conditions qui sont pourtant étranges.

Bill Gates n’a jamais programmé d’OS, mais il connait un jeune informaticien de 22 ans, Tim Paterson, qui a fait ce qu’il appelle un « Quick and Dirty OS », QDOS. Un truc amateur et minimaliste qui n’a même pas les fonctionnalités qu’avait Unix 15 ans auparavant. Mais ce n’est pas grave. Bill Gates propose 50.000$ pour QDOS, qu’il rebaptise PC-DOS puis MS-DOS.

À cette même époque, un conseiller du président Reagan, un certain Robert Bork, se rend compte que s’il y’a bien un truc qui empêche de maximiser les profits des entreprises, ce sont les lois antimonopoles. Pauvre AT&T, pauvre IBM. Ces entreprises américaines auraient pu coloniser le monde et faire le bonheur de leurs actionnaires. Ces entreprises pourraient affaiblir économiquement le bloc soviétique. Au lieu de cela, les Américains eux-mêmes leur ont mis des bâtons dans les roues.

Il propose donc de tout simplement autoriser les monopoles. Bien sûr, ça se verrait un peu trop si on le dit comme ça du coup il propose de n’empêcher que les monopoles dont on peut démontrer qu’ils entrainent une hausse significative du prix pour le consommateur final. Cela permet de prétendre que l’on protège le consommateur final tout en faisant oublier que, premièrement, il est impossible de démontrer qu’un prix est trop haut et que, deuxièmement, les monopoles infligent bien d’autres problèmes à la société qu’une seule augmentation des prix.

L’impact de Robert Bork est primordial. Grâce à lui, Microsoft, la société de Bill Gates, s’arroge le monopole sur les systèmes d’exploitation tournant sur les ordinateurs personnels, qui deviennent, à la grande surprise d’IBM, un énorme succès au point d’éclipser les supercalculateurs. Il faut dire qu’IBM, par peur de devenir un monopole, a permis à d’autres constructeurs de se mettre à fabriquer leur propre PC : Dell, Compaq, etc. Et rien n’empêche Microsoft de fournir DOS à ces concurrents tout en les obligeant à ne fournir leurs ordinateurs qu’avec DOS, rien d’autre. En quelques années, le terme « PC » devient synonyme de micro-ordinateur et de… « Microsoft ». Les Atari, Armstrad, Commodore et autres Amiga disparaissent complètement malgré leur avance technologique indéniable.

Il faut dire que ce DOS merdique arrange pas mal de monde : il permet aux véritables informaticiens de rester en dehors de la plèbe avec leurs supercalculateurs et aux fournisseurs de véritables ordinateurs de continuer à pratiquer des prix délirants. Le PC avec DOS n’est qu’un jouet, pas un truc professionnel.

La résistance s’organise

Tous ces événements sonnent le glas de du premier âge d’or de l’informatique. L’informatique était jusque là un domaine de passionnés qui collaboraient, elle devient un domaine extrêmement lucratif qui cherche à contrôler autant que possible ses clients pour en tirer le maximum d’argent.

Richard Stallman, un chercheur en Intelligence Artificielle du MIT se rend compte que, graduellement, tous ses collègues se font embaucher par des entreprises privées. Une fois embauchés, ceux-ci ne peuvent plus collaborer avec lui. Ils emportent avec eux leurs codes, leurs recherches. Ils continuent à utiliser les codes disponibles sous licence BSD, mais ne partagent plus rien.Pire : ils ne peuvent même plus discuter du contenu de leur travail.

Richard, qui ne vit que pour l’informatique, en est très triste, mais la goutte d’eau viendra d’une imprimante. En effet, Richard avait modifié le logiciel tournant sur l’imprimante de tout le département pour éviter les bourrages et pour envoyer un email à la personne ayant initié l’impression une fois celle-ci terminée. Cependant, l’imprimante est ancienne et est remplacée. Richard Stallman ne se pose pas trop de questions et décide d’implémenter les mêmes fonctionnalités pour la nouvelle imprimante. À sa grande surprise, il ne trouve pas le code source des programmes de celle-ci. Il fait la demande au fabricant et se voit rétorquer que le code source appartient au fabricant, que personne ne peut le consulter ou le modifier.

Richard Stallman voit rouge. L’université a payé pour l’imprimante. De quel droit le fabricant peut-il empêcher un client de faire ce qu’il veut avec son achat ? De quel droit peut-il empêcher un « hacker » de comprendre le code qui tourne dans son propre matériel. Avec une grande prescience, il comprend que si la pratique se généralise, c’est tout simplement la fin du mouvement hacker.

Ni une ni deux, RMS démissionne du MIT, où il gardera néanmoins un bureau, pour lancer la Free Software Foundation, la fondation pour le logiciel libre. Son idée est simple : l’industrie vient de confisquer aux informaticiens la liberté de faire tourner les logiciels de leur choix. Il faut récupérer cette liberté.

Il théorise alors les quatre grandes libertés du logiciel libre :

  1. Le droit d’utiliser un logiciel pour n’importe quel usage
  2. Le droit d’étudier un logiciel pour le comprendre
  3. Le droit de modifier un logiciel
  4. Le droit de partager un logiciel et/ou ses modifications

Aujourd’hui, on considère « libre » un logiciel qui permet ces quatre libertés.

Il semble évident qu’un logiciel sous licence BSD est libre. Mais Stallman se rend compte d’un problème : les logiciels sont bien libres, mais les personnes les modifiant dans des entreprises privées ne partagent jamais leurs améliorations.

Il met alors au point la licence GPL. Celle-ci, comme toute licence, est un contrat et stipule que l’utilisateur d’un logiciel a le droit de réclamer les sources, de les étudier, les modifier et les redistribuer. Par contre, s’il redistribue le logiciel, il est obligé de conserver la licence GPL.

Si les licences propriétaires restreignent au maximum les libertés des utilisateurs et les licences apparentées à BSD donnent le maximum de libertés aux utilisateurs, la GPL restreint une seule liberté : celle de restreindre la liberté des autres.

La GPL définit donc une forme de bien commun qu’il n’est pas possible de privatiser.

Notons que, comme toute licence, la GPL est un contrat entre le fournisseur et l’utilisateur. Seul l’utilisateur peut demander le code source d’un logiciel sous licence GPL. Un logiciel GPL n’est donc pas nécessairement public. De même, rien n’interdit de faire payer pour un logiciel GPL. Richard Stallman lui-même gagnera un temps sa vie en vendant le logiciel libre qu’il développe, l’éditeur Emacs.

Stallman, RMS pour les intimes, ne s’arrête pas là. Puisque les systèmes d’exploitation UNIX sont des myriades de petits logiciels coopérants entre eux, il va les réécrire un par un pour créer un système entièrement sous licence GPL : GNU. GNU est l’acronyme de « GNU is Not Unix ». C’est récursif, c’est de l’humour de geek.

RMS travaille d’arrache-pied et le projet GNU est bien lancé. Il ne manque qu’un composant pourtant essentiel : le noyau ou « kernel » en anglais. Le noyau est la partie de code centrale qui fait l’interface entre la machine et tous les outils UNIX ou GNU.

La deuxième grande collaboration

En parallèle du travail de Richard Stallman, un tremblement de terre a lieu dans le monde Unix : l’entreprise AT&T s’est soudainement réveillée et s’est rendu compte qu’elle est le berceau d’un système d’exploitation devenu très populaire et surtout très rémunérateur.

Elle attaque alors en justice l’université de Berkeley pour diffusion illégale du code source UNIX sous le nom « Berkeley Software Distribution », BSD.

La distribution de BSD est un temps interrompue. Le futur de BSD semble incertain. Il apparaitra que le code de BSD avait bien été écrit par les chercheurs de Berkeley, ceux-ci ayant graduellement amélioré le code source UNIX original au point de le remplacer complètement, dans une version moderne du mythe du bateau de Thésée. Seuls 6 fichiers seront identifiés par le juge comme appartenant à AT&T, 6 fichiers qui seront donc remplacés par des nouvelles versions réécrites.

Mais, en 1991, cette conclusion n’est pas encore connue. Le système GNU n’a pas de noyau, le système BSD est dans la tourmente. Un jeune étudiant finlandais vient, de son côté, d’acquérir un nouvel ordinateur et rêve de faire tourner UNIX dessus. Comme les UNIX propriétaires sont vraiment trop chers, il télécharge les outils GNU, qui sont gratuits et, s’appuyant dessus, écrit un mini-noyau qu’il partage sur Usenet.

Si Internet existe, le web, lui, n’existe pas encore. Les échanges se font sur le réseau Usenet, l’ancêtre des forums web et le repaire des passionnés de n’importe quel domaine.

Le noyau de Linus Torvalds, notre jeune finlandais, attire rapidement l’attention de passionnés de Unix qui le nomment du nom de son créateur : Linux. Très vite, ils envoient à Linus Torvalds des améliorations, des nouvelles fonctionnalités que celui-ci intègre pour produire de nouvelles versions.

Influencé par les outils GNU, Linus Torvalds a mis sa création sous licence GPL. Il est donc désormais possible de mettre en place un système Unix sous licence GPL : c’est GNU/Linux. Enfin, non, ce n’est pas Unix. Car Gnu is Not Unix. Mais ça y ressemble vachement…

Bon, évidemment, installer le noyau Linux et tous les outils GNU n’est pas à la portée de tout le monde. Des projets voient le jour pour faciliter l’installation et permettent d’empaqueter tous ces composants hétéroclites. Ce sont les « Distributions Linux ». Certaines offrent des versions commerciales, comme Red Hat alors que d’autres sont communautaires, comme Debian.

Outre le noyau Linux, Linus Torvalds invente une nouvelle manière de développer des logiciels : tout le monde peut étudier, critiquer et contribuer en soumettant des modifications (des « patchs »). Linus Torvalds choisit les modifications qu’il pense utiles et correctes, refuse les autres avec force discussions. Bref, c’est un joyeux bazar. Sur Usenet et à travers les mailing-lists, les hackers retrouvent l’esprit de collaboration qui animait les laboratoires Unix des débuts. Des années plus tard, Linus Torvalds inventera même un logiciel permettant de gérer ce bazar : git. Git est aujourd’hui l’un des logiciels les plus répandus et les plus utilisés par les programmeurs. Git est sous licence GPL.

La « non-méthode » Torvalds est tellement efficace, tellement rapide qu’il semble évident que c’est la meilleure manière de développer des bons logiciels. Des centaines de personnes lisant un code source sont plus susceptibles de trouver des bugs, d’utiliser le logiciel de manière imprévue, d’apporter des touches de créativité.

Eric Raymond théorisera cela dans une conférence devenue un livre : « La cathédrale et le bazar ». Avec Bruce Perens, ils ont cependant l’impression que le mot « Free Software » ne fait pas professionnel. En anglais, « Free » veut dire aussi bien libre que gratuit. Les « Freewares » sont des logiciels gratuits, mais propriétaires, souvent de piètre qualité. Eric Raymond et Bruce Perens inventent alors le terme « open source ».

Techniquement, un logiciel libre est open source et un logiciel open source est libre. Les deux sont synonymes. Mais, philosophiquement, le logiciel libre a pour objectif de libérer les utilisateurs là où l’open source a pour objectif de produire des meilleurs logiciels. Le mouvement open source, par exemple, accepte volontiers de mélanger logiciels libres et propriétaires là où Richard Stallman affirme que chaque logiciel propriétaire est une privation de liberté. Développer un logiciel propriétaire est, pour RMS, hautement immoral.

Les deux noms désignent cependant une unique mouvance, une communauté grandissante qui se bat pour regagner la liberté de faire tourner ses propres logiciels. Le grand ennemi est alors Microsoft, qui impose le monopole de son système Windows. La GPL est décrite comme un « cancer », le logiciel libre comme un mouvement « communiste ». Apple, une entreprise informatique qui n’est à cette époque plus que l’ombre de son glorieux passé va piocher dans les logiciels libres pour se donner un nouveau souffle. En se basant sur le code de FreeBSD, qui n’est pas sous licence GPL, ils vont mettre au point un nouveau système d’exploitation propriétaire : OSX, renommé ensuite MacOS. C’est également de cette base qu’ils vont partir pour créer un système embarqué : iOS, initialement prévu pour équiper l’iPod, le baladeur musical lancé par la firme.

La seconde confiscation

Pour fonctionner et donner des résultats, un logiciel a besoin de données. Séparer le logiciel des données sur lesquelles il tourne permet de réutiliser le même logiciel avec différente données. Puis de vendre des logiciels dans lesquels les utilisateurs vont entrer leurs propres données pour obtenir des résultats.

L’un des arguments pour souligner l’importance du logiciel libre est justement l’utilisation de ces données. Si vous utilisez un logiciel propriétaire, vous ne savez pas ce qu’il fait de vos données, que ce soit de données scientifiques, des données personnelles, des documents dans le cadre du travail, des courriers. Un logiciel propriétaire pourrait même envoyer vos données privées aux concepteurs sans votre consentement. L’idée paraissait, à l’époque, issue du cerveau d’un paranoïaque.

Outre les données, un autre des nombreux combats libristes de l’époque est de permettre d’acheter un ordinateur sans Microsoft Windows préinstallé et sans payer la licence à Microsoft qui s’apparente alors à une taxe. Le monopole de Microsoft fait en effet qu’il est obligatoire d’acheter Windows avec un ordinateur, même si vous ne comptez pas l’utiliser. Cela permet à Bill Gates de devenir en quelques années l’homme le plus riche du monde.

Pour lutter contre ce monopole, les concepteurs de distributions Linux tentent de les faire les plus simples à utiliser et à installer. Le français Gaël Duval est un pionnier du domaine avec la distribution Mandrake, renommée plus tard Mandriva.

En 2004 apparait la distribution Ubuntu. Ubuntu n’est, au départ, rien d’autre qu’une version de la distribution Debian simplifiée et optimisée pour une utilisation de bureau. Avec, par défaut, un joli fond d’écran comportant des personnes nues. Ubuntu étant financé par un milliardaire, Mark Shuttleworth, il est possible de commander gratuitement des Cd-roms pour l’installer. La distribution se popularise et commence à fissurer, très légèrement, le monopole de Microsoft Windows.

L’avenir semble aux mini-ordinateurs de poche. Là encore le libre semble prendre sa place, notamment grâce à Nokia qui développe ce qui ressemble aux premiers smartphones et tourne sous une version modifiée de Debian : Maemo.

Mais, en 2007, Apple lance ce qui devait être au départ un iPod avec une fonctionnalité téléphone : l’iPhone. Suivit de près par Google qui annonce le système Android, un système d’exploitation prévu au départ pour les appareils photo numériques. L’invasion des smartphones a commencé. Plusieurs entreprises se mettent alors à collaborer avec Nokia pour produire des smartphones tournant avec des logiciels libres. Mais en 2010, un cadre de chez Microsoft, Stephen Elop, est parachuté chez Nokia dont il est nommé CEO. Sa première décision est d’arrêter toute collaboration avec les entreprises « libristes ». Durant trois années, il va prendre une série de décisions qui vont faire chuter la valeur boursière de Nokia jusqu’au moment où l’entreprise finlandaise pourra être rachetée… par Microsoft.

L’iPhone d’Apple est tellement fermé qu’il n’est, au départ, même pas possible d’y installer une application. Steve Jobs s’y oppose formellement. Les clients auront le téléphone comme Jobs l’a pensé et rien d’autre. Cependant, les ingénieurs d’Apple remarquent que des applications sont développées pour l’Android de Google. Apple fait vite machine arrière. En quelques années, les « app » deviennent tendance et les « App Store » font leur apparition, reprenant un concept initié par… les distributions Gnu/Linux ! Chaque banque, chaque épicerie se doit d’avoir son app. Sur les deux systèmes, qui sont très différents. Il faut développer pour Apple et pour Google.

Microsoft tente alors de s’imposer comme troisième acteur avant de jeter l’éponge : personne ne veut développer son app en 3 exemplaires. Dans les milieux branchés de la Silicon Valley, on se contente même souvent de ne développer des applications que pour Apple. C’est plus cher donc plus élitiste. De nombreux hackers cèdent aux sirènes de cet élitisme et se vendent corps et âmes à l’univers Apple. Qui interdit à ses clients d’installer des applications autrement que via son App Store et qui prend 30% de commission sur chacune des transactions réalisées sur celui-ci. Développer pour Apple revient donc à donner 30% de son travail à l’entreprise de Steve Jobs. C’est le prix à payer pour faire partie de l’élite. Les hackers passés à Apple vont jusqu’à tenter de se convaincre que comme Apple est basée sur FreeBSD, c’est un Unix donc c’est bien. Nonobstant le fait que l’idée même derrière Unix est avant tout de pouvoir comprendre comment le système fonctionne et donc d’avoir accès aux sources.

Ne sachant sur quel pied danser face à l’invasion des smartphones et à la fin du support de Nokia pour Maemo, le monde de l’open source et du logiciel libre est induit en erreur par le fait qu’Android est basé sur un noyau Linux. Android serait Linux et serait donc libre. Génial ! Il faut développer pour Android ! Google entretient cette confusion en finançant beaucoup de projets libres. Beaucoup de développeurs de logiciels libres sont embauchés par Google qui se forge une image de champion du logiciel libre.

Mais il y’a une arnaque. Si Android est basé sur le noyau Linux, qui est sous GPL, il n’utilise pas les outils GNU. Une grande partie du système Android est bien open source, mais les composants sont choisis soigneusement pour éviter tout code sous licence GPL. Et pour cause… Graduellement, la part d’open source dans Android est réduite pour laisser la place aux composants Google propriétaires. Si vous installez aujourd’hui uniquement les composants libres, votre téléphone sera essentiellement inutilisable et la majorité des applications refuseront de se lancer. Il existe heureusement des projets libres qui tentent de remplacer les composants propriétaires de Google, mais ce n’est pas à la portée de tout le monde et ce ne sont que des pis-aller.

En se battant pour faire tourner du code libre sur leurs ordinateurs, les libristes se sont vu confisquer, malgré leur avance dans le domaine, le monde de la téléphonie et la mobilité.

Mais il y’a pire : si les libristes se battaient pour avoir le contrôle sur les logiciels traitant leurs données, les nouveaux acteurs se contentent de traiter les données des clients sur leurs propres ordinateurs. Les utilisateurs ont perdu le contrôle à la fois du code et du matériel.

C’est ce qu’on appelle le « cloud », le fait que vos données ne sont plus chez vous, mais « quelque part », sur les ordinateurs de grandes entreprises dont le business model est d’exploiter au mieux ces données pour vous afficher le plus de publicités. Un business model qui fonctionne tellement bien que toutes ces entreprises sont, nous l’avons vu, les plus grosses entreprises mondiales.

État de la situation

Les progrès de l’informatique se sont construits en deux grandes vagues successives de collaboration. La première était informelle, académique et localisée dans les centres de recherches. La seconde, initiée par Richard Stallman et portée à son apogée par Linus Torvalds, était distribuée sur Internet. Dans les deux cas, les « hackers » évoluaient dans un univers à part, loin du grand public, du marketing et des considérations bassement matérielles.

À chaque fois, l’industrie et le business confisquèrent les libertés pour privatiser la technologie en maximisant le profit. Dans la première confiscation, les industriels s’arrogèrent le droit de contrôler les logiciels tournant sur les ordinateurs de leurs clients puis, la seconde, ils s’arrogèrent également le contrôle des données desdits clients.

Nous nous trouvons dans une situation paradoxale. Chaque humain est équipé d’un ou plusieurs ordinateurs, tous étant connectés en permanence à Internet. La puissance de calcul de l’humanité a atteint des proportions démesurées. Lorsque vous regardez l’heure sur votre montre Apple, il se fait plus de calculs en une seconde dans votre poignet que dans tous les ordinateurs du programme Appolo réunis. Chaque jour, votre téléphone transmet à votre insu presque autant de données qu’il n’y en avait dans tous les ordinateurs du monde lorsqu’Unix a été inventé.

Pourtant, cette puissance de calcul n’a jamais été aussi concentrée. Le pouvoir n’a jamais été partagé en aussi peu de personnes. Il n’a jamais été aussi difficile de comprendre comment fonctionne un ordinateur. Il n’a jamais été aussi difficile de protéger sa vie privée, de ne pas se laisser influencer dans nos choix de vie.

Les pouvoirs publics et les réseaux éducatifs se sont, le plus souvent, laissé prendre au mensonge qu’utiliser les nouvelles technologies était une bonne chose. Que les enfants étaient, de cette manière, éduqués à l’informatique.

Utiliser un smartphone ou une tablette éduque autant à l’informatique que le fait de prendre un taxi éduque à la mécanique et la thermodynamique. Une personne peut faire des milliers de kilomètres en taxi sans jamais avoir la moindre notion de ce qu’est un moteur. Voyager avec Ryanair ne fera jamais de vous un pilote ni un expert en aérodynamique.

Pour comprendre ce qu’est un moteur, il faut pouvoir l’ouvrir. L’observer. Le démonter. Il faut apprendre à conduire sur des engins simplifiés. Il faut en étudier les réactions. Il faut pouvoir discuter avec d’autres, comparer un moteur avec un autre. Pour découvrir l’aérodynamique, il faut avoir le droit de faire des avions de papier. Pas d’en observer sur une vidéo YouTube.

Ce qui nous semble évident avec la mécanique a été complètement passé sous silence avec l’informatique. À dessein, les monopoles, désormais permis, tentent de créer une expérience « magique », incompréhensible. La plupart des développeurs sont désormais formés dans des « frameworks » de manière à ne jamais avoir à comprendre comment les choses fonctionnent sous le capot. Si les utilisateurs sont les clients des taxis, les développeurs devraient, dans la vision des Google, Apple et autre Facebook, être des chauffeurs Uber qui conduisent aveuglément, sans se poser de questions, en suivant les instructions.

L’informatique est devenue une infrastructure humaine trop importante pour être laissée aux mains de quelques monopoles commerciaux. Et la seule manière de leur résister est de tenter de minimiser leur impact sur nos vies. En refusant au maximum d’utiliser leurs solutions. En cherchant des alternatives. En contribuant à leur création. En tentant de comprendre ce que font réellement ces solutions « magiques », avec nos ordinateurs, nos données et nos esprits.

L’informatique n’est pas plus compliquée ni plus ésotérique qu’un moteur diesel. Elle a été rendue complexe à dessein. Pour augmenter son pouvoir de séduction. Jusqu’aux termes « high-tech » ou « nouvelles technologies » qui renforcent, volontairement, l’idée que la plupart d’entre nous sont trop bêtes pour comprendre. Une idée qui flatte d’ailleurs bon nombre d’informaticiens ou de bidouilleurs, qui se sentent grâce à cela supérieurs alors même qu’ils aident des monopoles à étendre leur pouvoir sur eux-mêmes et leurs proches.

Le chemin est long. Il y a 20 ans, le concept d’open source m’apparaissait surtout comme philosophique. Aujourd’hui, j’ai découvert avec étonnement que je me plonge de plus en plus souvent dans le code source des logiciels que j’utilise quotidiennement pour comprendre, pour mieux les utiliser. Contrairement à la documentation ou aux réponses sur StackOverFlow, le code source ne se trompe jamais. Il décrit fidèlement ce que fait mon ordinateur, y compris les bugs. Avec l’entrainement, je me rends compte qu’il est même souvent plus facile de lire le code source des outils Unix que de tenter d’interpréter des dizaines de discussions sur StackOverFlow.

Le logiciel libre et l’open source sont la seule solution que j’envisage pour que les ordinateurs soient des outils au service de l’humain. Il y a 20 ans, les idées de Richard Stallman me semblaient extrémistes. Force est de constater qu’il avait raison. Les logiciels propriétaires ont été essentiellement utilisés pour transformer les utilisateurs en esclaves des ordinateurs. L’ordinateur n’est alors plus un outil, mais un moyen de contrôle.

La responsabilité n’en incombe pas à l’individu. Après tout, comme je l’ai dit, il est presque impossible d’acheter un téléphone sans Google. L’individu ne peut pas lutter.

La responsabilité en incombe aux intellectuels et aux professionnels, qui doivent élever la voix plutôt que d’accepter aveuglément des décisions institutionnelles. La responsabilité en incombe à tous les établissements du secteur de l’éducation qui doivent poser des questions, enseigner le pliage d’avions de papier au lieu d’imposer à leurs étudiants de se créer des comptes sur les plateformes monopolistiques pour accéder aux données affichées sur les magnifiques écrans interactifs financés, le plus souvent, par Microsoft et consorts. La responsabilité en incombe à tous les militants, qu’ils soient écologistes, gauchistes, anticapitalistes, socialistes, voire même tout simplement locaux. On ne peut pas militer pour l’écologie et la justice sociale tout en favorisant les intérêts des plus grandes entreprises du monde. On ne peut pas militer pour le local en délocalisant sa propre voix à l’autre bout du monde. La responsabilité en incombe à tous les politiques qui ont cédé le contrôle de pays, de continents entiers à quelques entreprises, sous prétexte de gagner quelques voix lors de la prochaine élection.

Je ne sais pas encore quelle forme prendra la troisième grande collaboration de l’informatique. Je sais juste qu’elle est urgente et nécessaire.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source: https://ploum.net/lhistoire-du-logiciel-entre-collaboration-et-confiscation-des-libertes/


De l’importance de comprendre ce qu’est un logiciel

Friday 6 May 2022 at 17:24

Complètement inexistante il y a à peine soixante ans, l’industrie informatique est aujourd’hui devenue la plus importante du monde. Le monde est contrôlé par l’informatique. Comprendre l’informatique est devenu l’une des seules manières de préserver notre individualité et de lutter contre les intérêts d’une minorité.

Vous n’êtes pas convaincu de l’importance de l’informatique ?

En termes de capitalisation boursière, l’entreprise la plus importante du monde à l’heure où j’écris ces lignes est Apple. La seconde est Microsoft. Si l’on trouve un groupe pétrolier en troisième place, Alphabet (ex-Google) vient en quatrième et Amazon en cinquième place. En sixième place on trouve Tesla, qui produit essentiellement des ordinateurs avec des roues et, en septième place, Meta (ex-Facebook). La place de Facebook est particulièrement emblématique, car la société ne fournit rien d’autre que des sites internet sur lesquels le temps de cerveau des utilisateurs est revendu à des agences publicitaires. Exploiter cette disponibilité de cerveau également le principal revenu d’Alphabet.

Je pense que l’on n’insiste pas assez sur ce que ce classement boursier nous apprend : aujourd’hui, les plus grands acteurs de l’économie mondiale ont pour objectif premier de vendre le libre arbitre et la disponibilité des cerveaux de l’humanité. Le pétrole du vingt-et-unième siècle n’est pas « le big-data », mais le contrôle de l’esprit humain. Alphabet et Facebook ne vendent ni matériel, ni logiciels, mais bien un accès direct à cet esprit humain dans sa vie privée. Microsoft, de son côté, tente de vendre l’esprit humain dans un contexte professionnel. Bien qu’ayant également des intérêts publicitaires, une grande partie de son business est de prendre le contrôle sur les travailleurs pour ensuite le « sous-louer » aux employeurs, trop heureux de contrôler leurs employés comme jamais.

Tesla veut contrôler les déplacements des humains. C’est d’ailleurs une constante chez Elon Musk avec ses projets d’Hyperloop, de creusage de tunnels voire de conquête spatiale. Amazon cherche à contrôler toutes vos interactions marchandes en contrôlant les commerçants, que ce soit dans les magasins physiques ou en ligne (grâce à une hégémonie sur l’hébergement des sites web à travers Amazon S3).

Apple cherche, de son côté, à obtenir un contrôle total sur chaque humain qui entre dans son giron. Regardez autour de vous le nombre de personnes affublées d’Airpods, ces petits écouteurs blancs. Lorsque vous vous adressez à l’une de ces personnes, vous ne parlez pas à la personne. Vous parlez à Apple qui décide ensuite ce qu’elle va transmettre de votre voix à son client. Le client a donc payé pour perdre le contrôle de ce qu’il entend. Le client a payé pour laisser à Apple le choix de ce qu’elle va pouvoir faire avec son téléphone et son ordinateur. Si les autres sociétés tentent chacune de contrôler le libre arbitre dans un contexte particulier, Apple, de son côté, mise sur le contrôle total d’une partie de l’humanité. Il est très simple de s’équiper en matériel Apple. Il est extrêmement difficile de s’en défaire. Si vous êtes un client Apple, faites l’expérience mentale d’imaginer vivre sans aucun produit Apple du jour au lendemain, sans aucune application réservée à l’univers Apple. Dans cette liste, Apple et Tesla sont les seules à fournir un bien tangible. Ce bien tangible n’étant lui-même qu’un support à leurs logiciels. Si ce n’était pas le cas, Apple serait comparable à Dell ou Samsung et Tesla n’aurait jamais dépassé General Motors en ayant vendu qu’une fraction des véhicules de ce dernier.

Nous pouvons donc observer qu’une partie importante de l’humanité est sous le contrôle de logiciels appartenant à une poignée de sociétés américaines dont les dirigeants se connaissent d’ailleurs intimement. Les amitiés, les contacts entre proches, les agendas partagés, les heures de nos rendez-vous ? Contrôlés par leurs logiciels. Les informations que vous recevez, privées ou publiques ?Contrôlées par leurs logiciels. Votre position ? Les photos que vous êtes encouragés à prendre à tout bout de champ ? Les produits que vous achetez ? Contrôlés par leurs logiciels ! Le moindre paiement effectué ? Hors paiements en espèce, tout est contrôlé par leurs logiciels. C’est encore pire si vous utilisez votre téléphone pour payer sans contact. Ou Paypal, la plateforme créée par… Elon Musk. Les données des transactions Mastercard sont entièrement revendues à Google. Visa, de son côté, est justement huitième dans notre classement des sociétés les plus importantes.

Les déplacements ? Soit dans des véhicules contrôlés par les mêmes logiciels ou via des transports requérants des apps contrôlées… par les mêmes logiciels. Même les transports publics vous poussent à installer des apps Apple ou Google, renforçant leur contrôle sur tous les aspects de nos vies. Heureusement qu’il nous reste le vélo.

Votre vision du monde et la plupart de vos actions sont aujourd’hui contrôlées par quelques logiciels. Au point que le simple fait de ne pas avoir un smartphone Google ou Apple est inconcevable, y compris par les pouvoirs publics, votre banquier ou, parfois, votre employeur ! Il est d’ailleurs presque impossible d’acheter un smartphone sur lequel Google n’est pas préinstallé. Faites l’expérience : entrez dans un magasin vendant des smartphones et dites que vous ne voulez pas payer pour Apple ou Google. Voyez la tête du vendeur… Les magasins de type Fnac arborent fièrement des kilomètres de rectangles noirs absolument indistinguables les uns des autres. Google paye d’ailleurs à Apple plus d’un milliard de dollars par an pour être le moteur de recherche par défaut des iPhones. Même les affiches artisanales des militants locaux ne proposent plus que des QR codes, envoyant le plus souvent vers des pages Facebook ou des pétitions en ligne hébergées par un des monopoles suscités.

Vous pouvez trouver cet état de fait confortable, voire même pratique. Pour moi, cet état de fait est à la fois triste et dangereux. C’est cet engourdissement monopolistique qui nous paralyse et nous empêche de résoudre des problématiques urgentes comme le réchauffement climatique et la destruction des écosystèmes. Tout simplement, car ceux qui contrôlent nos esprits n’ont pas d’intérêts directs à résoudre le problème. Ils gagnent leur pouvoir en nous faisant consommer, nous faisant acheter et polluer. Leur business est la publicité, autrement dit nous convaincre de consommer plus que ce que nous aurions fait naturellement. Observez que, lorsque la crise est pour eux une opportunité, les solutions sont immédiates. Contre le COVID, nous avons accepté sans broncher de nous enfermer pendant des semaines (ce qui a permis la généralisation de la téléconférence et des plateformes de télétravail fournies, en majorité, par Google et Microsoft) et de voir notre simple liberté de déplacement complètement bafouée avec les pass sanitaires entérinant l’ubiquité… des smartphones et des myriades d’applications dédiées. Nous nous sommes moins déplacés (au grand plaisir de Facebook qui a servi d’intermédiaire dans nos relations sociales) et les smartphones sont devenus quasi-obligatoires pour présenter son QR code à tout bout de champ.

Nous avons accepté, sans la moindre tentative de rébellion, de nous faire enfermer et de nous faire ficher par QR code. En termes de comparaison, rappelons que la simple évocation de l’augmentation du prix de l’essence a entrainé l’apparition du mouvement des gilets jaunes. Mouvement qui s’est construit sur Facebook et a donc augmenté l’utilisation de cette plateforme.

Pour regagner son libre arbitre, je ne vois qu’une façon de faire : comprendre comment ces plateformes agissent. Comprendre ce qu’est un logiciel, comment il est apparu et comment les logiciels se sont historiquement divisés en deux catégories : les logiciels propriétaires, qui tentent de contrôler leurs utilisateurs, et les logiciels libres, qui tentent d’offrir de la liberté à leurs utilisateurs.

Le pouvoir et la puissance des logiciels nous imposent de les comprendre, de les penser. Sans cela, ils penseront à notre place. C’est d’ailleurs déjà ce qui est en train de se produire. Les yeux rivés sur notre écran, les oreilles bouchées par des écouteurs, nous réagissons instinctivement à ce qui s’affiche sans avoir la moindre idée de ce qui s’est réellement passé.

Les logiciels ne sont pas « magiques », ils ne sont pas « sexys » ni « hypercomplexes ». Ce ne sont pas des « nouvelles technologies ». Tous ces mots ne sont que du marketing et l’équivalent sémantique du « lave plus blanc que blanc de nos lessives ». Ce ne sont que des mots infligés par des entreprises au pouvoir démesuré dont le cœur est le marketing, le mensonge.

En réalité, les logiciels sont une technologie humaine, compréhensible. Une série de choix arbitraires qui ont été faits pour des raisons historiques, des séries de progrès comme des retours en arrière. Les logiciels ne sont que des outils manipulés par des humains. Des humains qui, parfois, tentent de nous faire oublier leur responsabilité, de la camoufler derrière du marketing et des icônes aux couleurs scintillantes.

Les logiciels ont une histoire. J’ai envie de vous la raconter…

(à suivre)

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Source: https://ploum.net/de-limportance-de-comprendre-ce-quest-un-logiciel/


Chapitre 8 : l’artiste déconnecté

Wednesday 27 April 2022 at 15:30

27 avril 2022

S’il y’a une personne qui n’est guère enchantée de me voir déconnecté, c’est mon éditeur. Certes, il comprend l’expérience. Mais il a un livre à promouvoir. Après tout, il a investi beaucoup d’argent et d’énergie pour produire la version audio de mon roman Printeurs et il espère me voir en faire la promotion, tant au format papier, électronique qu’audiolivre. Il attend de moi que je vous répète à longueur de journée que l’audiolivre lu par Loïc Richard m’a procuré des frissons, que Printeurs est un super roman pour dénoncer les abus de la publicité et de la surveillance mais pas que la version pirate est disponible sur libgen.rs.

Mais comment promouvoir une œuvre si l’artiste ne tente pas d’occuper l’espace sur les réseaux sociaux ? C’est une problématique très actuelle pour de nombreux musiciens, comédiens, écrivains. Facebook, c’est mal. Mais c’est essentiel pour se faire connaître. Ou du moins, ça semble essentiel. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai moi-même mis tellement de temps à supprimer mon compte.

Comme le souligne David Bessis dans son livre « Mathematica », si l’intuition et le rationnel ne s’accordent pas, il ne faut pas choisir entre l’un et l’autre. Il faut creuser jusqu’à comprendre d’où provient la dichotomie, jusqu’à ce que l’intuition et le rationnel soient alignés.

Reposons la question autrement : pourquoi les artistes ont-ils l’impression que les réseaux sociaux sont essentiels à leur carrière ? Parce qu’ils ont des retours : des commentaires, des likes, des partages. Des statistiques détaillées sur « l’engagement de leur communauté ». Qui leur fournit ces retours ? Les réseaux sociaux eux-mêmes !

Qui sont les artistes qui ont le plus de followers sur les réseaux sociaux ? Les artistes qui ont du succès… en dehors des réseaux sociaux !

Les réseaux sociaux nous font confondre la cause et l’effet. En soi, ils ne sont la cause d’aucun succès, ils ne font que souligner les succès existants. Ils ne font que récompenser l’utilisation de leur plateforme par une monnaie de singe qu’ils contrôlent. Le « Like ».

Lors d’un récent voyage en train, j’ai pu observer une jeune femme qui a passé le trajet sur son smartphone. D’un coup de pouce, elle faisait scroller son écran à une vitesse effrayante, ne s’arrêtant parfois qu’une milliseconde pour mettre un like avant de continuer. Le « Like » tant convoité n’est, en réalité, qu’une microfraction de seconde. Il ne représente rien. N’a aucune valeur. Pire, il est souvent ajouté par convention sociale (la jeune femme a notamment liké une photo représentant une main avec une bague à l’annulaire avant de reprendre son défilement effréné).

Poster du contenu sur les réseaux sociaux pour obtenir des likes est une quête chimérique. L’artiste travaille littéralement au profit du réseau social pour l’alimenter, pour donner une raison aux utilisateurs de venir le consulter. En échange, il peut avoir la chance de recevoir une impression virtuelle de succès.

Il arrive, parfois, de faire le buzz et de se faire connaître à travers les réseaux sociaux. J’ai fait cette expérience plusieurs fois durant ma carrière de blogueur. Certains de mes billets ont été vus par plusieurs centaines de milliers de personnes en une journée. D’autres m’ont valu des séquences à la télévision nationale. Aucun n’a eu le moindre impact durable sur ma vie si ce n’est d’être parfois reconnu comme « le blogueur qui… ».

Je parle d’expérience : le buzz n’a, la plupart du temps, aucun impact durable. Il ne permet pas de gagner autre chose que des statistiques. Il est complètement imprévisible, aléatoire. C’est le Graal de millions de marketeux qui passent leur journée à pondre des dizaines de tentatives de buzz.

Pour un artiste, vouloir faire le buzz sur les réseaux sociaux, c’est l’équivalent de jouer au lotto. Dix fois par jour. Contre une armée de professionnels qui jouent mille fois par jour et n’ont pas la moindre morale ou pudeur artistique. C’est commencer à réfléchir au nombre de messages à poster, le jour idéal pour « maximiser l’engagement ». C’est un métier. C’est stupide. C’est immoral. C’est tout sauf de l’art…

Au fond, qu’est-ce qu’un artiste ? Ou un artisan ?

C’est quelqu’un qui se consacre à son métier, qui tente en permanence de s’améliorer. Dans son « Mathematica » susnommé, David Bessis donne l’exemple du jeune Ben Underwood qui, après avoir perdu l’usage de ses yeux très jeune, a développé une capacité à explorer son environnement en émettant des clics avec la langue et en écoutant le son produit. Cette technique, qui parait incroyable, serait à la portée de tout un chacun. Les premiers résultats s’obtiendraient après une dizaine d’heures d’apprentissage.

Dix heures, cela ne parait rien. Mais dix heures concentrées entièrement consacrées à un unique sujet, c’est beaucoup. Il n’y a pas beaucoup de domaines auxquels nous consacrons une dizaine d’heures. Une dizaine d’heures, cela permet probablement de se lancer, de comprendre ce qui est possible. Une dizaine d’heures de piano permettent de jouer un petit morceau.

Pour devenir bon, il faut aller plus loin. Des centaines, des milliers d’heures. À partir de mille heures consacrées avec concentration sur un sujet, vous devenez un expert. Et à partir de dix mille heures, vous devenez, je crois, un véritable artiste, un orfèvre. Ce que vous produisez devient plus personnel, plus précis. Différent. Vous commencez à apporter une réelle plus-value au monde, vous créez quelque chose qui n’existe pas, que personne d’autre ne pourrait faire. Je me souviens d’avoir entendu que, tous les matins, Michael Jordan passait deux heures à lancer des ballons vers le panier de son terrain de basket personnel. Qu’ils soient bons ou mauvais, il y passait deux heures. Tous les matins. Tiger Woods affirme faire pareil sur les practices de golf, avouant que rien ne le rend plus heureux que d’avoir une pyramide de balles à frapper à la suite. Ce sont des stars, des artistes. Nous voyons leurs succès, nous les likons sur les réseaux sociaux. Mais nous ne voyons pas leur travail, les milliers d’heures passées à échouer mécaniquement dans l’ombre.

Les réseaux sociaux nous font apparaitre le succès comme une sorte de recette magique, une poudre de perlimpinpin avec effet immédiat. Il suffirait de la trouver, d’essayer encore et encore. Comme s’il suffisait de jouer encore et encore au lotto pour devenir riche.

C’est évidemment un mensonge. Un mensonge facile. Les algorithmes des réseaux sociaux récompensent ceux qui sont les plus actifs en mettant en avant leurs publications, en encourageant voire en créant de toutes pièces des likes. J’ai personnellement fait l’expérience d’acheter de la publicité sur Twitter. J’ai récolté beaucoup de likes. J’ai réussi à démontrer que la plupart étaient faux. Sur Facebook, le mensonge est encore plus transparent : le nombre de « clics » augmente comme par magie dès que l’on paye. Mais ces clics en question ne se transforment que très rarement en une action concrète.

Les plateformes marketing ont été pensées par le marketing pour le marketing. Elles ont été créées par des gens dont le métier est de vendre des cigarettes à des enfants de douze ans, de l’alcool aux adolescents, des SUVs aux citadins. De vous faire oublier que vous polluez en vous faisant polluer plus. De vous rendre malheureux pour vous faire croire que vous seriez heureux en consommant plus. De diluer la vérité pour la rendre indistinguable du mensonge.

Le simple fait d’utiliser une plateforme dédiée au marketing nous transforme en professionnels du marketing. En menteurs amoraux. Les militants écologistes, anticapitalistes ou les promoteurs d’actions locales qui utilisent ces réseaux sociaux sont, sans le savoir, complètement corrompus. Ils militent, sans s’en rendre compte, pour de l’ultra-consumérisme permanent. C’est se rendre en jet privé, la cigarette à la bouche, à une manifestation pour dénoncer l’inaction climatique. C’est tenir une réunion d’organisation du potager partagé dans un MacDonalds.

Comme l’explique Jaron Lanier dans « Who Owns the Future? », les réseaux sociaux promeuvent l’existence de « superstars » dans un modèle économique de type « The winner takes it all ». Un artiste est soit multimillionnaire, soit pauvre et ignoré. Il n’y a plus de juste milieu. La culture s’uniformise, s’industrialise. Si nous voulons, au contraire, promouvoir des arts plus variés, des communautés à taille humaine, refuser les règles monopolistiques est une simple question de bon sens. Et de survie.

Tout cela m’est apparu comme évident le jour où j’ai effacé mon compte Facebook. Tant que mon compte existait, j’étais incapable de le voir, de le vivre. J’avais beau me dire que je n’utilisais plus vraiment Facebook, le simple fait d’avoir des milliers de followers me donnait l’illusion d’une communauté à entretenir, d’une foule attendant avidement quelques mots de ma part. Une illusion de succès.

Mes posts avaient beau n’avoir que très rarement un impact, j’autojustifiais la nécessité de garder mon compte. Une bouffée de fierté m’envahissait lorsque mon compteur faisait un bon en avant.

L’illusion s’est dissipée à la seconde où mon compte a été supprimé.

J’ai l’intuition que l’art est l’exact contraire du marketing. Il faut consacrer du temps à s’améliorer, à s’exprimer.

Si nous voulons être artistes, nous devons refuser les règles du marketing. Chaque heure de disponible doit être consacrée à notre art au lieu d’être consacrée à devenir un expert… en marketing sur les réseaux sociaux.

C’est difficile. C’est long.

Nicholas Taleb, l’auteur du livre « Black Swan », a coutume de dire que « si c’est une bonne chose, mais qu’il n’y a aucun feedback immédiat, alors c’est qu’il y’a un avantage, un edge ». Si vous travaillez votre art dans votre cave au lieu de poster sur les réseaux sociaux, vous deviendrez meilleur. Si vous vous consacrez à faire des concerts locaux, à aller à la rencontre de votre public existant sans chercher à tout prix à l’agrandir, alors il s’agrandira sans que vous vous en rendiez compte. Vous n’aurez plus un compteur, mais des véritables humains en face de vous.

Lorsqu’un artiste se consacre aux réseaux sociaux, lorsqu’il parle de « sa communauté » pour désigner le chiffre inscrit sous le mot « followers », il trahit son art. Il abandonne la création pour faire du marketing. Sans surprise, il attire alors une foule de followers qui est sensible au marketing, qui clique sans trop réfléchir, qui suit la mode du moment, qui change d’avis à la moindre distraction. Sur les réseaux sociaux, le compteur ne reflète souvent que la version frustrée, aigrie, qui s’ennuie du véritable être humain qui respire, rit, chante et danse sans son téléphone. Sur les réseaux sociaux, les véritables amateurs d’art sont forcément déçus. Ils viennent pour l’art et sont, à la place, bombardés de publicités pour l’art en question. Plutôt que de lire un nouveau livre, ils reçoivent cent messages les invitant à lire un livre déjà lu.

Au plus je me suis éloigné des réseaux sociaux, au plus j’ai rencontré des personnes qui n’y étaient pas. Par conviction ou par simple incapacité d’y trouver de l’intérêt. Des humains qui lisent des livres plutôt que de suivre les auteurs sur Twitter. Qui vont à des expos photo plutôt que de scroller sur Instagram. Des lecteurs de mon blog qui me demandaient sincèrement d’arrêter d’écrire pour les réseaux sociaux, mais d’écrire pour eux. Je n’arrivais pas à les entendre.

Des millions de personnes ne sont pas sur les réseaux sociaux. Elles ne sont tout simplement pas représentées dans les statistiques. Elles n’existent pas pour le marketing. Elles changent le monde de manière probablement bien plus efficace que ceux qui créent des pages Facebook pour promouvoir l’écologie.

Les réseaux sociaux corrompent. Êtes-vous moralement et artistiquement alignés avec le fait que toutes les données de votre « communauté » sur Twitter vont désormais être la propriété privée d’Elon Musk, l’individu le plus riche de la planète qui, à l’heure où j’écris ces lignes, parle de racheter la plateforme ? L’élan artistique qui nous anime, nous transcende, nous dépasse ne nécessite-t-il pas, pour exister, d’être aligné avec nos valeurs morales les plus profondes ?

Peut-être que la responsabilité sociétale des artistes est d’utiliser leur pouvoir pour refuser la toute-puissance de quelques monopoles publicitaires. Simplement en refusant d’y être. En mettant en place une newsletter (si possible pas sur une plateforme à visée monopolistique) et un site web avec un flux RSS. En créant une véritable relation avec leur public. Une communauté se construit sur le long terme, en accueillant et respectant chaque nouveau membre, en étant patient, en espérant que fonctionne le bouche-à-oreille.

Les réseaux sociaux nous font croire qu’il n’y a pas d’alternative pour exister autre que de hurler « Regardez ! J’existe ! » à tout bout de champ. Il y’en a une. Celle qui consiste à chuchoter « Merci à vous d’être présents ce soir. Votre présence me réchauffe le cœur et m’inspire. »

Les artistes et les activistes n’ont jamais eu autant de pouvoir pour rendre le monde meilleur qu’aujourd’hui, alors qu’ils peuvent encore tout arrêter et rendre les plateformes marketing de moins en moins utiles.

Encore faut-il qu’ils en aient le courage, qu’ils abandonnent le rêve entretenu par les plateformes qu’ils pourraient devenir la prochaine superstar. Qu’il leur suffit de continuer de jouer à la roulette, d’acheter le prochain ticket. Que le succès véritable leur tend les bras pour peu qu’ils investissent 10, 20 ou 1000€ dans une publicité ciblée.

Si quitter les réseaux sociaux et leur ubiquité est difficile pour l’individu, elle est un devoir pour les créateurs, les artistes, les activistes. Cette prise de conscience est bien tardive de ma part, moi qui ai, pendant des années, succombé aux sirènes de l’apparence de succès, vous appelant à me suivre et à me liker.

À tous ceux qui m’ont écouté, je m’excuse sincèrement. Supprimez vos comptes. Puissent ces quelques lignes tenter de réparer une partie du mal auquel j’ai contribué. À tous ceux qui m’ont prévenu, je m’excuse de ne pas avoir réussi à vous entendre.

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Source: https://ploum.net/chapitre-8-lartiste-deconnecte/


Le suicide de mon compte WhatsApp

Tuesday 5 April 2022 at 16:10

Je vous avais annoncé en grande pompe la suppression de mon compte LinkedIn puis la suppression d’autres comptes comme Facebook et Twitter. C’était un effort conscient, une volonté de le faire et d’être reconnu publiquement pour cet effort. C’était difficile.

Il en est parfois autrement. La suppression d’un service perçu comme incontournable se fait automatiquement.

La plupart de mes proches ont rejoint Signal et la gestion journalière de ma famille se fait sur Signal. Whatsapp me servait essentiellement pour les « groupes » d’amis, la famille élargie et quelques amis récalcitrants à Signal. La particularité de ces groupes est d’être particulièrement bavards et pas spécialement urgents. J’ai donc coupé complètement les notifications de Whatsapp il y a de cela déjà plus d’un an, le vérifiant manuellement tous les quelques jours pour voir « si je ne ratais rien ».

Alors que je me rendais chez une cousine à l’étranger, qui n’est pas sur Signal, j’ai lancé Whatsapp qui m’a affiché une erreur. Je n’ai pas prêté attention et j’ai utilisé le bon vieux SMS. Il y’a quelques jours, cette erreur m’est revenue en tête. La version de Whatsapp sur mon téléphone n’était plus valide depuis février, car je n’avais pas accepté une modification des conditions. Cela faisait donc près de deux mois que j’avais littéralement oublié de vérifier Whatsapp, sans doute porté par ma déconnexion. Comme je ne le vérifiais pas, mon téléphone l’a mis dans le « frigo » et comme il était dans le frigo, il n’a pas été mis à jour.

Curieux de voir ce que j’avais « raté » comme messages durant ces deux mois, j’ai mis à jour le logiciel et relancé l’application qui m’a annoncé que mon compte était déconnecté du téléphone. Je l’ai reconnecté, acceptant probablement implicitement les nouvelles conditions, pour découvrir que j’avais été déconnecté de toutes les conversations depuis février. Aucun message après cette date ne m’est parvenu.

Je ne sais pas ce qu’ont vu ceux qui ont tenté de me contacter, mais il est tout de même intéressant de constater que le système n’accepte pas qu’on puisse se déconnecter pour une durée assez longue. Nos téléphones sont littéralement conçus pour nous occuper tout le temps. Pour qu’on s’occupe d’eux.

Finalement, cette anti-fonctionnalité s’est révélée intéressante.

Car j’ai immédiatement été dans les préférences de mon compte et je l’ai supprimé définitivement sans avoir le moindre scrupule ou la moindre angoisse de rater quelque chose. Ai-je raté des opportunités ? Ai-je brisé des amitiés à cause de ce silence sur la plateforme appartenant à Facebook ? Je ne le saurai jamais, Whatsapp s’en est chargé à ma place…

Comme de nombreux services modernes, Whatsapp n’est indispensable que parce qu’on veut qu’il le soit. Parce que Facebook cherche à vous le faire croire en exploitant la peur ancestrale d’être exclus d’un groupe social.

Il suffit de s’en passer pour observer que le monde continue à tourner. Qu’il tourne probablement un tout petit mieux avec un compte Whatsapp de moins.

=> Suppression de mon compte Linkedin le 13 avril 2021

=> Suppression de mes comptes Facebook/Twitter en octobre 2021.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source: https://ploum.net/le-suicide-de-mon-compte-whatsapp/


L’histoire d’un bit

Friday 1 April 2022 at 10:47

Petite vulgarisation du fonctionnement d’Internet et de son impact sur notre cerveau et notre société

Introduction

Ce texte vous parait long, rébarbatif, indigeste. Pas d’animations, pas de vidéos. Il y’a de grandes chances que votre cerveau ait graduellement perdu sa capacité de concentration. Vous préférez désormais papillonner entre deux messages au lieu de lire un long texte. Si vous êtes plus jeune, vous n’avez peut-être jamais eu cette capacité à vous concentrer.

Ce n’est pas de votre faute. Votre cerveau est, à dessein, manipulé pour perdre sa capacité de concentration. Pour devenir une meilleure éponge publicitaire. Ce n’est pas une théorie du complot, mais une simple observation des mécanismes techniques mis en œuvre. La bonne nouvelle c’est que cette capacité de concentration peut être retrouvée.

Ce texte comme la vidéo du chaton trop mignon et le message « kess tu fé? lol! » qui vient de s’afficher sur votre écran ne sont, à la base, que des impulsions électriques envoyées depuis mon ordinateur vers le vôtre (que vous appelez téléphone, mais cela reste un ordinateur). Des 1 et des 0. Rien d’autre.

Comment est-ce possible ? Comment des 1 et des 0 peuvent-ils donner le pouvoir d’apprendre tout en nous faisant perdre la capacité de le faire ?

Compter en n’utilisant que 1 et 0 : le binaire

Tout système de communication est doté d’un alphabet, un ensemble de caractères arbitraires qui peuvent être assemblés pour former des mots. Certaines langues disposent de milliers de caractères (comme l’écriture chinoise).

Notre système de numération, hérité des Arabes, compte 10 chiffres qui permettent d’écrire une infinité de nombres. On pourrait également l’utiliser pour coder un message en remplaçant les lettres de l’alphabet. 01 serait A, 02 serait B et 26 serait Z. « BONJOUR » s’écrirait donc simplement « 02151410152118 ». Cela nous semble complexe, mais peut-être que si nous l’apprenions très jeune, nous pourrions lire ce système couramment. À noter que j’ai sciemment utilisé le 0 pour différencier le « 11 = AA (deux fois 1) » de « 11 = K (onze) ».

Nous avons donc réduit notre alphabet de 26 caractères à 10 via cette simple méthode.

Comment pourrions-nous réduire encore ? Par exemple en supprimant le chiffre « 9 ». Sans le chiffre 9, nous pouvons compter 1,2,3,4,5,6,7,8…10. 8+1 = 10 ! C’est ce qui s’appelle compter en base « 9 », car il n’y a que 9 chiffres.

Il faut bien reconnaitre que le fait de compter en base 10 nous semble naturel, mais que c’est tout à fait arbitraire. Les Romains, eux-mêmes, étaient incapables de le faire. Les Babyloniens, portant des sandales ou étant pieds nus, comptaient en base 20 (et nous tenons d’eux cette propension à dire « quatre-vingt », une « vingtaine »). D’autres comptaient en base douze. Certaines peuplades, comptant sur leurs phalanges au lieu de leurs doigts, utilisaient la base 14 (essayez sur vos phalanges, vous verrez).

Mais revenons à notre base 10, devenue base 9. Si nous retirons le 8, nous obtenons que 7+1 = 10. Et, logiquement, 77 + 1 = 100. De la même manière, nous pouvons retirer tous les nombres jusqu’à n’avoir plus que 0 et 1. Auquel cas, on pourra compter de la manière suivante : 0, 1, 10, 11, 100, 101, 110, 111, 1000, 1001, …

Cette arithmétique binaire, notamment décrite par Leibniz, était une curiosité mathématique. Elle va cependant acquérir son importance lorsque vint l’idée de transmettre des messages à travers un câble électrique.

Sur un fil électrique, il n’y a que deux états possibles. Soit le courant passe, soit le courant ne passe pas. On ne peut transmettre que deux lettres, que nous notons désormais arbitrairement 0 et 1.

Vous remarquez qu’il est indispensable de se mettre d’accord sur la signification à donner à ces lettres. Au début du XIXe siècle, Samuel Morse propose le code qui porte son nom et qui est encore utilisé aujourd’hui. Mais ce code n’est pas du binaire ! En effet, il joue sur la longueur d’un signal et sur les silences entre les signaux. Techniquement, il y’a quatre lettres dans l’alphabet morse : le court, le long, le silence court et le silence long). Le morse est particulièrement adapté à la compréhension humaine. Les opérateurs télégraphiques qui l’utilisent quotidiennement deviennent capables de comprendre les messages en morse presque en temps réel.

Vers la fin du XIXe siècle apparaissent les machines à écrire et avec elles l’idée de transmettre des caractères écrits via une ligne électrique voire via ce qu’on appelle encore l’invention de Marconi : la radio. Pour simplifier, nous allons considérer que toute onde radio (radio, gsm, wifi, 3G, 4G, 5G) n’est jamais qu’un fil invisible. Dans tous les cas, on sait faire passer des 1 et des 0 d’une extrémité à l’autre du fil.

L’un des premiers codes proposant de convertir les lettres en binaire est le code Baudot, qui utilise 5 bits (le terme « bit » signifie « binary digit » ou « chiffre binaire »). 5 bits permettent 32 caractères possibles, ce qui est très peu. L’alphabet latin comporte 26 caractères, en majuscules et minuscules, ce qui fait 52, 10 chiffres, des symboles de ponctuation. Les langues comme le français rajoutent des caractères comme À,Ê,É,Ǜ,….

Les télétypes font leurs apparitions au début du XXe siècle. Il s’agit de machines à écrire reliées à un câble de communication. À chaque pression de la lettre du clavier, le code correspondant est envoyé et active l’impression du caractère correspondant à l’autre bout du câble. Un réseau de communication basé sur ce système se met en place mondialement: le réseau télex, notamment utilisé par les journalistes. Les particuliers peuvent également s’envoyer des télégrammes, qui sont facturés au mot ou à la lettre.

Envoyer des données binaires n’est pas une mince affaire, car le courant électrique a tendance à s’affaiblir avec la distance (on parle de « dispersion »). De plus, un courant n’est jamais parfaitement allumé ou éteint. It trace des courbes en forme de sinusoïdes. Il faut donc déterminer arbitrairement à partir de quand on considère un signal reçu comme un 1 ou un 0. Il faut également déterminer combien de temps dure chaque bit pour différencier 00000 de 0. Et que faire si le signal varie durant la période d’un bit? Prendre la valeur moyenne du courant?

La grande difficulté consiste donc à se mettre d’accord, à standardiser. C’est ce qu’on appelle un protocole. Un protocole n’est utile que si chacun peut le comprendre et l’utiliser à sa guise pour coder ou décoder des messages. Le langage parlé et le langage écrit sont des exemples de protocoles : nous associons des concepts à des sons et des images complètement arbitraires. Mais nous nous comprenons tant que cette association arbitraire est partagée.

Pour remplacer le code Baudot, chaque fabricant d’ordinateurs développe son propre codage. Ce n’est évidemment pas pratique aussi les Américains développent-ils l’ASCII, un codage sur 7 bits. Cela permet l’utilisation de 128 caractères au lieu de 32. Remarquons que la seule réelle innovation de l’ASCII est de mettre tout le monde d’accord, de créer un protocole, un langage.

En ASCII, A s’écrit 1000001, B 1000010, etc. Le « a » minuscule, lui, s’écrit 1100001. C’est pratique, le deuxième bit change pour identifier les majuscules des minuscules. À savoir que l’ASCII est particulièrement optimisé pour l’utilisation sur télétypes. L’ASCII prévoit des codes de contrôle de la machine comme le retour à la ligne, le fait d’activer une sonnette, de débuter ou de terminer une transmission.

Les premiers ordinateurs sont alimentés en données via des cartes perforées (un trou représente un bit 1, pas de trou un bit 0), mais, très vite, l’idée vient d’utiliser un clavier. Comme les télétypes sont disponibles, ceux-ci sont utilisés. Très naturellement, les premiers ordinateurs se mettent à stocker leurs données au format ASCII qui se prête bien à l’écriture sur carte perforée.

L’ASCII ne permet cependant que d’écrire en anglais. Beaucoup de caractères pour le français n’existent pas et les langues utilisant d’autres alphabets sont tout bonnement intraduisibles. Plusieurs solutions techniques ont été utilisées au cours du temps. Depuis les années 2010, le codage UTF-8 s’impose graduellement. Il permet l’écriture de la plupart des langues connues, y compris les langues mortes, les symboles mathématiques, scientifiques, mais également des centaines d’émojis. La particularité de l’UTF-8 est d’être compatible avec l’ASCII. Les caractères ASCII gardent exactement le même code binaire en UTF-8.

Les limites de l’ASCII se ressentent encore souvent dans l’informatique moderne : il n’est pas toujours possible de créer une adresse email possédant un accent ou de taper certains caractères dans la communication d’un virement chez certaines banques. L’utilisation d’encodages anciens fait parfois s’afficher des caractères bizarres.

Stocker des données : les formats

Si n’importe quelle donnée peut être convertie en bits, nous remarquons très vite que le point essentiel est de se mettre d’accord sur la manière de les convertir. Cette conversion se fait pour transformer la donnée et la stocker, c’est ce qu’on appelle le « format de fichier ». Un format ne repose pas toujours sur du texte. Pour stocker une image ou un son, par exemple, il faut définir d’autres formats que les formats texte. Il faut être capable de transformer une donnée en bits pour le stocker et, inversement, de transformer les bits en données pour y accéder.

Il existe deux grandes catégories de formats sur les ordinateurs. Les formats « texte », qui reposent sur un encodage de texte (ASCII, UTF-8 ou autres) et les autres, dits « formats binaires ». La particularité d’un format texte c’est que n’importe quel ordinateur dans le monde pourra toujours les ouvrir pour y lire le texte. Les formats binaires, eux, sont complètement incompréhensibles si on ne dispose pas de l’explication sur la manière de le traiter. On parle de « format ouvert » lorsque cette explication est disponible et de « format propriétaire » lorsqu’elle ne l’est pas.

Le texte a cependant des limites. Imaginons que nous souhaitions lui ajouter une mise en forme. L’une des solutions serait de définir un format complètement différent du texte standard (ASCII ou UTF-8). C’est ce qu’a fait par exemple Microsoft avec Word et le format .doc (ensuite devenu .docx). L’intérêt est évident pour l’entreprise : une fois qu’un utilisateur sauve ses données au format .doc, il est obligé d’utiliser Microsoft Word pour y accéder. Il ne peut pas utiliser un concurrent, car le format est propriétaire et que seul Microsoft Word permet d’ouvrir les documents. L’utilisateur doit donc convertir toutes ses données, ce qui peut être très long, voire impossible. L’utilisateur est prisonnier d’un logiciel appartenant à une entreprise. Ce n’est pas un détail, c’est une technique commerciale sciemment mise au point. Le terme technique est « vendor lock-in ».

Le format .doc étant tellement populaire, il finira malgré tout par être « compris » et implémenté dans des logiciels concurrents, cela malgré l’opposition active de Microsoft (on parle de « rétro-ingéniérie »). Pour répondre à des accusations légales d’abus de position dominante, Microsoft sortira le format successeur, le .docx, en le proclamant « format ouvert », les spécifications techniques étant disponibles. Cependant, et je parle d’expérience, il s’avérera que les spécifications techniques étaient d’une complexité ahurissante, qu’elles étaient par moment incomplètes voire fausses. De cette manière, si un concurrent comme LibreOffice offrait la possibilité d’ouvrir un fichier .docx, de subtiles différences étaient visibles, ce qui convainquait l’utilisateur que LibreOffice était buggué.

À l’opposé, des formats existent pour utiliser du texte afin de définir des styles.

Le plus connu et utilisé aujourd’hui est l’HTML, inventé par Tim Berners-Lee. Le principe du HTML est de mettre des textes entre des balises, également en texte. Le tout n’est donc qu’un unique texte.

Ces mots sont <b>en gras (bold)</b> et en <i>italique</i>.

Vous pouvez constater que, même sans comprendre le HTML, le texte reste « lisible ». Si vous sauvez vos données en HTML, vous êtes certains de toujours pouvoir les lire, quel que soit le logiciel. Le HTML permet d’insérer des références vers des images (qui seront alors intégrées à la page) ou vers d’autres pages, ce qu’on appelle des « liens ».

Utiliser les données : les algorithmes

Un ordinateur n’est jamais qu’une machine à calculer qui effectue des opérations sur des suites de bits pour les transformer en une autre suite de bits. Ces opérations sont déterminées par un programmeur. Un ensemble d’opérations est généralement appelé un « algorithme ». L’algorithme est une abstraction mathématique qui n’existe que dans la tête du programmeur. Lorsqu’il se décide à les écrire, dans un format de texte en suivant un « language », cet algorithme est transformé en « programme ». Oui, le programme est à la base un fichier texte. Les programmeurs écrivent donc du texte qui va servir à transformer des textes en d’autres.

Il est important de comprendre qu’un programme ne fait que ce qu’un programmeur lui a demandé. Il prend des données en entrées (des « inputs ») et fournit des données en sorties (des « outputs »). Un navigateur web prend en input un fichier HTML et le transforme pour l’afficher sur votre écran (votre écran est donc l’output).

Parfois, le programme ne fonctionne pas comme le programmeur l’avait imaginé, souvent parce que l’input sort de l’habituel. On parle alors d’un « bug », traduit désormais en « bogue ». Le bug est une erreur, un imprévu. Qui peut même résulter en un « crash » ou « plantage » (le programme ne sait plus du tout quoi faire et s’interrompt brutalement).

Tout ce que fait un programme est donc décidé à l’avance par un être humain. Y compris les crashs, qui sont des erreurs humaines du programmeur ou de l’utilisateur qui n’a pas respecté les consignes du programmeur.

Il existe cependant une nouvelle catégorie de programmes auxquels le nom spectaculaire a donné une grande visibilité : l’intelligence artificielle. Sous ce terme trompeur se cache un ensemble d’algorithmes qui ne sont pas du tout des robots tueurs, mais qui sont essentiellement statistiques. Au lieu de donner un output fixé par le programmeur, les programmes « intelligents » vont donner un résultat statistique, une probabilité.

Si un programme doit décider si une photo représente un homme ou un singe, il va, à la fin de son algorithme, fournir une valeur binaire : 1 pour l’homme et 0 pour le singe. Le programmeur humain va, par exemple, tenter de détecter la taille relative du visage et du crâne. Mais il est conscient qu’il peut se tromper. S’il est consciencieux, il va peut-être même consulter des zoologues et des anatomistes pour leur demander quelques règles générales.

Les algorithmes statistiques (dits « d’intelligence artificielle ») fonctionnent tous sur le même principe. Au lieu de demander à un programmeur de déterminer les règles qui différencient un singe d’un humain, les programmeurs vont concevoir un algorithme qui « s’initialise » avec une série de photos d’humains et une série de photos de singes. À charge du programme de détecter des corrélations qui échapperaient à l’œil humain. En output, l’algorithme va fournir une probabilité que la photo soit un humain ou un singe.

Le problème c’est que ces méthodes sont incroyablement sensibles aux biais de la société. Imaginons que l’équipe détectant le logiciel humain/singe injecte dans l’algorithme des photos d’eux-mêmes et de leur famille. Ils vont également au zoo local pour prendre les photos de singes. Le logiciel est testé et il fonctionne.

Ce que personne n’a réalisé c’est que toute l’équipe est composée de personnes de race blanche. Leur famille également. Les membres l’ayant testé également. Or, au zoo, le pavillon des chimpanzés était fermé.

Il s’ensuit que l’algorithme a très bien compris comment reconnaitre un singe : la photo est plus foncée. La première personne de race noire qui se présente devant le logiciel se fera donc traiter de singe. Le biais raciste de la société s’est vu renforcé alors même qu’aucun des programmeurs n’était raciste.

Les algorithmes apprenant avec des données issues de leurs propres algorithmes, ces biais se renforcent. Dans certaines villes aux États-Unis, les polices ont été équipées d’algorithmes « d’intelligence artificielle » pour prédire les prochaines infractions et savoir où envoyer des patrouilles. Ces algorithmes ont fait exploser le taux d’infractions dans les quartiers pauvres.

Le fait d’avoir des patrouilles en permanence à fait en sorte que les policiers furent bien plus à même d’observer et d’agir sur les petits délits (vente de drogue, tapage, jet de déchets, etc.). Ces délits renforcèrent la conviction que ces zones pauvres connaissaient plus de délits. Et pour cause : il n’y avait plus de policiers ailleurs. Le nombre d’interventions augmenta, mais la qualité de ces interventions chuta. Les policiers furent moins présents pour les crimes passionnels et les cambriolages, plus rares et également répartis dans les quartiers riches.

Nous pouvons voir un effet majeur des biais de ces « intelligences artificielles » sur Facebook : un algorithme pense que vous serez intéressé par la guerre en Ukraine. Vous cliquez, car il n’y a rien d’autre à lire et c’est désormais acté dans les algorithmes que vous êtes intéressés par la guerre en Ukraine. Vous vous verrez donc proposer des nouvelles sur la guerre en Ukraine. Comme elles vous sont proposées, vous cliquez dessus, ce qui renforce la conviction que vous êtes un véritable passionné de ce sujet.

Sous le terme « Intelligence artificielle », nous avons en fait conçu des systèmes statistiques à prophéties autoréalisatrices. Le simple fait de croire que ces systèmes puissent avoir raison crée de toutes pièces une réalité dans laquelle ces algorithmes ont raison.

Un autre problème éthique majeur soulevé par ces algorithmes, c’est que le programmeur n’est plus nécessairement informé de la problématique de base. Un algorithme de différenciation de photos, par exemple, sera développé génériquement pour diviser une série de photos dans une catégorie A et une catégorie B. Si on lui fournit des humains en A et des singes en B, il va apprendre à détecter cette différence. On peut également lui fournir des hommes en A et des femmes en B. Ou bien des citoyens reconnus en A et une minorité ethnique à éliminer en B.

Si une intelligence artificielle entrainée à trouver des rebelles en Afghanistan apprend que les terroristes sont susceptibles de changer de carte SIM plusieurs fois par jour près de la frontière avec le Pakistan, qu’un médecin effectuant la navette quotidienne vers plusieurs hôpitaux est mis par erreur sur cette liste et qu’il est tué par un drone lors d’une frappe ciblée (cas réel), est-ce la faute du programmeur de l’algorithme, de ceux qui ont générés les données concernant les terroristes ou ceux qui ont entré ces données dans l’algorithme ?

À noter que, scientifiquement, ces algorithmes sont incroyablement intéressants et utiles. Leur utilisation doit, cependant, être encadrée par des personnes compétentes qui en comprennent les forces et les faiblesses.

Transmettre des données

Stocker les données n’est pas suffisant, encore faut-il pouvoir les transmettre. De nouveau, le nœud du problème est de se mettre d’accord. Comment transmettre les bits ? Dans quel ordre ? À quelle vitesse ? Comment détecter les erreurs de transmission ?

C’est le rôle du protocole.

La particularité des protocoles, c’est qu’on peut les empiler en couches successives, les « encapsuler ».

Physiquement, un ordinateur ne peut transmettre des données qu’aux ordinateurs auxquels il est directement relié, que ce soit par câble ou par wifi (qui est encore un protocole, mais que vous pouvez imaginer comme un fil invisible). Le protocole le plus utilisé pour cela aujourd’hui est Ethernet. Observez votre routeur (votre « box »), il comporte généralement des emplacements pour connecter des câbles Ethernet (entrées jaunes et rectangulaires, le format de ce connecteur étant appelé RJ-45, car il y’a aussi un protocole pour le format des prises, on parle alors de « norme » ou de « standard »).

Dans les années 70, une idée géniale voit le jour : celle de permettre à des ordinateurs non connectés directement de s’échanger des messages en passant par d’autres ordinateurs qui serviraient de relais. Le protocole est formalisé sous le nom « INTERNET PROTOCOL ». Chaque ordinateur reçoit donc une adresse IP composée de quatre nombres entre 0 et 255 : 130.104.1.10 (par exemple). Tout ordinateur ayant une adresse IP fait donc partie d’Internet. Le nombre de ces adresses est malheureusement limité et, pour résoudre cela, de nouvelles adresses voient le jour : les adresses IPv6. Les adresses IPv6 ne sont pas encore la norme, mais sont disponibles chez certains fournisseurs.

Le protocole IP (sur lequel on rajoute le protocole TCP, on parle donc souvent de TCP/IP) permet de relier les ordinateurs entre eux, mais ne dit pas encore comment négocier des échanges de données. Ce n’est pas tout de savoir envoyer des bits vers un ordinateur n’importe où dans le monde, encore faut-il les envoyer dans un langage qu’il comprend afin qu’il réponde dans un langage que moi je comprends.

Les premiers temps de l’Internet virent l’explosion de protocoles permettant d’échanger différents types de données, chacun définissant son propre réseau. Le protocole UUCP, par exemple, permettant la synchronisation de données, fut utilisé par le réseau Usenet, l’ancêtre des forums de discussions. Le protocole FTP permet d’échanger des fichiers. Le protocole Gopher permet d’échanger des textes structurés hiérarchiquement (selon le format Gophermap). Le protocole SMTP permet d’échanger des emails (selon le format MIME). Chaque protocole est, traditionnellement, associé avec un format (sans que ce soit une obligation). En 1990, Tim Berners-Lee propose le protocole HTTP auquel il associe le format HTML. Le réseau HTTP+HTML est appelé le Web. Il est important de noter que le Web n’est qu’une petite partie d’Internet. Internet existait avant le Web et il est possible d’utiliser Internet sans aller sur le web (on peut télécharger ses mails, lire sur le réseau Gopher voire sur le tout nouveau réseau Gemini, consulter les forums sur Usenet, le tout sans aller sur le web ni lancer le moindre navigateur web).

Le web utilise un format assez traditionnel dit « client/serveur ». Un ordinateur va faire une requête vers un autre ordinateur qui sert de serveur.

Supposons que votre ordinateur (ou téléphone, montre, tablette, routeur, frigo connecté, c’est pareil, ce sont tous des ordinateurs à l’architecture similaire) souhaite accéder à www.ploum.net. Il va tout d’abord déterminer l’adresse IP qui correspond au domaine « ploum.net ». Il va ensuite créer une requête au format HTTP. Cette requête dit, en substance : « Donne-moi le contenu de la page www.ploum.net ». Le serveur répond un paquet HTTP qui dit « Le voici dans cette boîte ». La boîte en question contient un fichier texte au format HTML.

Ce fichier HTML est interprété par votre navigateur. Si le navigateur s’aperçoit qu’il y’a des références à d’autres fichiers, par exemple des images, il va envoyer les requêtes automatiquement pour les avoir.

Il est important de noter que rien ne distingue un ordinateur client d’un ordinateur serveur si ce n’est le logiciel installé. Il est tout à fait possible de transformer votre téléphone en serveur. Ce n’est juste pas pratique, car il faut être disponible 24h/24 pour répondre aux requêtes. C’est la raison pour laquelle on a mis en place des « data-centers », des salles dans lesquelles des ordinateurs tournent en permanence pour servir de serveurs et sont surveillés pour être automatiquement remplacés en cas de panne. Mais un ordinateur reste un ordinateur, qu’il soit un laptop, un téléphone, un rack dans un data-center, un routeur, une montre connectée ou un GPS dans une voiture. L’important est que tous ces ordinateurs sont reliés par câbles, les plus importants étant des câbles sous-marins qui quadrillent les océans et les mers.

Lorsque votre téléphone se connecte à Internet, il cherche, sans fil, le premier ordinateur connecté par câble qu’il peut trouver. C’est soit votre borne Wifi (qui est un ordinateur auquel il ne manque qu’un écran et un clavier), soit l’ordinateur de votre fournisseur téléphonique qui se trouve dans la tour 3/4/5G la plus proche. Les fameuses antennes GSM (pour simplifier, on peut imaginer que ces antennes sont simplement de grosses bornes Wifi, même si les protocoles GSM et Wifi sont très différents).

À noter que les satellites n’interviennent à aucun moment. L’utilisation de satellites pour accéder à Internet est en effet très rare même si on en parle beaucoup. Lorsqu’elle existe, cette utilisation ne concerne que le « dernier maillon », c’est à dire faire le lien entre l’utilisateur et le premier ordinateur connecté par câble.

L’hégémonie du web

La confusion entre Internet et le Web est courante. Le Web est en effet devenu tellement populaire que la plupart des logiciels sont désormais réécrits pour passer par le web. La plupart d’entre nous consultent désormais leurs emails à travers un « webmail » au lieu d’un logiciel parlant le protocole SMTP nativement. Les documents sont également rédigés en ligne et stockés « dans le cloud ». Évidemment, cela se fait au prix d’une complexité accrue. Au lieu de recevoir des données par clavier et les afficher sur un écran, il faut désormais les envoyer via HTTP au serveur qui les convertit en HTML avant de les renvoyer, en HTTP, sur votre écran.

L’une des raisons du succès du web est que ce modèle renforce le « vendor lock-in » évoqué préalablement. Si vous aviez sauvegardé vos données au format .doc, il vous fallait Microsoft Word pour les ouvrir, mais les données restaient malgré tout en votre possession.

Le marketing lié au terme « cloud computing » a permis de populariser l’idée auparavant complètement incroyable de stocker ses données, même les plus personnelles, chez quelqu’un d’autres. Vos données, vos photos, vos documents, vos messages sont, pour la plupart d’entre vous, en totalité chez Google, Microsoft, Facebook et Apple. Quatre entreprises américaines se partagent la totalité de votre vie numérique et la possibilité de vous couper l’accès à vos données, que ce soit volontairement ou par accident (ce qui arrive régulièrement).

Ces entreprises ont construit un monopole sur l’accès à vos souvenirs et sur l’observation de vos actions et pensées. Y compris les plus secrètes et les plus inconscientes.

Car, rappelez-vous, en visitant une page Web, vous allez automatiquement envoyer des requêtes pour les ressources sur cette page. Il suffit donc d’ajouter dans les pages des ressources « invisibles » pour savoir sur quelle page vous êtes allé. Cela porte le nom de « analytics » ou « statistiques ». L’immense majorité du web contient désormais des « Google Analytics » ou des « widgets Facebook ». Cela signifie que ces entreprises savent exactement quelles pages vous avez visitées, avec quel appareil, à quelle heure, en provenant de quelle autre page. Elles peuvent même souvent connaitre votre position. Ces données sont croisées avec vos achats par carte de crédit (le mieux c’est si vous utilisez Google Pay/Apple Pay, mais Google possède un accord de partage de données avec Mastercard).

Pour faire de vous un client, une entreprise devait auparavant développer un logiciel puis vous convaincre de l’installer sur votre ordinateur. Désormais, il suffit de vous convaincre de visiter une page web et d’y entrer des données. Une fois ces données entrées, vous êtes et resterez pour toujours dans leurs bases de données clients. J’ai personnellement fait l’expérience de tenter de lister et de me désinscrire de plus de 500 services web. Malgré le RGPD, il s’est avéré impossible d’être supprimé pour plus d’un quart de ces services.

L’Université Catholique de Louvain est un bon exemple pour illustrer la manière dont ce mécanisme se met en place. Historiquement, l’UCL était un pionnier dans le domaine d’Internet et plus spécialement de l’email. La toute première liste de diffusion email ne concernait que des universités américaines et canadiennes avec deux exceptions : une université en Écosse et l’Université Catholique de Louvain. Le thème et l’expertise dans ce domaine sont donc importants. La faculté d’ingénierie, aujourd’hui École Polytechnique de Louvain, comprit très vite l’importance d’offrir des adresses email à ses étudiants. Les emails étaient, bien entendus, gérés en interne dans des ordinateurs de l’université.

Début des années 2010, ce service a été étendu à toute l’université, ce qui a entrainé une surcharge de travail, mais, surtout, une perte de contrôle de la part de la faculté d’informatique. L’administration de l’université, malgré l’opposition de membres éminents de la faculté d’informatique, a décidé de migrer les adresses des étudiants sur les serveurs Google, mais de garder les adresses du membre du personnel sur un serveur interne de type Microsoft Outlook.

Après quelques années, Microsoft a annoncé que si, au lieu d’utiliser Outlook en interne, les comptes mails étaient désormais hébergés sur les ordinateurs de Microsoft, les utilisateurs bénéficieraient de 100Go de stockage au lieu de 5Go. Les étudiants ont été également transférés de Google à Microsoft.

Au final, absolument toutes les données universitaires, y compris les plus intimes, y compris les plus confidentielles, sont dans les mains toutes puissantes de Microsoft. Parce que c’était plus facile et que chaque utilisateur y gagnait 95Go pour stocker l’incroyable quantité de mails que l’université se sent obligée d’envoyer à chacun de ses membres sans leur permettre de se désabonner. Parce que tout le monde le fait et qu’on ne peut en vouloir à ceux qui prennent ces décisions.

Toute donnée envoyée sur le cloud doit être considérée comme publique, car il est impossible de savoir exactement qui y a accès ni de garantir qu’elles seront un jour effacées. De même, toute donnée sur le cloud doit être considérée comme pouvant disparaitre ou pouvant être modifiée à chaque instant.

Analyse de la situation

Comme nous l’avons vu tout au long de cette explication, la communication repose sur l’existence d’un protocole ouvert et partagé. Le contrôle du langage est d’ailleurs l’une des premières armes des tyrans. Cependant, l’existence d’un protocole nécessite un accord. Se mettre d’accord est difficile, prend du temps, nécessite de faire des choix et des compromis.

La tendance actuelle est de chercher à éviter de faire des choix, à se recentraliser sur ce que les autres utilisent sans se poser de questions. On se recentralise sur le Web au point de le confondre avec Internet. On se recentralise sur Google/Facebook au point de les confondre avec le Web. Les développeurs informatiques eux-mêmes se recentralisent sur la plateforme Github (appartenant à… Microsoft), la confondant avec le logiciel de développement décentralisé Git.

Par confort, nous cherchons à éviter de faire trop de choix, mais le prix à payer est que d’autres font ces choix à notre place et nous en oublions que ces choix sont même possibles. Ces choix étant oubliés, ils deviennent de plus en plus difficiles à imaginer. Un cercle vicieux se met en place : au plus les monopoles ont du pouvoir, au plus il est difficile de ne pas utiliser un monopole, ce qui entraine le renforcement du pouvoir du monopole en question.

Quelques entreprises, toutes issues d’un même pays avec des ingénieurs qui se connaissent et qui viennent des mêmes universités, contrôlent : les ordinateurs que nous utilisons, les logiciels que nous y installons, les données traitées dans ces logiciels. Elles contrôlent également ce que nous allons voir, ce que nous allons lire, ce que nous allons acheter. Elles peuvent imposer des délais et des tarifs aux fournisseurs. Étant la principale source d’information des électeurs, les politiciens leur mangent dans la main.

Ces entreprises ont également un seul et unique but commun : nous faire passer un maximum de temps devant notre écran afin de nous afficher un maximum de publicités et de nous faire régulièrement renouveler notre matériel. Toute l’incroyable infrastructure du web et des milliers de cerveaux parmi les plus intelligents du monde se consacrent à une seule et unique tâche : comment faire en sorte que nous soyons le plus possible sur l’ordinateur dans notre poche sans jamais nous poser la question de savoir comment il fonctionne.

Grâce aux algorithmes statistiques, tout cela est désormais automatique. Personne chez Facebook ou Google ne va promouvoir des théories complotistes ou des discours d’extrême droite. C’est tout simplement que l’algorithme a appris ce qui fait revenir et réagir les utilisateurs, ce qui les empêche de réfléchir. Dans la catégorie A, l’utilisateur a été soumis à des textes de Hugo et Zola entrecoupés d’articles du Monde Diplomatique. Dans la catégorie B, un utilisateur a été soumis à des dizaines de « Incroyable : la vérité enfin dévoilée », « vous ne croirez pas ce que cette dame a fait pour sauver son enfant » et « Le candidat d’extrême droite traite les musulmans de cons ». Lequel de A ou B a cliqué sur le plus de lien et passé le plus de temps sur son téléphone ? Dans quelle catégorie d’articles va tenter d’apparaitre le politicien cherchant à se faire élire ?

La presse « traditionnelle » a été complètement détruite par ce modèle. Non pas à cause de l’érosion des ventes, mais parce que les journalistes sont désormais jugés aux articles qui font le plus de « clics ». Le rédacteur en chef ne pose plus des choix humains, il se contente de suivre les statistiques en temps réels. La plupart des salles de rédaction disposent désormais d’écrans affichant, en temps réels, les articles qui fonctionnent le mieux sur les réseaux sociaux. Même les blogs les plus personnels ne peuvent se passer de statistiques.

La plupart des entreprises, depuis votre boulangerie de quartier aux multinationales, utilisent les services de Google et/ou Microsoft. Cela signifie que toutes leurs données, toute leur infrastructure, toute leur connaissance, toute leur logistique sont confiées à une autre entreprise qui peut, du jour au lendemain, devenir un concurrent ou entrer en conflit. On a fait également croire que cette infrastructure était nécessaire. Est-ce que votre boucherie de quartier a vraiment besoin d’une page Facebook pour attirer des clients ? Est-ce que l’association locale d’aide aux démunis doit absolument communiquer sur Twitter ?

Les politiciens, la presse et l’économie d’une grande partie du monde sont donc entièrement soumises à quelques entreprises américaines, entreprises dont le business-model établi et avoué est de tenter de manipuler notre conscience et notre libre arbitre en nous espionnant et en abusant de nos émotions. Ces entreprises vivant du budget alloué au marketing nous font en permanence croire que nous devons, tous et tout le temps, faire du marketing. Du personnal-branding. Mettre en évidence notre carrière et nos vacances de rêves. Communiquer sur les actions associatives. Se montrer au lieu de faire. Prétendre au lieu d’être.

Ces entreprises cherchent également à cacher le plus possible le fonctionnement d’Internet tel que je vous l’ai expliqué. Elles tentent de le rendre incompréhensible, magique, mystique. Elles s’opposent légalement à toute tentative de comprendre les protocoles et les formats qu’elles utilisent. C’est à dessein. Parce que la compréhension est la première étape, nécessaire et indispensable, vers la liberté.

Internet est aujourd’hui partout. Il est incontournable. Mais plus personne ne prend la peine de l’expliquer. C’est de l’IA avec des blockchains dans un satellite. C’est magique. Même les développeurs informatiques utilisent des « frameworks REACT dans un Docker virtualisé » pour éviter de se poser la question « Que suis-je en train de construire réellement ? ».

Tenter de le comprendre est un devoir. Une rébellion. Si mon écran me captive autant, s’il affiche ces données particulières, c’est parce que d’autres êtres humains y ont un intérêt majeur. Parce qu’ils l’ont décidé. Et ce n’est probablement pas dans mon intérêt de leur obéir aveuglément. Ni dans celui de la société au sens large.

Lectures recommandées

Sur l’influence et la problématique des monopoles : « Monopolized: Life in the Age of Corporate Power » , David Dayen.
Sur le traitement de nos données et l’invasion dans notre vie privée : « The Age of Surveillance Capitalism », Shoshana Zuboff
Sur l’impact d’Internet sur nos facultés mentales : « Digital Minimalism », Cal Newport et « La fabrique du crétin digital », Michel Desmurget
Sur le fonctionnement des réseaux sociaux : « Ten Arguments For Deleting Your Social Media Accounts Right Now », Jaron Lanier

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Source: https://ploum.net/lhistoire-dun-bit/


Offpunk et cyberpunk : le texte et la voix

Monday 14 March 2022 at 08:57

J’ai le plaisir de vous annoncer deux sorties dans deux domaines complètement différents : la version 1.0 du logiciel Offpunk, le navigateur web/gemini déconnecté que je développe et la version audiolivre de Printeurs, mon roman cyberpunk.

Printeurs, la version audiolivre

Printeurs – version CD

J’aime beaucoup lire à haute voix, déclamer, changer d’intonation pour interpréter les différents personnages. Mais en faisant un test avec le producteur d’audiolivres Voolume, j’ai très vite réalisé mes limites. L’exercice est épuisant et demande une expérience particulière.

C’est la raison pour laquelle nous avons fait appel au comédien Loïc Richard avec qui ce fut un plaisir d’échanger. J’ai pu lui confier ma vision des personnages, lui révéler des petits secrets qui n’apparaissent pas dans le livre, mais qui m’ont guidé pour les faire agir.

À la première écoute, un frisson m’a parcouru l’échine. C’était bien mon texte, mes personnages, mais ils semblaient s’être émancipés, avoir acquis une vie propre sous la voix de Loïc. J’adore ! Merci Loïc !

Tout ça pour dire que l’audiolivre Printeurs est disponible sur Voolume et bientôt sur toutes vos plateformes centralisées propriétaires, que je vous le conseille chaudement. Si vous souhaitez vous passer d’intermédiaire et obtenir des MP3 sans DRM, je vous encourage à pousser un peu mon éditeur pour les rendre disponibles sur son site.

L’avantage des MP3, c’est que ça se partage sur clé USB ou par… comment ? Bitruisseau ? Bitrivière ? Bitcascade ? Bref, un truc du genre, mais le contrôle de cerveau de mon éditeur m’empêche de me rappeler du nom exact.

Lien voolume: https://voolume.fr/catalogue/sf-et-fantasy/printeurs/
Le site du comédien Loïc Richard: https://www.loicrichard.com/
Commander Printeurs version papier ou epub: https://pvh-editions.com/shop/38-printeurs

Offpunk, le navigateur déconnecté pour le smolnet

On reste dans le cyberpunk, mais on passe au texte écrit en vert sur un écran noir clignotant.

Sur le web, chaque site est devenu une véritable application qu’il faut apprendre à utiliser, réapprendre à chaque mise à jour, contre lequel il faut lutter pour ne pas être envahi de publicité ni espionné. Quant au contenu ? Il faut généralement se dépêtrer de tout ce qui l’entoure pour le trouver. Certains navigateurs disposent d’un mode « readability/lecture » qui permet de n’afficher que le texte de l’article. Un énorme effort d’ingénierie pour défaire l’effort d’ingénierie de ceux qui ont programmé le site en question. Souvent pour se rendre compte que la valeur du contenu nu est faible voire nulle. Avez-vous déjà réalisé que ce magnifique « thread » de 37 tweets que vous avez lus tweet par tweet n’est, une fois imprimé, qu’un assemblage maladroit de phrases mal agencées contenant très peu d’information de valeur ?

Parmi les programmeurs, les bidouilleurs, les amateurs de texte brut et autres geeks, une fronde se met en place contre cette complexité et hypercommercialisation d’un web où la seule manière d’exister est de passer dix fois plus de temps à promouvoir son contenu qu’à le créer, où l’objectif n’est plus de communiquer, mais de soutirer des données et d’augmenter le nombre de clics.

Le nom de cette fronde ? Il n’est pas officiel, bien entendu, mais la bannière « smolnet » revient souvent (avec des variantes comme « small web » ou le très ironique « slow web »). Ce qu’on trouve sur le smolnet ? Des blogs personnels et minimalistes sans publicités ni statistiques (se retirant parfois volontairement des moteurs de recherche), des contenus disponibles par RSS. Des capsules de texte disponibles sur le protocole Gemini (voire sur l’ancêtre du web, le vénérable protocole Gopher), des podcasts directement accessibles au format MP3. Certains incluent également les réseaux décentralisés comme Mastodon dans le smolnet.

Passionné par la mouvance, mais étant essentiellement déconnecté, j’ai créé un navigateur dédié au smolnet: Offpunk, dont je vous annonce la version 1.0, première version stable et mature.

Capture d’écran d’Offpunk sur un site Gemini

Offpunk est un logiciel en ligne de commande : pas de souris, pas de raccourcis clavier. Chaque action correspond à une commande.

Par exemple, la commande « go gemini://rawtext.club/~ploum » va vous afficher ma capsule Gemini. Sur celle-ci, chaque lien est représenté par un chiffre. Il suffit de taper ce chiffre pour suivre le lien. Puis de taper « back » (ou « b ») pour revenir à la page précédente.

Mais comment faire si plusieurs liens sont intéressants ? Nous allons les ajouter à un « tour », une liste de liens que l’on souhaite lire. Par exemple :  »tour 5 6 8-11″ (ce qui comprend automatiquement le 9 et le 10). Pour visiter la prochaine page dans le tour, il suffit de taper « tour » tout seul (ou « t »).

Cela parait un truc de geek, mais j’y trouve, au contraire, une simplicité reposante. Bon, après, je suis un geek qui s’est mis à Linux parce qu’il regrettait la ligne de commande DOS de son enfance.

Offpunk permet de visiter les pages Gopher, Gemini et Web de cette manière. Les pages web sont optimisées pour n’afficher que le contenu sans menus, publicités et autres. Offpunk permet également de s’abonner au flux RSS d’une page web avec la commande « suscribe ». Tout nouvel élément dans un flux sera immédiatement ajouté au prochain tour.

Capture d’écran d’Offpunk affichant une page web avec une image

La grande particularité d’Offpunk est que tout cela peut se faire de manière déconnectée ! Les contenus sont conservés sur le disque dur de manière permanente. Il suffit de lancer périodiquement la commande « sync » (depuis Offpunk ou en ligne de commande) qui va télécharger et ajouter à votre tour les contenus que vous avez demandés, mais qui n’étaient pas disponibles. Sync va également rafraichir les flux et autres pages auxquelles vous êtes abonnées pour peu que vous donniez une fréquence de rafraichissement (« sync 3600 » va rafraichir toutes les pages qui ont plus d’une heure).

Tous les contenus, quelle que soit leur origine, s’affichent donc identiquement comme du texte dans votre terminal. C’est très confortable et permet de se concentrer sur le sens des mots plutôt que sur leur emballage. Ce qui n’est pas toujours à l’avantage des contenus, il faut le dire. L’accès déconnecté permet également de classer les contenus en listes, de les organiser, de prendre des notes au sein de ces listes. La commande « help » vous permettra d’explorer toutes les fonctionnalités d’Offpunk.

Le logiciel fonctionne tellement bien que j’en viens à me demander si on est vraiment déconnecté quand on utilise Offpunk. Pour répondre à une déconnexion stricte, mon cerveau tordu a réussi à me faire programmer un logiciel qui me permet d’être connecté… tout en étant déconnecté. J’avoue ne pas l’avoir vu venir, ne croyant au départ utiliser le logiciel qu’occasionnellement pour télécharger un lien que j’aurais reçu par mail. Une fois encore, mon cerveau m’a roulé dans la farine pour satisfaire son addiction !

Mais je vous laisse tester vous-même !

Installer et tester Offpunk requiert, pour le moment, un ordinateur sous Linux ou BSD et de savoir télécharger et lancer un script Python, mais, comme il s’agit d’un logiciel libre, j’espère que d’autres le rendront disponible plus simplement à travers des paquets. La commande « version » est utile pour voir si certaines bibliothèques sont manquantes sur votre ordinateur, réduisant les fonctionnalités. Mais le mieux est d’utiliser « help » pour voir la liste de commandes possibles.

Offpunk, site officiel: https://notabug.org/ploum/offpunk/
Ma présentation de Gemini: https://ploum.net/gemini-le-protocole-du-slow-web/

Mon gemlog: gemini://rawtext.club/~ploum/

Quelques gemlogs francophones pour démarrer sur Gemini:

gemini://unbon.cafe/
gemini://français.lanterne.chilliet.eu/

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Source: https://ploum.net/offpunk-et-cyberpunk-le-texte-et-la-voix/