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Le figurant

Monday 30 September 2013 at 17:33

old_dodge

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Par la fenêtre sale, j’aperçus le vieux Dodge crasseux de Spencer traverser la petite place écrasée par le soleil, le vacarme de son antique moteur assourdi par la chaleur gluante et la poussière moite de cet après-midi d’été. Une goutte de sueur perla sur mon front, suivit le contour de mes sourcils, dévala la pente osseuse de mon nez et acheva sa course sur la pointe de ma chaussure droite en cuir usé. Je poussai un soupir. Le vieux Spencer m’avait donné bien du fil à retordre avec son testament alambiqué. Ses jurons m’avaient épuisés tout autant que la chaleur. La chaleur. Liz m’avait préparé un thé glacé, j’en étais sûr. Dans quelques heures, nous nous assiérions dans la balancelle de la terrasse et nous écouterions le temps passer. Le temps passait mais la petite ville de Pitfall ne bougeait pas. Rien ne changeait au fil des années qui s’écoulaient calmes, paisibles, rassurantes. Les présidents se succédaient, les téléphones devenaient portables, les avions s’envolaient dans la stratosphère mais, à Pitfall, les Jenkins tenaient un magasin de chaussures, le fils Bradley la pompe à essence et le notaire, tous les soirs, buvait un thé glacé avec son épouse. Le thé glacé. Rien que d’y penser, ma langue se porta instinctivement à mes lèvres, ma gorge me parut sèche comme une remontrance de l’acariâtre institutrice Spoons.

— Il reste encore l’affaire de la propriété Harrison à régler, Monsieur, fit une voix sortie de l’ombre du bureau.
— En effet, répondis-je, je vais préparer les papiers.

Adam, mon fidèle clerc, semblait encore plus immuable que le reste des habitants de Pitfall. Toujours assis dans l’ombre, vêtu été comme hiver de la même chemise de velours grise, il regardait passer le temps, temps qui ne semblait en contrepartie avoir aucune prise sur son crâne luisant et sa barbe blanche. Même la température ne l’affectait en rien. Il était déjà le clerc de mon père. Les mauvaises langues du village allaient jusqu’à affirmer qu’il avait dû l’être du temps de mon grand-père voire de mon arrière grand-père. Rien ne changeait jamais à Pitfall. Surtout pas Adam.

Je me dirigeai vers l’armoire métallique pour prendre le dossier Harrison. La porte résista et ses gonds rouillés gémirent de protestation. De l’épaule, je donnai un grand coup. L’armoire grinça, la porte s’ouvrit et, dans un fracas poussiéreux, un paquet huilé tomba à mes pieds.

— Qu’est-ce que…

Il me fallut quelques secondes avant de me souvenir. L’enveloppe ! L’enveloppe que mon père m’avait montré et qu’il avait précieusement rangée au-dessus de l’armoire. Je devais avoir quinze ans à l’époque. Je m’en souvenais comme si c’était hier. Il m’avait raconté qu’il tenait cette enveloppe de son père qui la tenait lui-même de son père et que j’aurais à la transmettre à mon tour. Le tout remontait à notre aïeul, notaire de Pitfall aux temps héroïques des pionniers.

Un homme était entré un matin dans l’étude de mon ancêtre. Il était jeune, élancé et rasé de près, ce qui était assez rare pour l’époque. Ses cheveux et ses yeux brillaient d’un noir luisant. Il déposa sur le bureau de mon aïeul une grande enveloppe de papier ciré avec pour instruction de ne la remettre qu’à une personne qui se présenterait comme Zar, prince des étoiles. L’homme précisa également qu’il était indispensable que Zar prouve son identité en montrant un anneau bleu qu’il tiendrait de sa mère.

Le jeune notaire fut abasourdi par ce charabia mais, sans pouvoir l’expliquer, il sentait confusément une puissance tranquille émaner de l’étranger. Sa taille plus grande que la moyenne, ses oreilles légèrement élancées, son regard d’acier. Tout en faisait un personnage hors normes.

L’homme mystérieux montra alors à mon ancêtre une petite pièce de métal.
— L’anneau bleu de Zar doit pouvoir s’emboîter parfaitement sur ce récepteur. Si ce n’est pas le cas, vous ne lui remettrez pas l’enveloppe. Il n’a pas le droit de vous y forcer, telles sont les règles du temps.
— Quand doit donc venir votre Zar ? Pourquoi ne pas lui faire parvenir directement votre paquet ?
— Il y a trop de possibles pour que je puisse dire quand. Peut-être demain, peut-être dans un millénaire.
— Dans un millénaire ? J’espère avoir pris ma retraite bien avant, ironisa mon aïeul.
— Vous transmettrez cette enveloppe, ce récepteur et ces instructions à vos descendants qui les transmettront eux-mêmes.
— Mais… C’est absurde ! Quelle garantie ai-je que mes descendants seront notaires ?
— Ne vous inquiétez pas pour ça. Pitfall ne change pas. J’aime le charme désuet de cette ville. Voici de quoi vous dédommager pour plusieurs générations. Mais rappelez-vous : cette enveloppe ne doit en aucun cas être ouverte ou tomber en d’autres mains.

Il disparut ensuite aussi vite qu’il était entré. Avec l’argent, mon aïeul acheta la propriété où, aujourd’hui encore, je buvais du thé glacé avec mon épouse.

Et voilà que, en cet instant, la fameuse enveloppe gisait à mes pieds comme une étrange prémonition. Un petit paquet attenant contenait le récepteur. Je l’ouvris. Un vulgaire bout de métal de la taille d’un dé à coudre. Il comportait de légers reliefs. Les effleurer de mon doigt me procura un frisson que je ne pus expliquer. Un fou avait confié cela à mon aïeul et nous perpétuions la tradition sans en savoir exactement la raison. Mais n’est-ce justement point la prérogative de toute tradition ?

Perdu dans mes pensées, je n’entendis pas Adam s’approcher.
— Monsieur, fit-il, il y a là un visiteur qui souhaite vous voir.
— Harrisson ? Déjà ? Je n’ai pas encore préparé son dossier !
— Je ne pense pas qu’il soit lié à Harrisson, Monsieur. Ses paroles sont un peu étranges. Il demande à voir un notaire de l’empire.
— L’empire ?
— Oui. Il prétend avoir droit à certains égards, en temps que prince royal.
— Prince ?

Une brève seconde, je fus pris d’un vertige.

— Faites-le entrer !

Adam s’effaça et laissa la place à un homme grand, jeune, aux pommettes saillantes et au regard noir comme sa chevelure. Ses oreilles semblaient légèrement élancées mais ce qui frappait le plus était sa tenue. Il portait un costume léger et brillant d’une incroyable élégance malgré les taches et les trous. Je n’aurais pu en identifier la matière. En dépit d’une épaisse couche de poussière, les traits du visage de mon visiteur respiraient la force et la noblesse.

— J’exige des explications, fit-il. Mon ministre Yem m’emmène au bord d’une fontaine de parfums et, sans même m’enivrer, je me réveille au milieu du désert. Après plusieurs heures de marches en plein soleil, je tombe sur ce village absurde où les bâtiments semblent sortis d’une représentation et où personne ne me vénère suivant mon rang.
— Qui êtes-vous, bégayai-je ?

Mon cœur battait la chamade. La réponse me fit l’effet d’une massue bien que, instinctivement, je m’y sois préparé.

— Je suis Zar, fils de l’Espace, prince des Étoiles.
— Mon dieu…

Une minute s’écoula en silence.

— Pourquoi êtes-vous venu ici Monsieur Zar ? fis-je, d’une voix que je voulais assurée.
— J’ai vu votre pancarte et je me suis dit qu’un notaire de l’empire pourrait certainement m’expliquer ce qui se passait. Les notaires ne sont-ils pas les fonctionnaires en charge du temps et de l’espace ?

J’ignorai sa question :
— Monsieur Zar, je vais vous demander de prouver votre identité.
— Quoi ? C’est une plaisanterie ! Mon hologramme est affiché dans tous les vaisseaux de l’empire !
— Je suis désolé mais j’ai des instructions précises. Avez-vous reçu un objet de votre mère ?
— J’ai mon anneau de noblesse, bien entendu. Je suppose que vous avez vos raisons de me le demander, aussi fais-je confiance à un notaire de l’empire.

Je saisis le récepteur de métal avec lequel je jouais quelques instants plus tôt et y enfilai l’anneau bleu que Zar me tendait. Les deux objets s’emboîtèrent avec une telle précision que, sans la différence de couleur, il eut été impossible de déterminer la ligne de séparation. Le récepteur se mit à briller d’une phosphorescence bleuâtre.

— Et bien, je pense que cela me suffit Monsieur Zar. Je dois vous remettre cette enveloppe qui a été déposée à votre intention.

Zar parut aussi surpris que je l’avais été mais, sans mot dire, ouvrit le paquet. Il en sortit une liasse de papier qu’il se mit à lire. Au fur et à mesure, la stupeur déformait ses traits. Pour ma part, je m’étonnais de la qualité de conservation du papier après tant d’années. Il était d’un blanc brillant et les caractères semblaient imprimés avec une précision qui n’existait pas du temps de mon aïeul.

Zar marmonna entre ses dents :
— Yem. Mon fidèle ministre en qui j’avais toute ma confiance. Je ne l’aurais jamais cru. Par la Galaxie, c’est l’Empire entier qui est en péril.

Tout en gardant les yeux sur le texte, il me souffla :
— Messire notaire, vous venez de rendre un grand service à l’empire. Je…
Son visage pâlit, ses lèvres tremblèrent.
— Par la Galaxie ! Mon sceau ! Mon sceau ! Mais alors…
Frénétiquement, il tourna la page.
— Le vingt-et-unième siècle ! Par tous les paradoxes ! Nous sommes donc au vingt-et-unième siècle ?
Il me fixa, ahuri. J’acquiesçai.
— Et vous n’avez jamais entendu parler de l’Empire ?
Je secouai la tête.
— Nous sommes donc sur la terre ?
Je parus à peine plus étonné et lui fis comprendre que cela me paraissait aller de soi.

Il soupira et, s’affalant sur le dossier de la chaise, parût perdre de sa superbe.
— Quelle ruse diabolique. En m’exilant hors de la juridiction de l’Empire, ils me privent de tous moyens de revenir. À moins que…
Compulsant les papiers sortis de l’enveloppe, il se redressa brusquement et éclata de rire.
— Évidemment, tout est prévu. Je n’ai qu’à suivre mes propres instructions. Par la Galaxie, cela va être un jeu d’enfant. Et quel bon tour ! Je me réjouis de voir la tête de Yem quand il me verra.
Se levant prestement, Zar fit tomber la chaise. Sans s’émouvoir outre mesure, il me serra vigoureusement la main et, emportant l’enveloppe, s’écria :
— Merci Notaire ! Vous venez de rendre à l’Empire un service d’une valeur inestimable. Que les Étoiles vous protègent, vous et votre descendance.

Abasourdi, je le regardai s’éloigner sans avoir esquissé un geste ou une parole. De la porte, je l’entendis continuer son monologue :
— Ces satanés démocrates progressistes n’auront pas le dernier mot. L’Empire possède des ressources insoupçonnées…
Puis la porte se referma.

Toute la scène s’était déroulée en quelques minutes à peine. Reprenant mes esprits, je me levai de mon fauteuil et entendit un petit tintement métallique. Je venais de faire tomber un petit objet patiné.
— Le récepteur !
Tout en l’observant, je me dirigeai vers la fenêtre. La rue semblait déserte, mon mystérieux visiteur ne s’était pas attardé. Un sentiment étrange et confus s’emparait de moi.

Ma langue claqua sur mes lèvres sèches et je repensai soudain à la balancelle, à Liz, à la perspective d’un bon thé glacé. Je pris une profonde bouffée d’air chaud.
— Oh et puis zût, murmurai-je.
Je lançai l’espèce de dé à coudre en direction de la poubelle.

Dehors, je vis l’institutrice Spoons, raide comme un jour de Carême, qui se dirigeait d’un pas dur vers l’épicerie.

Rien ne changeait jamais à Pitfall.
Lillois, 1 janvier 2010. Photo par Swainboat.

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Source: http://ploum.net/le-figurant/


De l’orthographe et de la publication en ligne

Sunday 29 September 2013 at 13:26

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Chers amis lecteurs,

Si vous me lisez aujourd’hui, vous savez certainement que l’un des principaux problèmes de ce blog est l’orthographe (avec la mauvaise foi et la prétention mais, chez un blogueur, c’est normal voire recommandé).

Ai-je un souci avec l’orthographe et la langue française ? Au contraire ! Si je m’applique spécialement, je me targue même d’avoir une orthographe passable. Pire : j’apprécie tout spécialement les discussions sur l’orthographe ou la typographie. Mon passage à la disposition Bépo m’a fait prendre goût aux belles lettres dans leur juste écrin typographique.

Mon problème est autre : je jette les mots sans réfléchir et puis je triture, je mélange. Un complément d’objet direct est déplacé mais l’accord de la tournure précédente est gardé, un mot féminin est remplacé par un synonyme masculin sans changement dans les adjectifs. Je procède également à des relectures à haute voix, afin de mieux percevoir le rythme et la musicalité des mots. Procédé très efficace mais qui a le défaut de me faire souvent écrire des homonymes ou des verbes mal conjugués.

La solution est, en théorie, très simple : la relecture attentive. Mais lorsque je relis, j’ai la fâcheuse tendance de réécrire. Mes professeurs de français craignaient d’ailleurs les exercices d’écriture avec moi au point de préciser dans les consignes : « Écrire une nouvelle de minimum deux pages. Et, pour Lionel, de maximum dix pages. » Ce à quoi je répliquais avec vingt pages, les dix premières étant mon brouillon et les dix suivantes « la mise au propre » n’ayant que les premiers paragraphes en commun avec l’original.

En fait, entre nous, toutes ces laborieuses explications se réduisent à une seule : je suis trop feignant pour effectuer une relecture digne de ce nom.

Il s’en suit que je peux, au choix, écrire et réécrire sans jamais publier, n’étant jamais satisfait. Si j’étais un auteur professionnel, je pourrais certainement faire appel à un relecteur. Mais j’ai choisi une troisième solution : je publie sur le net.

De votre importance de lecteur

Internet est un outil magique. Contrairement à un livre papier, un texte ne doit pas être finalisé pour être publié et lu. Les erreurs sont acceptables et peuvent être corrigées après publication. La publication n’est plus définitive mais une étape parmi d’autres dans le processus d’écriture.

Dans mon cas précis, j’ai la chance d’avoir dans mon lectorat des personnes extrêmement cultivées et maniaques de l’orthographe qui n’hésitent pas à passer du temps pour me signaler les fautes. Mais, souvent, je sens comme une gêne, une crainte qu’un message soit perçu comme une critique négative plutôt qu’une simple volonté d’apporter une amélioration.

Pourtant, il n’en est rien. C’est un honneur pour moi de voir qu’un lecteur a pris le temps de m’envoyer une correction. Je voudrais d’ailleurs publiquement remercier ceux d’entre vous qui, dans l’ombre, me relisent et m’envoient des relectures précises et détaillées pour presque chaque billet. Les lecteurs deviennent partie intégrante du processus de création littéraire, de finalisation du texte.

Étendre la collaboration ?

Régulièrement, certains lecteurs me proposent, pour faciliter la correction, d’adopter un système de type wiki ou de contrôle de version. D’automatiser le processus.

Si, en théorie, l’idée est très belle, en pratique mon expérience me démontre que le procédé n’est pas efficace. De simples corrections, les remarques dérivent très rapidement sur le style, sur la meilleure manière d’écrire une phrase. La différence entre les goûts du relecteur et de l’auteur entraîne un débat chronophage. L’auteur se sent obligé d’accepter une modification pour ne pas vexer le relecteur. Parfois, une grosse modification remanie totalement un paragraphe, forçant l’auteur à analyser chaque différence afin de décider ce qu’il trouve pertinent. Enfin, dans certains cas extrêmes, les relecteurs vont jusqu’à modifier le fond du texte, discuter la pertinence de tel ou tel aspect.

Outre la débauche d’énergie nécessaire à maintenir un tel processus, je dois avouer être personnellement très peu convaincu par la création littéraire collaborative. J’ai été personnellement invité à collaborer à des dizaines de projets de ce type. Aucun, à ma connaissance, n’a jamais été achevé de manière satisfaisante. Même dans le monde professionnel, j’ai été témoin de communiqués de presse, dont j’avais rédigé l’original en quelques heures, qui ont mis plus d’un an pour être finalement publiés, perdus entre les discussions, les arguties sur la mise en page ou les critiques sur la tournure d’une phrase.

Signaler une faute

Au final, j’ai toujours privilégié la publication de billets imparfaits plutôt que pas de billets du tout. Et je laisse le temps bonifier les textes qui en valent la peine.

Une poignée de lecteurs appliquent la méthode qui me semble la plus efficace pour signaler les fautes. Le principe est simple : un billet = un mail avec le titre « [Corrections] Titre du billet à corriger ». Pas de corrections de plusieurs billets dans le même mail. Ensuite, outre des paragraphes de discussion, une ligne par faute avec la convention « partie de phrase telle qu’actuellement écrite/partie de phrase telle qu’elle devrait être ». Éventuellement, une explication ou une question. De mon côté, cela me permet de faire une recherche dans le texte du billet pour repérer facilement l’endroit fautif. Je peux également répondre à chaque correction suggérée ou la refuser en explicitant ma raison.

Parfois, de longues discussions s’ensuivent sur un point qui ne peut définitivement être tranché. C’est à la fois passionnant et instructif. J’aime la perversité de la langue française et le sado-masochisme de ses adeptes les plus puristes. Mon seul regret : ne pas pouvoir honorer les corrections typographiques à cause des limitations de WordPress. Par contre, la mise en forme générale d’un ebook est clairement un domaine où les suggestions sont les bienvenues car, sans pouvoir m’expliquer pourquoi, je suis assez peu satisfait de mes epubs.

Remerciements

La solution présentée a néanmoins un défaut. Elle relègue dans l’ombre le travail des relecteurs. Pourquoi ne pas montrer, sous la rude écorce de l’auteur solitaire, une pointe de gratitude ? Je propose donc, à ceux qui m’envoient des corrections, de préciser dans votre mail si vous souhaitez voir votre nom ajouté à la liste publique des relecteurs en bas de chaque billet, avec éventuellement un lien vers votre site ou votre compte Twitter.

Ce n’est pas grand chose mais c’est ma manière à moi de vous dire : « Merci ! »

 

Photo par Butch Dalisay. Corrections de François Martin et HLFH.

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Printeurs 6

Friday 27 September 2013 at 18:56

factory
Ceci est le billet 6 sur 8 dans la série Printeurs

Avertissement: cet épisode de Printeurs est particulièrement violent et certaines scènes peuvent choquer.

Saisir, assembler, visser. Saisir, assembler, visser. Mon esprit se vide et s’éteint tandis que mes mains répètent inlassablement la lancinante et éternelle sarabande. Saisir, assembler, visser. Saisir…, saisir… Le rythme fléchit, je tourne la tête pour comprendre l’origine de ce ralentissement impromptu. Un liquide brunâtre et grumeleux coule le long des jambes de 647. Elle s’est chié dessus. Pourtant, on a trois minutes toutes les quatre heures pour aller au trou. Elle n’a pas tenu. Elle s’est déconcentrée, les pièces s’accumulent sur son poste.

Elle est à portée de mon bras, je pourrais l’aider. C’est risqué. Les gardes n’apprécient pas l’entraide. Mais, au niveau six, 612 tente de nous l’inculquer. Tout le monde l’appelle le vieux, il nous apprend les mots, les pensées, la solidarité. Mais grouille-toi 647, tu vas mettre toute la production en retard. Ils vont nous couper la nourriture pendant trois jours. Sans compter que ta merde va attirer les insectes. Ceux qui rampent le long des jambes et dans les gamelles et ceux qui volent en faisant du bruit. Je ne les aime pas, ils ne cessent de vouloir me ronger les yeux. Tant pis pour 647. Je vais la dénoncer. Le niveau six va me passer à tabac mais les gardiens me donneront peut-être une double ration. Voire, un jour qui sait, me faire monter en grade.

Je prends une inspiration et j’appuie sur le bouton d’appel sous la table de travail. Cela fait vingt ans que le vieux est enchaîné au montage, sans espoir de promotion autre que l’éjection. Si ses idées sont belles, elles ne mènent pas très loin. Moi, j’ai de l’ambition. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu grimper, m’en sortir. Je suis différent, tant pis pour le vieux.

À la pouponnière, j’ai dénoncé à un gardien, sans vraiment comprendre la portée de mon geste, le fait que notre instructeur de montage nous racontait des histoires et nous enseignait « l’extérieur ». Il a été éjecté. Cela m’a fait comprendre que je détenais un pouvoir. Les gardiens sont des dieux, intouchables, omniscients, omnipotents. Mais moi, enfant chétif, j’en avais détruit un sans presque y penser. Les autres enfants m’ont battu. On ne démontre pas impunément à un esclave qu’il n’est pas aussi impuissant qu’il aimerait l’être, qu’il est en partie responsable de son propre malheur. J’ai gardé mon pouvoir secret, enfoui au plus profond de mon esprit. Je sais que je ne dois m’en servir qu’avec parcimonie, attendre l’occasion parfaite.

Je regarde 647. Elle tient à deux mains son gros ventre gonflé et hurle. Du sang coule entre ses jambes. Elle est en train de pondre un petit ! Pas maintenant ! Elle va foutre en l’air le planning de production ! Je presse furieusement le bouton mais le garde n’arrive pas. Deux autres niveau six ont étendu 647. Le vieux est là et lui écarte les jambes. Une tête minuscule apparaît. Parfois, je me dis que moi aussi je suis sorti du ventre d’une femme comme 647. Le vieux dit qu’on l’appelle « la mère ». Ma mère est peut-être encore vivante. Peut-être est-ce 647. Non, elle est trop jeune. Et puis, de toutes façons, quelle importance ?

Deux gardes arrivent. Ils donnent des coups de matraque, par réflexe et par habitude. L’état de 647 leur arrache un grognement. Ils la saisissent par les jambes avant de la traîner jusqu’au couloir du médi-garde. Ses hurlements se mêlent au fracas des machines et aux habituels gémissements. Je crie à l’adresse du niveau six: « On reprend ! On va se faire punir ! »

Tous se tournent vers le vieux. Ses lèvres frémissent comme s’il allait dire quelque chose. Mais il baisse les yeux et empoigne machinalement une pièce sur le tapis roulant. C’est le signal. Comme un seul homme, le niveau six se remet au travail. Saisir, assembler, visser. Ils sont lents. Saisir, assembler, visser. Je vaut mieux que ça.

— 689 ! 689 ! Au rapport !

689 ? C’est moi ! Surprises dans leur hypnotique mouvement, mes mains restent un instant suspendues en l’air. Un garde s’approche de moi. C’est G12, un sadique.
— T’es sourd raclure de chiotte ? Au rapport !

Par réflexe, je me plie en deux sous la matraque mais je n’ai presque pas mal. Le coup a été léger, venant de G12, c’est presque une caresse. Je me lève et lâche mon travail. Tout le niveau six me fixe intensément. Cette nuit, ils vont me battre. G12 me crache au visage.
— Avance, sous-merde !

Je fixe intensément mes chaussures et le suis à travers le couloir. Des cris nous parviennent.
— Mon bébé, mon bébé, pitié !

C’est 647. Son corps est tâché de sang et de merde, son visage ruisselle de larmes, sa bouche se tord en un rictus de douleur. Pourtant, personne ne la frappe.
— Mon bébé, je vous en supplie. S’il-vous-plaît !

Un médi-garde, reconnaissable à sa blouse couleur blanc sanguinolent, s’adresse aux deux gardiens. D’une main, il tient une masse de chair rosâtre.
— Emmenez-la à son poste. Elle peut reprendre le travail.
647 est traînée en hurlant. Elle se tord en se jetant à genoux. Un garde lui envoie un violent coup de pied dans les seins.
— Salope ! Ça fait deux heures que tu as quitté le travail et tu continues à vouloir tirer au flanc !

J’aperçois alors F1, le chef des gardes. Je me souviens l’avoir vu deux fois s’adresser directement à un travailleur. Un frisson me parcourt l’échine, je prie pour ne pas être le troisième. C’est un dieu, une brute épaisse et puissante. D’une voix sourde, il lance au médi-garde :
— Alors ? Viable ?
— Il respire, répond ce dernier en examinant le petit corps poisseux qui s’agite dans ses bras. Il peut vivre.
— Assez pour être productif ? Nous avons des impératifs de rentabilité. Pas question d’élever un gringalet qui va nous claquer dans les doigts à la puberté.
— Je ne peux pas offrir de garanties. Il est limite.
— Alors jette, on a beaucoup de naissances pour le moment.

Sans un regard, le médi-garde jette l’informe amas dans le trou à excrément. F1 se tourne vers le garde qui m’escorte.
— Et lui, c’est quoi ?
— C’est 689. Le seul du niveau six qui sonne. Loyal et il tient le rythme. On a justement besoin d’un barreur au niveau six.
— Mmmm, on va le mettre à l’épreuve. G17, G19 ! Venez par ici. Cassez-moi cette racaille. Vous avez un quart d’heure de libre sur lui. On verra jusqu’où va sa loyauté.

Un sourire cruel éclaire leur faciès. Un quart d’heure ! Les distractions sont rares pour les gardes. L’un m’empoigne les cheveux et me jette à ses pieds. Sur un rythme lancinant, il tape mon front sur le sol humide et froid. Les coups résonnent dans ma tête comme un mécanisme lointain, une production rythmée par les éclairs de douleur. Les douleurs, je les connais si bien, compagnes indissociables de ma vie et de mon enfance. Elles me parlent, me bercent, me consolent. Il y a la violente, la brusque, la flamme qui coupe le souffle comme une botte dans les testicules. Il y a la hurlante, celle qui ravage et brûle comme une longue décharge électrique. Il y a la sourde, qui m’aide à me traîner sur un coin de sol humide pour mes quatre heures de nuit. Enfin, il y a la grondante, celle qui bloque ma gorge et gonfle mes paupières tout en m’accompagnant dans les lambeaux de sommeil.

G17 et G19 me traînent et m’enfoncent la tête dans le trou à excréments. Dans un éclair de douleur, entre deux larmes de sang, j’entraperçois la forme rose qui bouge et qui crie. L’odeur est effroyable, mon estomac se révulse. J’enfouis les cris du tas de chair sous mon vomi. Des mains hilares arrachent mon pantalon. Je sens l’extrémité d’une matraque qui fouille et cherche à s’enfoncer dans mon anus.

Un quart d’heure. Je dois tenir un quart d’heure. Je me concentre sur l’idée, sur la phrase que j’ai entendue : ils ont besoin d’un barreur. Je vais devenir barreur du niveau six. Plus qu’un simple travailleur, barreur. Le vieux va en baver. Je vais grimper les échelons. D’abord barreur et puis…

 

Photo par Davide Calabresi

 

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Source: http://ploum.net/printeurs-6/


Le coût de la conviction

Tuesday 24 September 2013 at 09:47

stubborn

Également disponible en anglais.

Lorsque nous débattons, nous avons tendance à considérer que les opinions sont le fruit de l’exposition à des arguments logiques. Et de la compréhension de ces derniers. Si un argument est logique et compris, une personne saine devrait changer d’avis.

Mais toute personne qui a fréquenté un peu les forums de discussion sur Internet sait qu’il n’en est rien. Tout le monde campe sur ses positions. Mais pourquoi donc ?

La raison est simple : changer d’avis à un coût. Un coût que nous avons tendance à oublier voire à ignorer complètement. Pourtant, un bon exercice est d’évaluer ce coût avant un débat. Autant pour vous-même que pour la partie adverse.

Prenons l’exemple du passionné de musique qui est convaincu que le piratage nuit aux artistes. Le convaincre que ce n’est pas le cas et que le piratage n’est pas immoral reviens, selon son propre point de vue, à admettre qu’il était assez bête pour avoir le cerveau lavé par l’industrie du disque et que tout l’argent qu’il a dépensé en CDs est un gaspillage total.

Chaque fois que vous lui dites : « Le piratage n’est pas immoral et ne porte pas atteinte aux artistes », il entend « Tu es stupide et tu as gaspillé ton argent pendant des années ». Vos arguments devront non seulement le convaincre logiquement mais également surmonter ce coût lié au sentiment d’être stupide et d’avoir gaspillé de l’argent. Un coût élevé mais pas insurmontable.

Mais il y a pire : lors d’un débat, nous avons intuitivement tendance à considérer les coûts des différents intervenants comme symétriques.

Prenons l’exemple du bon vieux débat sur l’existence de dieu.

Pour un athée, le coût d’être convaincu de l’existence de dieu est généralement celui d’admettre avoir été dans l’erreur. C’est un coût non négligeable mais surmontable. Dans la plupart des cas, les athées n’ont pas une histoire fortement liée à l’athéisme et sont donc prêt à être convaincus de l’existence de dieu avec des arguments rationnels. Ils entrent dans un débat en s’attendant à ce que la partie adverse face preuve du même état d’esprit.

Malheureusement, l’opposé n’est pas vrai. Pour la plupart des personnes religieuses, croire en dieu est une partie très importante de leur vie. C’est souvent une culture héritée de leurs parents. Ces personnes ont parfois fait des choix de vie très importants à cause de leur croyance religieuse. Dans certains cas, la religion est même le fondement de leurs relations sociales.

Quand vous dîtes « Dieu n’existe pas », quels que soient les arguments logiques, la personne religieuse entend « Tu es stupide, tes parents et tous tes ancêtres étaient des menteurs, votre vie entière est basée sur un mensonge et tu devrais rompre avec tous tes amis. »

Dit comme ça, cela ressemble plus à une blague ou à une exagération. Mais, inconsciemment, c’est pourtant exactement ce que peuvent ressentir des personnes religieuses. Étant donné le coût de certaines convictions, il n’est pas étonnant que les débats religieux puissent devenir si émotionnels.

Pourquoi croyez-vous que certaines communautés religieuses tentent par tous les moyens de discréditer ou de combattre l’athéisme ou la libre pensée ? Pourquoi pensez-vous que la plupart des religions cherchent à obtenir de l’argent ou un investissement personnel de votre part ? Tout simplement parce qu’elles augmentent de cette manière le coût nécessaire à ne plus croire en elles. Les scams sur Internet ou les voyants-marabouts comprennent cela très bien : ils demandent un petit peu d’argent puis de plus en plus. Soit vous continuez à payer, soit vous admettez que vous vous êtes fait rouler de tout l’argent investi jusqu’à présent.

Avant chaque discussion, chaque débat, vous devriez demander aux participants de répondre sincèrement à la question suivante : « Que se passerait-il si j’étais convaincu par la partie adverse ? Que ferais-je ? Quelle serait l’influence de ce changement sur ma vie ? ».

Dans une grande majorité des cas, vous découvrirez que changer d’opinion n’est pas une option. Ce qui clôt le débat avant même qu’il ait commencé.

Et vous, amis lecteurs, quelles sont vos opinions qui sont trop chères à changer ? Et que pouvez-vous faire pour améliorer cette situation ?

 

Également disponible en anglais. Photo par r.nial.bradshaw.

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Source: http://ploum.net/le-cout-de-la-conviction/


Le Web n’est pas très important mais il est essentiel !

Monday 23 September 2013 at 18:22

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Sur le web, il est facile d’interagir avec des milliers de personnes, de refaire le monde, de se sentir important. Parfois, lorsqu’on m’affuble du titre, hautement convoité, de « blogueur influent », je rappelle que mes articles sont lus, quand ils ont du succès, par quelques milliers de personnes. Très rarement par quelques dizaines de milliers de personnes. Voire, pour mes plus grand succès, par quelques centaines de milliers de personnes.

Si, en termes web, ces chiffres sont appréciables, force est de constater que la moindre émission de télé-achat du jeudi après-midi a une audience au moins comparable. Le nombre de fois où j’ai été reconnu, dans un contexte autre que le web, par un lecteur, se compte sur les doigts d’une main. Par contre, les rares fois où je suis passé à la télévision locale, même quelques secondes, toute ma rue et mon quartier ne tarissaient pas d’éloges sur ma prestation.

Le web, une importance toute relative

Lorsque que, comme moi, on se plaît à prévoir le futur et à le construire, il est facile de s’imaginer déjà vivre dans ce futur. Un monde où le web aurait remplacé la télévision et les médias traditionnels.

Mais la dérouillée subie par le Parti Pirate en Allemagne et par le Wikileaks Party en Australie viennent nous rappeler que le web reste, encore et toujours, l’affaire d’une poignée d’initiés, généralement instruits et intellectuels. Si les smartphones se démocratisent, les utilisateurs n’en tirent que très peu profit. La plupart n’ont même pas un abonnement adapté, étant limité à 100 Mo par mois et, ne comprenant pas ce qu’est 1 Mo, n’utilisant Internet qu’en Wifi à la maison. Quand ce n’est pas un abonnement « Facebook only ».

De plus, le web reste un média de l’écrit. Même pour regarder des vidéos, il est nécessaire de lire les titres, de savoir où cliquer. Or, 10% de la population francophone en Belgique est tout simplement analphabète. Et près d’un enfant de 15 ans sur trois sait lire mais ne comprend pas ce qu’il a lu. Cette réalité, je l’ai vécue de plein fouet lorsque, témoin de bureau aux dernières élections, j’ai vu des électeurs, désemparés, demandant qu’on leur explique ce qu’il fallait faire avec le bulletin. Un jeune homme d’une vingtaine d’années demanda qu’on lui pointe la case à cocher pour voter Front National, à quoi il lui sera répondu que le Front National ne se présentait pas dans la région.

Comme le souligne Alain Gerlache, on ne voit poindre aucun parti politique d’importance issu de la mouvance web et, même après des révélations comme celles de Snowden, les problématiques liées au web sont loin de s’imposer comme des enjeux politiques prépondérants. D’ailleurs, si les politiciens aiment se mettre sur les réseaux sociaux, aucun écart de voix significatif n’a encore été souligné comme étant lié à une présence active sur le web.

Le web n’est donc pas si important. Et pourtant, il est essentiel, primordial !

Le web sera important

Beaucoup voient dans le récent échec allemand la fin du Parti Pirate, la preuve que « le web n’est pas politiquement important ». Mais si cette observation est factuelle aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces lignes, le monde change, évolue. Qu’en est-il de demain ?

La génération active a été élevée par la télévision. Moi-même, je suis issu de la génération « Club Dorothée » et je n’ai découvert le web qu’avec mon entrée dans la vie adulte, à peu près en même temps que mon premier téléphone portable.

Mais tous ces smartphones, toutes ces tablettes sont un accès au web. Il suffit d’un clic sur Facebook pour se retrouver confronté à des nouvelles idées. Les adolescents d’aujourd’hui sont la toute première génération à passer plus de temps sur le web que devant la télévision. Une génération qui a toujours connu le web, le chat, la video conférence. Une génération qui ne se souvient pas qu’on puisse exister sans Facebook. Et qui se réapproprie la communication écrite, au grand dam des puristes de la langue.

Si nous constatons que le web devient chaque jour plus important dans notre entourage technophile, un changement radical de société ne s’accomplit pas du jour au lendemain. Être trop en avance sur son temps n’est pas un avantage en politique.

Le web doit devenir important

Si je pense que ce changement est inévitable sur le moyen terme, je reste également convaincu qu’il est souhaitable et qu’il doit être encouragé par tous les moyens possibles.

Il n’est pas rare d’entendre des réflexions fatalistes comme quoi les jeunes ne comprennent pas réellement Internet, qu’ils ne savent pas réellement l’utiliser autrement que pour aller sur Facebook, que le niveau d’orthographe est en baisse.

Mais je vois les choses différemment : beaucoup plus de jeunes ont accès à internet et donc à la culture écrite. Ils découvrent, certes maladroitement. Ils façonnent leurs outils et développent une culture qui leur est propre. Les « memes » et autre « rage comics » sont, au delà de l’aspect humoristique, des moyens d’expression et d’échange. À travers eux, les adolescents relativisent les coutumes et les traditions locales, ils découvrent leurs points communs et leurs différences. Ils se font des amis tout autour du globe. Bref, ils s’éduquent, ils s’émancipent. Ils se forgent une citoyenneté mondiale, une conscience politique différente de tous les clivages gauche-droite que nous tentons de leur inculquer. Ils découvrent le goût de la lecture à travers les blagues Facebook plutôt qu’avec Zola.

Et s’ils ne sont pas des informaticiens chevronnés, je rappelle que je conduis une voiture depuis quinze ans et ne sait toujours pas faire la différence entre une bielle et un joint de cardan.

Le web ne peut être contrôlé

À cause de son pouvoir de disruption, le web fait peur, très peur. Il serait tellement plus confortable de le cantonner dans un rôle accessoire de support commercial. Une sorte de gigantesque panneau publicitaire où les participants partagent volontairement des pubs mais où tout autre type de partage serait banni. On invoquera, au choix, la propriété intellectuelle, un contenu contraire aux bonnes mœurs ou une opinion « incitant à la haine ».

Ce bridage du web, cette censure généralisée peut réussir. Le récent scandale de la NSA prouve que le web est déjà beaucoup plus contrôlé que ce que nous imaginions. C’est pour cette raison que sont nés, entre autres, le Parti Pirate ou Wikileaks. Et s’ils viennent à disparaître, d’autres prendront la relève. Du moins je l’espère de tout cœur.

Car dans un an, cinq ans ou vingt, les enfants du web seront au pouvoir. Ils auront été éduqués par le web, formatés par le web. Et ils devront décider que faire de nous, pauvres vieillards cacochymes, devenus d’inutiles fardeaux dans une société contrôlée à l’excès et endettée jusqu’au cou.

À ce moment-là, peut-être que nous nous mordrons ce qui nous reste de doigts d’avoir laissé le partage et l’entraide devenir des crimes. Nous regretterons l’époque où nous avons eu le choix et nous avons préféré voter pour de traditionnels politiciens affairistes, par simple peur du changement, convaincus que le web n’était pas si important…

 

Photo par Kvitlauk

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Source: http://ploum.net/le-web-nest-pas-tres-important-mais-il-est-essentiel/


Printeurs 5

Friday 20 September 2013 at 14:50

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Ceci est le billet 5 sur 8 dans la série Printeurs

Devant moi se dresse Georges Farreck, le grand, l’immense Georges Farreck, l’étoile d’Hollywood, l’archétype de la virilité tendre et romantique dans tous les blockbusters de cette dernière décennie. Georges Farreck, l’homme par qui j’ai découvert mon homosexualité. Georges Farreck sur l’image de qui je me suis masturbé durant toute mon adolescence. Georges Farreck, l’idéal masculin de toute une génération. Georges Farreck, l’homme dont les sites torche-culs se délectent à la moindre de ses incartades amoureuses. Georges Farreck, quoi !

— Bonjour Nellio.

Ma pomme d’Adam devient un sac de gravier qui me déchire la gorge en un incontrôlable mouvement de va-et-vient. Mes lèvres sont sèches, je secoue la tête. « Bonjour, je me suis beaucoup branlé sur vos films » me semble une bien piètre entrée en matière.

— Bon… jour…

De vieux réflexes prépubères sont sur le point de faire naître une érection. Alerte ! Les glandes explosent ! Mais, bon sang, c’est un homme comme un autre. Il me regarde, s’approche de moi. C’est Georges Farreck et il tient son visage à quelques centimètres du mien ! Eva éclate de rire.

— Regarde Nellio, regarde bien. Je sais ce que tu ressens.

Il me saisit la main. Mon cœur s’arrête, mon sexe se tord douloureusement dans mon pantalon. Doucement, il amène mes doigts dans ses cheveux, sur certains endroits de son visage.

— Regarde avec tes yeux, ton intelligence pas avec tes souvenirs ni tes sentiments.

Les cheveux sont grisonnants, irréguliers. Des pellicules s’effritent entre mes doigts. Près des paupières, de minuscules cicatrices disgracieuses témoignent des nombreuses retouches chirurgicales. Je découvre avec étonnement un léger strabisme. Par endroit, la peau est constellée d’irrégularités, de petites rougeurs. Je recule, effrayé.

— Vous n’êtes pas Georges Farreck ?
— Si, je suis Georges Farreck. L’humain appelé Georges Farreck. Acteur de profession et, accessoirement, très riche. Mais je ne suis pas le Georges Farreck que tu connais au visage lisse, parfait, celui qui n’apparaît que maquillé et retouché par ordinateur. Je ne suis pas le fantasme dont les publicités te martèlent le crâne. Ces publicités qui ont pris le contrôle de tes émotions, de tes glandes afin que tu dépenses ton argent dans n’importe quel film auquel je suis lié.
— Ou du café…
— Oui, il y a cette marque de café dont je suis l’égérie. Enfin, est-ce encore moi ? Ou est-ce un Georges Farreck auquel j’ai servi de modèle ?
— Mais pourquoi êtes-vous ici ? Comment connaissez-vous mon nom ?

Il me propose de prendre une chaise et se laisse lui-même tomber dans un fauteuil du salon avant de croiser ses jambes en une gestuelle élégante, calculée, presque chorégraphiée. Ses bras s’écartent sur les accoudoirs et un sourire ravageur se dessine sur son visage. Pas de doute, c’est Georges Farreck. Malgré ce qu’il vient de me dire, je me mords la lèvre inférieure et ferme les yeux. Georges Farreck !

— Cela fait longtemps que nous cherchons quelqu’un comme toi. Tu dois te douter que coordonner les résultats de dizaines d’équipes de chercheurs universitaires tout en gardant l’objectif ultime secret est un travail titanesque qui coûte très cher. Cela n’aurait pas été possible sans le soutien d’une personne ou d’une organisation extrêmement riche, quelqu’un qui profite du système mais qui, malgré tout, souhaite le changer. Ce généreux mécène, c’est moi !

Eva nous interrompt :
— Lorsque vous aurez fini de vous peloter et de vous lancez des œillades dans les fauteuils, on pourrait peut-être se mettre au travail ?

Elle est toujours aussi belle mais ses sourcils sur le point de se rejoindre semblent indiquer une contrariété. Je ne résiste pas et lui lance :
— Jalouse ? De moi ou de lui ?

Georges Farreck éclate de rire. Un rire franc et puissant qui me glisse le long de la nuque comme une coulée de cire chaude. Eva inspire profondément, faisant poindre ses petits seins sous son t-shirt. Curieusement, l’overdose de stimulation sexuelle semble s’annuler, s’équilibrer. Alors que mes gonades se battent en duel pour savoir qui de Georges ou d’Eva est le plus attirant, ma curiosité reprend le dessus.
— Au fond, je ne sais même pas pourquoi je suis là. Peut-être auriez-vous la bonté de m’expliquer à quoi rime toute cette histoire de rébellion ? Et puis, qu’est-ce qui vous prouve que je ne vais pas vous trahir ?
— Pas de soucis à ce niveau, me réplique Georges. Tu es quelqu’un de très actif sur les réseaux sociaux. Une de mes sociétés de production a envoyé aux services secrets une requête disant que tu étais soupçonné d’être en mesure de pirater mes films et demandant ton profil psychologique détaillé afin de préparer une mise en demeure préventive.
— Préventive ?
— Oui, une lettre menaçante disant que nous savions que tu n’avais pas encore piraté mais que tu étais capable de le faire et que tu étais dans notre collimateur.
— Mais c’est illégal pour une société privée d’obtenir un profil psychologique sans arrêt judiciaire !
— Oui, et alors ? Le département des renseignements coûte effroyablement chers. Le gouvernement le rentabilise en offrant ses services aux entreprises privées. Mais attention, pour respecter la loi à la lettre, les entreprises privées en question ont toujours un politicien élu dans leur conseil d’administration. De cette manière, il n’y a pas vente des données mais « synergie entre le public et le privé sous la responsabilité d’un représentant élu ». Enfin, bref, le plus important c’est que parmi tous les candidats que nous avons explorés, tu étais le plus loyal, sensible à notre cause et compétent techniquement.
— Mais de quelle cause parlez-vous exactement ?

Eva, qui était restée debout, me fait un signe de la main m’invitant à la suivre. Elle ouvre une porte qui donne sur un enchevêtrement de câbles. Quelques moniteurs éclairent la pièce d’une lueur blafarde. Un rack de serveurs clignote en une psychédélique sarabande. La surface des tables a disparu sous les claviers poisseux, les gobelets de café stratifiés et les improbables feuilles de notes. Je saisis, entre le pouce et l’index, une tasse en papier dont le premier usage doit probablement remonter au crétacé inférieur. Je la lève avec un clin d’œil vers Georges :
— Quoi d’autre ?

En réponse, il jette un regard désespéré à Eva. De concert, ils décident de faire comme s’ils n’avaient rien entendu. Se prendre un bide avec Georges Farreck : achievement unlocked. Eva retire la housse de ce que je reconnais comme étant un microscope électronique. Je siffle entre mes dents :
— Joli labo. Pour la déco, on dirait ma chambre. Vous n’avez pas un accélérateur de particules caché sous une table ?

Sans prendre la peine de me répondre, Eva dispose différentes poudres sur une surface plane parfaitement protégée et isolée du capharnaüm ambiant. Georges se tient sans rien dire derrière moi, les poings sur les hanches.
— Là, je dispose tout simplement une infime quantité de matériaux de base : du fer, de l’or, du cuivre, du silicium. Pas besoin que ce soit pur mais, dans un premier temps, c’est plus facile.

Elle déplace l’objectif du microscope, pianote sur un clavier. Une image apparaît sur un moniteur : la surface plane, agrandie des millions de fois. Eva ouvre un tiroir, une épaisse fumée en sort.
— Un accélérateur de particules, peut-être pas. Mais bien un frigo à azote liquide.

Sans un instant d’hésitation, elle enfile un épais gant, se saisit d’une petite pipette et dépose une goutte de liquide avant de le ranger et de refermer le container frigorifique. Sur l’écran, j’aperçois un point noir un peu trouble.
— Des centaines de scientifiques ont contribué, sans le savoir, à ce résultat. Ce que tu vois mesure un millier d’atomes ou à peine plus. C’est plus petit qu’une bactérie.

En quelques clics, elle règle la mise au point. Effectivement, une forme oblongue se précise. Une forme qui se déplace et qui entre en contact avec les matériaux saupoudrés par Eva. La frontière entre la forme et le matériau se fait floue.
— Il arrache des atomes, murmure Eva. Vas-y mon petit, vas-y !

L’étrangeté de ma situation me frappe. Je me tiens à côté d’une des plus grandes stars du cinéma en train de regarder la femme dont je suis éperdument amoureux, toujours affublée d’un maquillage anti-reco, encourager un assemblage d’atomes comme un chien à qui on aurait appris à faire le beau. J’avoue ne pas voir l’intérêt de tout cela jusqu’au moment où…
— Mais il grossit ! m’écrié-je.
— Non Nellio, regarde bien.

Je retiens mon souffle. Sur l’écran, le point noir me semble avoir presque doublé de surface mais je réalise qu’il s’agit de deux formes distinctes, deux formes parfaitement identiques qui commencent toutes les deux à s’attaquer au matériau restant. Je pousse un petit cri de surprise :
— Il s’est dupliqué !
— Disons plutôt qu’il a imprimé une copie de lui-même. C’est un peu différent. La duplication fait penser à une forme de mitose, ce n’est pas le cas ici.
— Mais c’est quoi ce projet ? Quel est votre objectif ? Quel rapport avec moi ?

La voix de Georges s’élève dans mon dos :
— C’est ce que nous appelons le projet von Neumann. Et c’est à ce stade que nous avons besoin de toi !

 

Photo par Daniel Go

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Source: http://ploum.net/printeurs-5/


Pourquoi vous êtes, sans le savoir, favorable au revenu de base

Thursday 19 September 2013 at 18:54

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Pensez-vous qu’il soit acceptable de laisser un humain mourir de faim ? À l’heure où l’humanité produit plus de richesses que jamais, je suis convaincu que la société se doit d’être solidaire avec ceux qui sont dans la difficulté. Le degré d’aide que la communauté doit apporter à ses déshérités varie certainement selon votre opinion politique ou philosophique mais nous pouvons certainement nous entendre sur un socle commun. Un minimum auquel chaque être humain doit avoir droit, quelles que soient les difficultés auxquelles il est confronté : de la nourriture, un logement, des vêtements. J’entends les geeks du fond crier « Et un accès Internet ».

Dans le pays où je vis, cette solidarité existe principalement sous la forme du chômage. Il est en effet considéré comme acquis que le seul moyen de subvenir à son existence est de travailler. Ceux qui ne travaillent pas n’ont pas de salaire et l’état leur fournit un remplacement, du moins s’ils prouvent qu’ils aimeraient travailler.

Le problème du chômage

Le chômage pose un problème fondamental qui est emblématique de notre société. Imaginons une personne qui, dans sa situation, peut obtenir un chômage de 1000 €. Cette même personne trouve un travail qui lui permet de gagner 1500 € par mois. Pour le travailleur, la différence entre le travail et le chômage est donc de 500 €. En vérité, elle n’est donc pas payée 1500 € mais bien 500 €. C’est en tout cas sa perception.

De l’autre, nous avons l’entreprise qui emploie cette personne. Afin de payer 1500 € par mois à l’employé, elle doit verser un salaire brut de 2500 €. Sans compter les lois sociales, les charges patronales, les assurances. Au total, l’entreprise paie donc 4000 €. Comme l’employé coûte également au quotidien (remboursements de frais, café, chauffage, électricité, eau), l’entreprise ne l’emploie que si son travail rapporte au moins 5000 € par mois.

Je simplifie mais l’échelle de grandeur est plus ou moins exacte : l’employé va produire 5000 € de travail mais n’en verra que… 500€ ! Si l’employé désire travailler à temps partiel, par exemple pour se consacrer à sa famille, il risque de toucher moins que le chômage à temps plein (situation réelle que je tiens de première main). Pour le patron, c’est encore pire vu que pour obtenir de l’employé la moitié du travail, il va devoir payer près de deux tiers d’un salaire normal. Ce n’est pas étonnant que le temps partiel soit si peu répandu !

Au total, l’employé et l’entreprise sont tous deux perdants. Mais qui est le gagnant ? Le gagnant est tout simplement l’État qui grossit et qui consomme une énorme quantité d’argent pour… mettre en place des administrations afin de vérifier qu’une personne a bien remplit les quinze formulaires qui prouvent qu’elle bénéficie du chômage. Une administration où l’on emploie des milliers de personnes pour tenter de faire trouver du travail à quelques autres. En désespoir de cause, on proposera aux chômeurs qui ne trouvent rien depuis des années de… devenir formateurs dans la recherche d’emploi auprès des autres chômeurs (situation réelle que je tiens de première main).

Le chômage remplit-il ses objectifs ?

Bref, une solution loin d’être idéale mais peut-être est-elle au moins efficace ? Pas vraiment… L’administration est tellement complexe que certaines personnes dans des situations précaires se voient exclure du chômage. D’autres s’en sortent tellement bien dans les rouages qu’ils touchent l’argent et vont vivre confortablement une partie du temps dans un pays où la vie est moins chère tout en respectant scrupuleusement la loi et les règles (situation réelle que je tiens de première main).

Les chômeurs sont donc stigmatisés en « profiteurs ». Comment pourrait-il en être autrement, ils gagnent à peine moins qu’un employé de supermarché qui travaille neuf à dix heures par jour et rentre chez lui exténué ?

Or le travail se fait rare. Pourquoi devrait-on en créer ? N’est-ce pas un succès de l’humanité que d’arriver à diminuer le travail ? Le chômage pousse à la création d’un travail artificiel, il encourage le creusage/rebouchage de trous, il permet à certains de jouer avec le système et exclut définitivement certains nécessiteux. Pire, pour certains travailleurs le chômage décourage d’entreprendre le moindre travail vu que travailler ne fait pas toujours gagner plus. Pire, il peut vous faire perdre vos allocations. Le postulat de départ d’être un outil pour fournir à chaque citoyen le minimum vital semble donc loin d’être atteint.

Simplifions le tout

Vous vous doutez bien que si je dénonce cette situation, c’est que j’ai une solution. Reprenons le problème initial : fournir à chaque citoyen le minimum vital. Eh bien voilà ! Elle est là la solution ! Il suffit de fournir à chaque citoyen un revenu minimal auquel il a droit quelle que soit sa situation. N’est-ce pas merveilleusement simple et élégant ?

Ce principe s’appelle le revenu de base ou revenu inconditionnel. Il est étudié et même recommandé par de nombreux économistes depuis des décennies. Il a l’immense mérite de simplifier notre vision de la société et de l’économie. Si, par exemple, le revenu de base est de 1000 € par mois, votre patron vous proposera un salaire de 500 € pour que vous ayez un total de 1500 €. Plus d’inégalités, plus de stigmatisation entre travailleurs et chômeurs. C’est également un grand promoteur du travail à temps partiel. Un mi-temps ? 250 € au lieu de 500 €, c’est parfaitement honnête, logique et compréhensible par tous.

Oui mais…

Je sais que l’idée fait peur. Après tout, elle chamboule des fondamentaux de notre société et notre éducation. Elle fait descendre le dieu travail de son piédestal.

Le coût, tout d’abord, semble très important pour l’État. Mais plusieurs simulations montrent que la simplification qui s’ensuivrait serait, au contraire, bénéfique (liens bienvenus). Imaginez en effet le nombre de primes, d’aides diverses, de revenus artificiels qui peuvent être supprimés si l’on postule un revenu de base ! Tout cela va de pair avec la réduction administrative. Beaucoup semblent également craindre l’arrêt total de l’économie car plus personne ne voudrait travailler.

Là, je vous arrête : le revenu de base est, comme son nom l’indique, une base. Demandez autour de vous qui serait prêt à arrêter de travailler et ne gagner qu’un revenu de base, c’est loin d’être la majorité. La diminution conséquente des salaires entrainera également les entreprises à embaucher plus facilement. Bref, cela relance notre économie.

Au final

Vous n’êtes toujours pas convaincu ? Réfléchissez sur le principe fondamental, imaginons que vous arriviez à mettre en place un chômage idéal qui n’exclut personne sauf les profiteurs qui n’en ont pas besoin. Cela parait utopique mais admettons.

Vous savez quoi ? Vous venez en fait de mettre en place l’équivalent d’un revenu de base. Un système ou tout le monde touche le minimum vital quoi qu’il arrive. Tout ce qu’on peut reprocher au revenu de base est, en fait, intrinsèque à tout système solidaire avec les plus nécessiteux.

Sauf que votre système est infiniment plus compliqué et plus coûteux. Il demande de mettre au travail une armée de personne (les fonctionnaires) qui sont payées par les impôts prélevés sur les salaires. Cela engendre donc un fort sentiment d’injustice auprès des travailleurs et cela plombe l’économie  à cause des charges salariales.

Le chômage, ou tout système de solidarité est, quand on y pense, une variation plus ou moins complexe autour du revenu de base. Si, comme moi, vous pensez qu’un être humain devrait avoir un toit et de quoi manger, vous êtes sans le savoir en faveur du revenu de base.

Il ne nous reste plus qu’à convaincre nos représentants.

 

Si vous êtes citoyen européen, prenez quelques secondes pour signer, c’est important et cela obligera le Parlement européen à débattre du revenu de base. Un million de signatures sont nécessaires et on est encore loin du compte. Faites suivre à vos amis, vos connaissances, sur les réseau sociaux. Par votre signature, vous ne vous engagez pas à soutenir le revenu de base : vous demandez juste à ce qu’il soit à l’ordre du jour du parlement européen. Même si cela vous parait utopique ou irréaliste, l’important est d’ouvrir le débat et d’élargir le champ des possibles.

Photo par B.C. Ministry of Transportation and Infrastructure

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Source: http://ploum.net/pourquoi-vous-etes-sans-le-savoir-favorable-au-revenu-de-base/


Qu’est-ce que la conscience ?

Saturday 14 September 2013 at 14:17

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Mais au fond, qui suis-je ? Quel est cet univers magique où je suis ? Comment en ai-je conscience ? Qu’est-ce que la conscience ? Si l’on me retirait neurone après neurone, à partir de quand ne serais-je plus moi ?

Toutes ces questions, nous sommes nombreux à nous les poser, dès le plus jeune âge. C’est également un domaine de recherche scientifique très actif. Le neurologue Michael Graziano a récemment publié un article passionnant sur une nouvelle théorie de la conscience. Et j’ai été subjugué car cette théorie est belle, simple, intuitive et, surtout, explique beaucoup d’observations que nous faisons tous les jours.

Je vous recommande vivement cette lecture mais comme c’est en anglais, j’ai décidé de vous le résumer en y rajoutant mes propres commentaires et des informations issues de mes autres lectures.

Dans un autre article, dont je ne retrouve malheureusement plus la trace, j’avais lu que le système nerveux était essentiellement lié au mouvement. Tout être vivant qui se meut possède un système nerveux, même rudimentaire. À l’opposé, il n’existe pas d’être vivant statique possédant un système nerveux. Un exemple était donné avec une espèce marine qui, après s’être fixé sur un rocher de son choix, digérait son propre système nerveux, n’en ayant plus besoin.

La raison est relativement simple à comprendre : se mouvoir nécessite d’obtenir des informations sur le monde extérieur et sur sa propre situation dans ce monde extérieur. Le système nerveux est chargé de centraliser ces différentes informations. Comme elles sont extrêmement nombreuses, l’évolution a permis l’apparition d’un organe centralisateur assez développé : le cerveau. Le cerveau a lui-même développé un mécanisme permettant de filtrer les informations les plus importantes : l’attention.

Nous connaissons tous l’attention. Lorsque nous sommes absorbé, par exemple par un livre, nous n’entendrons pas un son qui, dans un autre contexte, nous aurait paru particulièrement fort. Le cerveau a tout simplement focalisé l’attention sur certaines informations. Cette capacité d’attention existe même chez les insectes et les crustacés.

Mais l’attention est une forme de contrôle du cerveau. Hors, tous les spécialistes en robotique vous le diront, pour pouvoir contrôler, il faut que le contrôleur dispose d’une modélisation du monde extérieur. Ainsi, l’ordinateur qui va contrôler un bras mécanique a besoin d’avoir une représentation virtuelle du bras en question, du hangar dans lequel il évolue et de la manière dont les moteurs influent sur le mouvement du bras.

Un modèle, par essence, n’est pas la réalité. C’est une représentation simplifiée, optimisée pour une utilisation particulière. Michael Graziano prend l’exemple des généraux qui déplacent des soldats de plombs sur une carte. Nous comprenons bien que les soldats de plomb ne sont pas réels, qu’ils ne sont qu’une représentation. Mais ils permettent aux généraux de prendre des décisions.

Le cerveau bâtit donc un modèle du monde extérieur (la carte utilisée par les généraux) et de notre propre corps (les soldats de plomb). Cependant, nos généraux ont besoin de se représenter eux-mêmes sur la carte afin d’éviter de se mettre en danger et de bien comprendre comment leur parviennent les informations. Disons qu’ils font cela avec une grosse épingle rouge. Pour Michael Graziano, notre conscience est cette épingle rouge : une représentation que le cerveau a de lui-même afin de pouvoir concentrer son attention de manière optimale.

Toute théorie de la conscience doit, pour être satisfaisante, répondre à deux questions : A) comment les informations du monde physique sont elles transmises à la conscience et B) comment la conscience est-elle transmise au monde physique. En effet, il est possible de dire « Je suis conscient », action qui requiert l’activation de muscles afin de déplacer de l’air. La conscience agit donc sur le monde physique. On remarque immédiatement que toute théorie invoquant une âme ou un principe immatériel bute justement sur ces questions d’interface. À titre personnel, j’appelle cela le « Paradoxe Bill Murray ».

Dans « Un jour sans fin », Bill Murray est condamné à revivre sans arrêt le même jour, même s’il se suicide. Il ne garde aucune marque physique, aucune cicatrice, ses cheveux et sa barbe ne poussent pas, prouvant sans contestation possible que le corps est le même chaque matin. Par contre, il apprend petit à petit à jouer du piano et se souvient des jours passés, signifiant que l’esprit, lui, est différent chaque matin. Or, pour transformer un corps qui n’a jamais touché un piano en un joueur aguerri, l’esprit doit forcément accomplir un changement physique sur ce dernier. Mais, comme je l’ai dit, tout semble indiquer que le corps n’a pas évolué. Le film démontre donc, par l’absurde, que la séparation corps/esprit n’est pas réaliste et que la définition du « moi » est intrinsèquement liée au corps. Oui, je le reconnais, c’est assez pénible de regarder un film en ma compagnie…

Mais clôturons ici ma parenthèse personnelle sur Bill Murray et revenons à nos question A) et B). La théorie de Graziano y répond parfaitement car la conscience n’est qu’une information comme une autre traitée par le cerveau, comme l’épingle rouge n’est qu’un élément parmi d’autres de la modélisation de nos généraux. Pour prendre un parallèle informatique, la conscience est un logiciel chargé de faire le tri entre les informations, celles-ci pouvant provenir de nos sens (monde extérieur), de notre système nerveux (notre corps) ou de nos souvenirs.

Mais qu’est donc la conscience finalement ? Qu’est donc ce « moi » ? Et bien tout simplement il s’agit de l’attention portée à la modélisation de notre corps. Lorsque nous sommes au cinéma, plongé dans un film palpitant, nous n’avons plus conscience d’être un corps assis dans un fauteuil. Nous n’avons plus conscience d’être nous-même, l’attention n’est plus portée sur notre corps. Par contre, lorsque nous devons attraper un objet, nous ne réfléchissons pas en termes de « fixer les deux yeux sur l’objet, mesurer l’angle entre les deux yeux, en déduire une estimation de la distance de cet objet, activer le muscle de l’épaule puis le biceps ». Nous pensons simplement « moi, en conscience, je prends l’objet ». Le moi est donc bien dans ce cas une simple attention portée à mon corps dans un espace physique. Ajoutons que la capacité de percevoir l’immensité, tant spatiale que temporelle, du monde, et le moi va logiquement se poser des questions « qui suis-je ? » ou « qu’est-ce que l’univers ? » dans le simple et unique but d’affiner son modèle, sa représentation du monde extérieur.

Tout ça pour ça ? Toute la philosophie réduite à un simple modèle ? N’est-ce pas un peu frustrant ? Peut-être, mais une théorie n’a pas besoin de satisfaire notre ego pour être vraie. Et puis, entre nous, je trouve ça justement magnifique, merveilleux de simplicité.

Là où la théorie devient vraiment intéressante c’est lorsqu’elle va plus loin, elle explique des phénomènes étonnants. Tout modèle est réducteur et simplificateur. Si notre conscience est un modèle, quelles sont les simplifications, les erreurs de ce modèle ?

Ici, deux erreurs sont pointées particulièrement du doigt par Graziano : tout d’abord, comme je l’ai dit en introduction de cet article, le système nerveux a pour vocation de nous déplacer dans un monde physique, matériel. Il s’ensuit que notre conscience a beaucoup de mal à accepter des concepts plus abstraits. Intuitivement, l’humain va associer une sensation physique à des phénomènes non palpables. L’exemple donné est celui de la vue. Nous savons tous que l’œil n’est, au fond, qu’un trou qui capte les photons. Mais nous avons tendance à percevoir la vision comme un rayon produit par les yeux. Superman a des rayons X qui lui sortent des yeux. Terminator a les yeux rouges qui brillent. Cela n’a aucun sens scientifique mais la vision est en fait trop complexe pour notre modèle interne du monde, aussi la simplifions-nous avec ce que nous pouvons appréhender. Cette erreur est tellement forte que nous avons parfois l’impression de sentir un regard se poser sur nous. Certaines personnes pensent pouvoir sentir qu’elles sont regardées. C’est évidemment faux mais, au fond, logique. Cette volonté d’attribuer une existence physique à tous les concepts trouve son apogée avec… l’âme, où la conscience se force à s’attribuer à elle-même une existence physique. La plupart de nos superstitions sont en fait l’attribution arbitraire de propriétés physiques à un concept abstrait : les « fluides vitaux », les « forces primales », la médecine par « les énergies ».

Une autre erreur est que les cerveaux évolués ont appris à reconnaître la conscience dans le monde extérieur. L’humain, animal social s’il en est, excelle dans cette capacité d’attribuer de la conscience à tout ce qui l’entoure. Lorsque nous assistons à un spectacle de ventriloque, nous savons intellectuellement que le singe est une peluche sur la main de l’artiste. Pourtant, nous ne pouvons nous départir de l’idée que le singe a une personnalité, une conscience. De la même manière, nous plaignons Tom qui n’arrive jamais à attraper la souris Jerry même s’il ne s’agit que de dessins sur une pellicule. En se baladant de nuit dans une forêt, nous aurons l’impression d’être guetté. Les arbres nous paraîtront menaçant car le manque de perception dû à l’obscurité nous fera percevoir, par défaut, une conscience dans ce qui bouge. Nous attribuerons aux arbres une volonté consciente de nous nuire. En informatique, il s’agit d’un faux positif. Notre cerveau préfère se tromper en attribuant une conscience à ce qui n’en a pas que, au contraire, ne pas attribuer de conscience à ce qui pourrait en avoir.

Si vous combinez l’ajout de propriétés physiques et d’une conscience à des concepts abstraits, vous avez la naissance des religions. Le dieu de la mer, le dieu du vent, le dieu des moissons. L’esprit des arbres, des objets ou des ancêtres. Et puis l’esprit de la terre ou de l’univers tout entier. Nous attribuerons une conscience à un ensemble de consciences. Et qui dit conscience dit volonté, volonté à laquelle il faut nécessairement se plier. Au fond, croire en un dieu omniscient et omnipotent n’est que recréer le concept d’âme à l’échelle de l’univers.

La science ne pourra jamais démontrer que l’âme et les dieux n’existent pas pour la simple et unique raison qu’il est impossible de prouver une inexistence. Par contre, la science a déjà réussi à prouver que les concepts de dieu et d’âme n’étaient pas nécessaires et, qu’au contraire, ils ne rentrent dans aucun modèle scientifique actuel. À présent, la science est en train de nous expliquer pourquoi nous avons une tendance parfaitement naturelle à y croire même si ce n’est pas rationnel ou logique.

L’être humain est tellement bien programmé à reconnaître la conscience autour de lui, atout évolutif indéniable pour un animal social, qu’il s’est créé un univers de consciences chapeauté par une conscience ultime. Avec pour résultat inattendu de parfois se mortifier ou tuer au nom de cette conscience qu’il croit percevoir. En programmation informatique, on appelle ça un bug.

 

Photo par Antoine Hubert

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Source: http://ploum.net/quest-ce-que-la-conscience/


Printeurs 4

Friday 13 September 2013 at 14:32

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Ceci est le billet 4 sur 6 dans la série Printeurs

Notre baiser est interrompu aussi soudainement qu’il a commencé. Eva me repousse d’un geste brusque.
— C’est bon, il est parti !

De sa poche, elle tire un petit spray de maquillage avec lequel elle commence à se dessiner de noires arabesques sur le visage. Elle me le tend :
— Tu connais des configurations anti reco ?
— Euh… oui mais je ne vois pas trop l’utilité. Cela fait depuis le début de la soirée qu’on passe devant toutes les caméras de sécurité.
— Ce quartier est plus ancien. Les caméras sont très rares. La municipalité envoie parfois des drones pour assurer « la sécurité » du voisinage. Mais, du coup, ils ne peuvent plus garantir une couverture totale. Pas assez de budget.
— Ah…

J’ai clairement entendu les guillemets d’ironie quand elle a parlé de sécurité. C’est un sujet récurrent, immortel, immuable. Une partie de la population exige plus de sécurité face à d’hypothétiques périls savamment mis en valeur tandis qu’une minorité est plus effrayée par les mesures sécuritaires que par les dangers à proprement parler. Mais si nous sommes nombreux, en ligne, à nous inquiéter sur les possibles dérives autoritaires du pouvoir en place, force est de constater que, jusqu’à présent, nous sommes encore dans une situation d’équilibre. Nous vivons bien, nous pouvons nous exprimer, l’injustice est réduite et les élections se déroulent sans grand soucis. Nul besoin de recourir à des mesures aussi paranoïaques que le maquillage. Après tout, si le gouvernement sait que je suis venu ici, grand bien lui fasse, je n’ai rien à cacher !

— Écoute Eva, es-tu vraiment sûre que tout ce cirque soit nécessaire ?
— Ton téléphone, fait-elle en pointant l’écran à mon poignet, éteins-le.
— Mais, écoute, c’est ridicule, …

Elle attrape mon poignet et détache l’écran du bracelet de support. D’un mouvement souple, elle le déplie en tablette et commence à pianoter d’une main.
— C’est quelle version ? Comment l’arrêtes-tu complètement, y compris les accessoires liés ?

Je lui reprends l’écran des mains, lui montre comment l’éteindre et le replie docilement. Un changement subtil vient de s’opérer autour de moi. Curieux, je me retourne. La rue est devenue plus sombre, plus menaçante, plus solitaire. Des ombres s’allongent et s’avancent, gagnant du terrain sur les quelques néons qui peinent à trouer la lourde noirceur de la nuit.
— Les pubs, me fait Eva.
— Quoi les pubs ?
— Les pubs que tu voyais dans les vitrines et sur les panneaux. Elles sont toutes projetées via tes lentilles. Ton forfait sans publicité ne couvre pas les publicités placées localement. Tu continuais donc à les voir. À ta tête, j’ai le sentiment tu n’as pas dû retirer tes lentilles depuis un bon moment.

Les murs semblent soudain affreusement nus. J’ai’impression d’avoir quitté une ville vivante, agitée, pour un chancre aux façades borgnes. Derrière les publicités désormais éteintes apparaissent des fenêtres poussiéreuses badigeonnées de peintures. Les attractifs éclats lumineux et colorés ont laissé la place à de sombres reflets, à de tristes ombres chinoises où se jouent d’effrayants pantomimes. Un frisson glacé me parcourt l’échine.

— Est-ce que tu as un autre modem sur toi ?
— Non, mes lentilles et mon neurex se sont éteints avec le téléphone. Pas de risque.
— Ok, alors maintenant on se dépêche. La disparition d’un téléphone entraîne parfois l’envoi d’un drone. Nous avons quelques minutes pour gagner mon appartement.

D’un pas rapide, nous nous éloignons tandis que je me barbouille le visage de maquillage. Sa démarche est souple, élancée. Je m’essouffle mais, malgré tout, je fais un effort pour ne rien laisser paraître. Je tente même de lancer une conversation sur un ton faussement serein.
— Cela donne l’impression d’être dans un film de science-fiction. Genre un bon vieux cyberpunk. Amusant, non ?

Elle me jette un regard noir. Bon, ce n’était pas drôle. Ou alors elle n’est pas versée dans le cyberpunk.
— Écoute Eva, tu ne penses pas sérieusement que toutes ces précautions soit réellement nécessaires ?
— Je ne t’ai pas convaincu ?
— Je ne sais pas. Le couplet des méchants riches qui exploitent les gentils pauvres, c’est un peu éculé, non ? Il n’y pas quelques humains méchants qui décident d’asservir l’humanité simplement pour assouvir leur soif de pouvoir. Chacun tente de tirer un bout de la couverture à lui mais il n’y a pas de volonté centralisée. Au fond, je pense que les humains sont tous convaincus d’agir pour le bien-être général. C’est toute l’humanité qui est responsable.

Nous arrivons devant la porte d’immeuble. Une ampoule blafarde tente de trouer l’obscurité moite de la rue. Elle acquiesce :
— Ton hypothèse n’est pas impossible. C’est même le pire scénario envisageable.
— Pourquoi le pire ?

Elle sort une vieille clé en métal et ouvre la porte. D’un geste, elle m’invite à entrer :
— Parce qu’alors ce n’est plus un petit groupe de corrompus qu’il nous faudrait combattre. Mais l’humanité toute entière !

Eva referme la porte derrière moi et m’attire dans une pièce du rez-de-chaussée. De surprise, je manque de tomber à la renverse tandis qu’elle me susurre à l’oreille :
— Bienvenue dans la rébellion !

 

Image par Kenneth Moyle

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Source: http://ploum.net/printeurs-4/


Objectif 1%

Wednesday 11 September 2013 at 19:24

objectif_lune

Pour les créateurs, internet est un moyen merveilleux de toucher directement une audience, sans passer par des intermédiaires qui prennent plus de 90% du prix. Plus besoin de passer par les limitations et le coût du support physique. Inutiles également les éditeurs, les producteurs, les comités de relecture : le public peut enfin être seul juge, libre de son choix.

Tout est-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Et bien, pas vraiment. Je suis un consommateur avide de livres, d’articles, d’histoires, de musique, de nouvelles et de films. Je me procure le tout entièrement gratuitement sur internet. Je bloque toutes les publicités. Mais je paie malgré tout ma connexion internet qui, au fond, n’est qu’un intermédiaire.

Il s’en suit que, en théorie, 100% de ce que je dépense en médias va aux intermédiaires. La situation est donc, pour les créateurs, pire qu’avant.

Une licence globale ?

La solution de facilité, face à ce constat, serait de prélever un pourcentage sur ma connexion pour le distribuer aux créateurs. Mais qui déciderait quel créateur est éligible pour un paiement et dans quelle proportion ? Qui paierait ces décideurs ? Et quid de ceux qui voudraient payer plus ? Ou de ceux pour qui la connexion internet est déjà un luxe dispendieux ?

Non, la licence globale renforcerait les inégalités, tant au niveau du créateur que du consommateur.

1% de mon revenu

J’ai alors décidé de me fixer l’objectif suivant : donner, de manière récurrente et automatisée, 1% de mon revenu mensuel aux créateurs de contenus sur Internet. Je me suis fixé 1% mais j’espère pouvoir augmenter ce plafond en corrélation avec mon niveau de vie. Après tout, si vous gagnez 10.000€ par mois, vous pouvez sans doute vous permettre de donner plus que 100€ à la création. Peut-être 200 voire 500€.

Si vous vivez assez confortablement pour avoir de quoi payer vos factures et mettre un peu d’argent de côté je vous invite à soutenir la création à hauteur de 1% de vos revenus. Ou plus si vous le souhaitez. Après tout, 1% de votre temps ne représente qu’un quart d’heure par jour ! Si vous me lisez, il y a de fortes chances que vous passiez plus d’un quart d’heure par jour à consommer du contenu sur internet.

De quelle manière

Le moyen que vous choisirez importe peu. L’important est que ce soit régulier, que ça devienne un réflexe ou un automatisme et que ce soit à destination des producteurs de contenu. Personnellement, j’ai choisi de le faire principalement via Flattr, dont je vous ai déjà parlé. Je peux en effet fixer la somme mensuelle que je veux dépenser à 1% de mon revenu et soutenir des dizaines de créateurs différents chaque mois. Une autre alternative est Patreon, qui permet de soutenir régulièrement certains créateurs (comme moi, coucou!).

Cela n’empêche nullement de faire des dons ponctuels pour des projets crowdfundés, pour un événement spécial comme un concert ou pour une œuvre de charité. Personnellement, cela ne rentre pas dans mon 1% qui est destiné aux créateurs sur le web. C’est mon choix mais à vous de l’adapter à vos valeurs.

Cela ne touche qu’une poignée de créateurs

Quelle que soit la solution que vous choisirez, vous ne pourrez pas toucher tous les créateurs que vous appréciez. Personnellement, j’aime beaucoup de créateurs qui ne sont pas sur Flattr. Qu’à cela ne tienne, je pense qu’il est du devoir du créateur qui souhaite être rémunéré d’élargir ses horizons.

Choisissez la solution qui vous convient le mieux : Paypal, achat de supports physiques, bitcoins, Flattr, virements bancaires. Ou encore par un don mensuel à une organisation particulière, comme Framasoft. Ou un mélange de tout cela. Quoiqu’il en  soit, n’oubliez pas à prévenir les créateurs que vous souhaitez les soutenir en indiquant comment ils peuvent obtenir votre support. Je vous invite également à partager cet article (ou votre adaptation personnelle) autour de vous en indiquant le moyen que vous aurez choisi.

Mais au fond, pourquoi ?

Selon mon expérience personnelle, rendre mon blog payant est une expérience formidable. Chaque paiement reçu me motive à me dépasser, à trouver des nouveaux thèmes, des nouvelles manières d’écrire. Sans blog payant, je n’aurais probablement pas commencé à publier des histoires ou un feuilleton.

En contribuant à hauteur de 1%, vous encouragez moralement les créateurs. Peut-être leur permettrez-vous de réduire leur travail non-créatif pour se concentrer sur la création. Après tout, 1000 personnes qui donnent 1% de leur salaire pourraient permettre à 20 créateurs de se consacrer à leur art à mi-temps. N’est-ce pas une perspective incroyable ?

Après, vous vous dites certainement que, pour vous, ça ne fera pas de différence. Les autres donneront et vous aurez accès au contenu. Je vous arrête de suite, c’est dans votre propre intérêt. Des études scientifiques très sérieuses le prouvent : donner et être reconnaissant rend heureux.

Vous investissez déjà probablement un certain pourcentage de vos revenus dans une pension, une voiture, une maison. Et bien je vous invite à investir 1% dans votre bonheur. Et dans les contenus qui vous rendent heureux.

 

Photo par Epoxides

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Source: http://ploum.net/objectif-1/