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Accueillons l’abondance !

Wednesday 29 January 2014 at 00:03

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Selon les théoriciens, nous sommes en train de passer d’une économie basée sur la rareté à une économie basée sur l’abondance. La phrase est connue, ressassée mais reste fort hermétique. Tentons ensemble de comprendre ce que cela implique dans la vie quotidienne !

La transition vers l’abondance, nous la vivons tous les jours. Elle s’illustre avec un exemple très simple : traditionnellement, lorsque vous aviez envie de lire un livre ou de regarder un film, vous consultiez la liste de ce qui était disponible. Que ce soit chez-vous, dans votre bibliothèque ou dans votre cinéma.

Or, nous avons mis le pieds dans un monde où tout est disponible. Sans effort. En un clic. Tous les livres écrits, tous les films tournés. Face à l’immensité du choix, nous prenons peur, nous nous replions sur des concepts irrationnels comme « le plaisir de l’objet ». Mais nous nous habituerons, nous évoluerons.

Des sites se sont créés pour partager des recommandations, des critiques. Si vous aimez ceci, alors vous aimerez sans doute cela. Certains d’entre nous gardent, dans un fichier, une liste de films qu’ils aimeraient voir ou de livres recommandés par les amis. Mais toutes ces méthodes ont un point commun : il va falloir se procurer par après le contenu. Il faut avoir l’opportunité de l’acheter. Ces systèmes n’exploitent donc pas l’abondance, ils sont déjà dépassés.

Dans un monde où tout est disponible, séparer la recommandation du contenu n’a plus de sens. Imaginez que vous puissiez ajouter, en un clic, un article intéressant, un roman qui vous est recommandé, une trilogie de 1000 pages ou un film dont vous avez vu la bande-annonce à votre liste « à voir/à lire ». Que, lorsque vous avez des envies, vous puissiez simplement dire : « Je veux lire un livre. Je veux regarder un film amusant pour me changer les idées. Je n’ai pas d’idées particulière. » Votre liste vous suggérerait immédiatement ce que vous êtes susceptible d’apprécier maintenant et pour lequel vous avez marqué de l’intérêt.

Science-fiction ? Pourtant c’est exactement ce que le service Pocket est en train de mettre en place avec la gestion fine des vidéos. Grand utilisateur de Pocket, que j’utilise depuis mon ebook, j’en ai déjà fait l’expérience : pour les livres du domaine public disponibles sur WikiSource, je ne prends même plus la peine de télécharger l’epub et de le charger sur mon Kobo. Je me contente d’ajouter la page WikiSource à ma liste Pocket. Il est à présent possible de faire de même avec les films que l’on souhaite visionner sur sa télévision. Chez Wallabag (ex-Poche), le concurrent Open Source de Pocket, il existe à présent un plugin permettant de transformer tout ses articles en epub, lisibles sur une liseuse. Pratique ! Mais si, au final, nous nous dirigions vers le contraire en convertissant tous nos epubs déjà vieillissants en… simples pages web ?

Ce n’est pas un changement, c’est une véritable révolution. Les intermédiaires verront avec effroi disparaitre leur raison d’être. Un auteur se contentera de publier ses textes sur un blog. Un réalisateur se contentera d’envoyer sa vidéo sur Youtube.

Ceux qui resteront accrochés à leur copyright, qui refuseront ce type de diffusion finiront par disparaître hors des radars. Mais tout cela n’est possible que si ce type de consommation s’accompagne d’une prise de conscience du public et d’une contribution spontanée. Nous sommes dans une période transitoire ou trop peu d’artistes acceptent d’être payés librement et, du coup, très peu de consommateurs utilisent ce principe. Mais cela va changer !

Cela vous semble illusoire ? N’avez-vous jamais acheté un CD ou un livre que vous possédiez déjà en version « pirate » dans le seul but « de soutenir l’auteur » ? Piratez-vous uniquement par ladrerie ? Sans le savoir, vous êtes donc déjà un adepte du prix libre.

L’abondance fait peur car il menace tout un pan de l’économie basé sur la rareté. L’abondance menace l’emploi. Mais l’abondance fait également peur au public, le rend insatisfait. C’est le paradoxe du choix.

Pourtant, l’abondance est une opportunité unique pour les créateurs et pour le public. Il s’agit d’un nouvel âge d’or de la culture. Dans quelques décennies, les ebooks d’histoire nous décriront comme des sauvages abrutis qui tentèrent, vainement, de s’opposer à ce progrès. Ils s’exclaferont en se demandant comment nous avons pu être aussi arriérés, comment nous avons pu être effrayé à l’idée de bénéficier d’une des plus grandes merveilles de l’histoire de l’humanité.

Tentons, ensemble, l’évolution, essayons le positif ! Écrivons à nos créateurs favoris pour leur proposer spontanément des paiements libres ! Soutenons les créations que nous aimons, que ce soit avec Flattr ou tout autre système ! Accueillons l’abondance !

Si possible avec le sourire. Après tout, n’est-ce pas un des plus grands bienfaits de l’histoire de l’humanité qui se profile ?

 

Photo par Paul Mayne.

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Source: http://ploum.net/accueillons-labondance/


J’ai suivi une formation du FOREM (2ème partie)

Monday 27 January 2014 at 19:46

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Ceci est le billet 2 sur 2 dans la série Ma formation FOREM

Cela fait une heure que je suis à ma formation sur la création d’entreprise organisée par le FOREM, l’équivalent wallon du Pôle-Emploi français. Vous pouvez lire mon compte-rendu de la première heure de formation.

Je commence à étouffer dans cette pièce surchauffée. Je ressens des vagues d’énergie négative qui me prennent à la gorge, qui aspirent toute ma créativité, tout mon désir de travailler. Depuis une heure, la formation du FOREM tourne en rond sur tous les règlements qui rendent incompatibles le fait d’être chômeur et entrepreneur. Le message en filigrane est très clair : restez chômeurs !
— Attention aussi pour le cas des indépendants complémentaires poursuit notre formateur.
Il détaille alors le cas de cette dame qui était indépendante à titre complémentaire les soirs. Ayant perdu son travail principal, elle décida de regrouper toute son activité indépendante complémentaire sur un seul jour de la semaine afin de faire des économies durant ses déplacements. Honnête, elle a déclaré, pendant 3 ans, ce jour hebdomadaire durant lequel elle n’a donc pas touché de chômage. Au bout de 3 ans, le FOREM s’est rendu compte que son activité n’était pas ponctuelle. La brave dame a donc du rembourser 3 ans de chômage. L’anecdote servait à illustrer l’importance du mot « ponctuel ». Une voix s’élève dans la salle, disant que c’est injuste. Le formateur répond :
— Mais non, c’est le règlement. Toutes les semaines, ce n’est pas ponctuel ! C’est pourtant clair !
— Si je comprends bien, poursuit le participant, elle aurait simplement du s’abstenir de déclarer les jours où elle avait une activité ( « hachurer la case », en jargon de chômeur). En plus, elle aurait touché tout son chômage.
Le formateur hésite.
— Oui… mais ce n’est pas honnête.

Mais il est temps d’embrayer sur les formations. Dont celles pour les femmes.
— Parce que vous, mesdames, quand vous rentrez à la maison, vous avez en plus un deuxième boulot. Qu’il faut concilier avec le métier d’indépendant ! La cuisine, la vaisselle, le repassage, s’occuper des enfants !

Bon, sur ce coup là, j’ai été estomaqué. Je somnolais à moitié et cela m’a empêché de réagir. J’ai hésité. Et je me suis dit qu’il serait intéressant de voir jusqu’où il allait aller, surtout que ça n’avait pas l’air du tout d’être une blague.
— C’est pour ça qu’il y a des formations spécialement pour les femmes. Bon, c’est un peu cliché mais, avouez, c’est la vérité ! C’est bien les femmes qui font tout ça. Les hommes, eux, n’ont pas besoin d’une formation spéciale. Sortir la poubelle une fois par semaine et tondre la pelouse, pas besoin d’une formation pour ça.
Clin d’œil à l’assemblée.
— Comme ça, tout le monde en a pris pour son grade.
Je tente de rester zen. Je me force à respirer par les narines.

La formation me semble complètement déstructurée. Entre anecdotes et digressions arrivent enfin quelques conseils pratiques pèle-mêle. Par exemple pour obtenir de l’argent auprès de la banque.
— Il vous faut un plan financier qui montre que vous allez pouvoir rembourser le prêt. Soyez-sûr de vous. Ne prenez pas rendez-vous le vendredi après-midi. Le banquier en a marre, il veut partir en week-end et vous expédiera.

Le FOREM peut donc également faire dans les conseils pratiques ! Et faire bénéficier les chômeurs de certains avantages dans la création d’une entreprise.
— Mais attention, certains avantages ne sont valables que si vous êtes au chômage depuis deux ans. Si possible, attendez d’avoir deux ans de chômage pour lancer votre activité.

Suite à des remarques, la discussion se porte peu à peu sur l’absurdité des lois, des règlements. Je suis heureux de ne pas être le seul à percevoir la stupidité du système. Pour clore la conversation avant la pause cigarette, le formateur nous adresse un grand sourire :
— Ce sont les politiciens que vous avez élu qui font les lois. Alors, en 2014, votez bien !

C’en est trop pour moi. Profitant de l’interruption, je m’éclipse. J’aurai tenu deux heures. Tout ce que je vous ai raconté ici est entièrement véridique. J’ai transformé certains passages pour éviter que des personnes soient reconnaissables mais, en essence, ce billet est le reflet exact de ma première expérience avec FOREM.

Bien sûr, il est possible que je sois tombé justement sur le pire formateur qui existe. Formateur depuis 10 ans selon ses dires, il n’a probablement jamais créé son entreprise et ne sait même plus ce que c’est de travailler dans le privé. Il ira jusqu’à se vanter plusieurs fois d’être payé par nos impôts, nous encourageant sur un ton humoristique à les payer pour qu’il puisse toucher son salaire. Mais, d’ailleurs, comment voulez-vous enseigner l’efficacité si vous commencez votre formation en disant que vous terminerez avec 30 minutes ou une heure de retard sur l’horaire prévu ?

Je ne crois pas au hasard. Être justement tombé sur l’unique phénomène ? Peut-être. Mais ces gens-là n’existent que dans un système qui les soutient et les renforce. Comme il l’a reconnu très honnêtement : leur but est que le chômeur cherche du travail sans en trouver. Il existe certainement de très bons formateurs au FOREM. Inconsciemment, ils doivent subir tous les jours ce conflit d’intérêt latent. Par construction du système, ils ne peuvent être que des exceptions.

Je repense aux participants qui veulent ouvrir leur bar ou leur friterie : tout ce qu’ils demandent, c’est d’avoir la paix. Laissez-les entreprendre. Offrez-leur une fiscalité simple et minimale pour qu’ils puissent la comprendre. Ils ont envie de bosser. Ils ne demandent que ça, même s’ils toucheront au final moins que leur chômage.

Mais on les noie sous l’absurdité et la paperasse. Ils doivent prouver qu’ils ont envoyé des CVs et qu’ils n’ont pas travaillé à leur business plan entre 7h et 18h. Ils sont englués dans la complexité des cotisations sociales, des différentes formes de société. Loin de les aider, les primes ne font qu’enfoncer le clou. Complexifiées à outrance, pleine de conditions absurdes, elles portent toutes un nom très différent pour que chaque politicien puisse se targuer d’avoir créé « une aide à l’entrepreneuriat ». Au final, le temps perdu en paperasse coûtera à notre indépendant plus que la misérable centaine d’euros obtenue par la prime.

Si vous croyez que le revenu de base risque de décourager les gens à travailler, venez assister à une formation FOREM. Nous avons mis en place le système le plus efficace possible pour être sûr que les gens ne fassent rien, qu’ils ne trouvent pas de boulot et qu’ils ne créent pas leur entreprise. C’est tellement démoniaque, tellement machiavélique que je me demande si j’arriverais à faire plus efficace en termes de maintien des gens au chômage. On parle de chômeurs fainéants ? Mais le FOREM fait tout pour les créer, les mouler, les fabriquer à la chaîne et leur faire creuser/reboucher des trous.

J’avais un a priori négatif sur le FOREM. Mais la réalité est bien pire que tout ce que je pouvais imaginer. En relisant mon billet, je me rends compte que beaucoup de lecteurs vont croire à une fiction. Ou à une exagération de ma part. Pourtant mes notes sont là. La plupart des phrases du formateur ont été prononcées telles quelles, presque mot à mot. Je les ai notées directement, ma mémoire ne peut donc pas me jouer des tours. En sortant de là, je pensais à vous, amis lecteurs. Je pensais au billet que j’allais écrire. J’avais l’impression d’être un reporter de guerre de retour d’une mission sur le terrain. Ou un ethnologue de retour d’un mois dans une tribu qui n’avait jamais connu la civilisation.

J’ai fait pire. J’ai passé deux heures au FOREM.

 

Photo par Brian Wolfe.

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Source: http://ploum.net/jai-suivi-une-formation-du-forem-2eme-partie/


J’ai suivi une formation du FOREM (1ère partie)

Sunday 26 January 2014 at 23:41

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Ceci est le billet 1 sur 2 dans la série Ma formation FOREM

En ce début d’année 2014, je suis à la recherche d’un nouvel emploi ou de partenaires avec qui créer ma propre startup. Je me suis donc rendu au FOREM, l’équivalent wallon du Pôle-Emploi français,
afin de suivre une séance d’information sur la création d’une entreprise. Une expérience entièrement véridique que je me dois de partager avec vous.

— Je peux avoir votre carte Job Pass ?
— Ma quoi ?
D’un air étonné, je regarde mon interlocuteur qui se tient derrière un comptoir. Il agite sous mon nez une carte à puce.
— Je n’en ai pas.
— Et bien, alors cela ne comptera pas pour vos points.

Comme je vous l’ai annoncé, j’ai commencé cette année 2014 avec la volonté de me réorienter professionnellement. La création d’une startup est l’une de mes pistes privilégiées pour peu que je rencontre les bons partenaires. Aussi ai-je décidé de me rendre à une séance d’information du FOREM à destination des personnes souhaitant créer une entreprise. Pour être honnête, je n’attendais rien de très concret de cette formation. Mais j’étais curieux. Au pire, cela ferait matière à un billet. Un peu comme ma participation à une émission télé.

Ma première surprise fut donc cette carte Job Pass, dont je n’avais jamais entendu parler. J’étais le seul à la formation à ne pas en avoir. Étant toujours en période de préavis, j’étais probablement le seul de la salle à ne pas être au chômage. Le principe de Job Pass est très simple : à chaque activité du FOREM, les chômeurs participants reçoivent des points. Le nombre de points mesure la « motivation » du chômeur à chercher du travail. C’est également un incitant pour les faire venir et cela permet aux travailleurs du FOREM de justifier leur salaire avec des chiffres. Frappé par le surréalisme du concept, par son absurde perversité, je reste un instant abasourdi. Mais, sans attendre, la formation commence dans la petite salle pleine à craquer.

— Qui d’entre vous fume ?
Une main timide se lève.
— Pas d’autres ? N’ayez pas peur, ce n’est pas pour surveiller. Je fume moi aussi. C’est juste pour dire qu’à la pause, on ira dehors, derrière le bâtiment. Il y a un cendrier. Vous pourrez poser des questions, on discutera.
Drôle d’introduction. Le ton est donné, allons directement à l’essentiel ! Je feuillette les slides qui nous ont été fournis. Uniquement des généralités. Quelques infos sur les primes et les aides de l’état à partir du slide 30. Mais arriverais-je à tenir jusque là ? Le formateur continue.
— Si jamais vous recevez des coups de fil urgents, bon, c’est mieux d’éteindre son GSM, mais on ne sait jamais. Et bien vous sortez et vous allez là dans le couloir. Enfin, pas tous à la fois, je n’ai pas envie de rester seul dans la classe.
S’ensuit quelques minutes pour décrire l’endroit le plus propice pour téléphoner. Le formateur se décide enfin à aborder le premier slide mais s’interrompt immédiatement.
— Au fait, on vous a dit que la formation était à quelle heure ? 9h à 13h ? Parce que je vous préviens qu’avec moi, on est parti jusque 13h30 minimum si pas 14h. Je suis un bavard.
Le site web indiquait 9h à 13h. J’ai pris un rendez-vous à 13h30. Mais je suis le seul qui semble m’offusquer. Visiblement, le FOREM prend à cœur sa mission d’occuper le temps des chômeurs.
— Bon, j’ai une bonne nouvelle. La crise est finie ! Du moins c’est ce que disent les politiciens. Ce sera le retour du plein emploi !
Tout au long de la matinée, le formateur ne cessera d’ailleurs de faire des remarques ironiques sur les « politiciens ». Celle-ci n’est que la première d’une longue série.
— Enfin, non, pas le plein emploi. Car si c’est le plein emploi, nous, au FOREM, on sera au chômage !
Extraordinaire ! Arriver à placer cet aphorisme grandiose dès les premières minutes de la formation relève de l’exploit. La salle semble prendre le paradoxe sur le ton de la plaisanterie. Mais, au fond de moi, j’admire la performance. Sans vraiment le vouloir, le formateur vient de pointer, en une seule et unique phrase, toute l’absurdité de notre politique de l’emploi. Et, inconsciemment, il révèle la motivation profonde de tous les employés du FOREM, depuis le simple balayeur aux cadres supérieurs : qu’il y ait le plus possible de chômeur afin que le FOREM gagne en importance. Chaque emploi trouvé est, pour eux, une perte d’importance et, indirectement, de revenu. Le message est clair : le FOREM ne veut pas qu’un chômeur trouve du travail.

La formation prend enfin un rythme de croisière. Le formateur énumère des lieux communs sur le métier d’indépendant : il va falloir travailler le samedi si on ouvre un magasin. Si on veut ouvrir une boulangerie, il faut savoir faire du pain. Faire tourner une affaire coûte de l’argent (le matériel, le stock) et donc il faut gagner assez pour payer les coûts et un salaire pour soi. Parfois, le formateur articule clairement certains mots, comme s’il s’adressait à des débiles profonds.

Dans la salle, j’observe deux types de profils. Il y a ceux qui veulent lancer une affaire, peut-être pas vraiment par vocation mais parce ce n’est pas plus mal qu’autre chose. Ils ont une idée assez précise : ouvrir un café, une friterie, une librairie. Je trouve ça positif. Le second profil est fait de doux-rêveurs un peu plus jeunes. Ils veulent travailler avec l’Amérique du Sud parce qu’ils aiment ce continent. Ils veulent créer un atelier créatif pour les enfants. Si les idées sont belles, il y a certainement beaucoup de travail avant d’en faire un business model viable. Avec chacun, le formateur fait une petit blague en parlant de sa présence le jour de l’inauguration. Les commerces liés à l’alcool sont ceux qui attirent le plus les approbations de l’assemblée. On se connaît depuis à peine quelques minutes mais on a l’impression de faire partie du club très select des « entrepreneurs ». Et le formateur est le grand manitou, celui par qui tout sera possible.

Attention ! On a bien rigolé avec les inaugurations et les blagues grivoises mais redevenons sérieux. Pendant toute la durée de la création de l’entreprise, le chômeur est tenu de continuer à chercher de l’emploi et à envoyer un nombre prescrit de CV par mois. Il est nécessaire de le prouver en apportant des copies. Et pas des copies sur une clé USB mais imprimées. Aussi, imprimez plusieurs jours à l’avance car c’est toujours la veille d’un rendez-vous important que l’imprimante se bloque ou n’a plus d’encre. C’est vrai. Ce serait bête de ne pas savoir imprimer justement parce que l’imprimante est en panne.

Je suis subjugué par la capacité de digression du formateur. Je découvre également un monde nouveau, un monde dans lequel l’événement le plus important du mois est de se présenter au FOREM avec la copie des 4 ou 6 lettres de motivation envoyées. Copies imprimées plusieurs jours à l’avance, gardées sous scellé dans un coffre à humidité constante.

S’ensuit une longue digression sur les règles du chômage. Personnellement, j’y ai appris énormément sur la kafkaïsation de notre administration. Ainsi, un chômeur ne peut exercer aucune activité, même bénévole, entre 7h du matin et 18h. Absolument aucune. Il a droit à des exceptions ponctuelles mais, du coup, il ne touchera pas son chômage pour les jours où il aura exercé une activité. Chez les chômeurs, le bénévolat est donc payant ! Le formateur l’explique :
— On vous demande de chercher du boulot. Et d’en trouver. Enfin non, pas d’en trouver. Moi ça ne m’arrange pas que vous trouviez du boulot.
Large sourire à l’assistance mais la blague tombe à plat. On pourrait entendre une mouche voler.

À suivre dans la seconde et dernière partie.

 

Photo par Artform Canada.

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Printeurs 13

Friday 24 January 2014 at 13:35

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Ceci est le billet 13 sur 16 dans la série Printeurs

Sursautant, je pousse un cri. La main se retire et me fait signe de me taire.
— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
Vêtu de haillons malodorants, le visage entièrement caché par une capuche rapiécée, mon étrange interlocuteur dégage une odeur de transpiration rance, d’ordures, de misère. Des chaussures dépareillées au pull où s’efface le sigle d’une université de la dernière décennie, il est recouvert d’une couche de crasse grise et grasse, cette poussière que transpire toute mégalopole, toute concentration urbaine, tout empilement organisé d’humains. Un marginal ! Un de ces anciens télé-passifs qui s’est montré incapable de gérer une vie d’oisiveté pourtant entièrement financée par l’état. Je ne retiens même pas une moue de dégoût.
— Désolé, je n’ai pas le temps, lui dis-je, d’un ton à la fois hautain et apeuré. Je dois partir !
Partir ? Mais pour aller où ? Loin de ce déchet, de cet échec humain. Rentrer chez moi. Prendre une douche. Les hommes armés ne risquent-ils pas de m’y attendre ? Il y a peu de chances qu’ils sachent qui je suis. À moins que Georges n’ait parlé. Qui pourrait m’héberger ? Qui pourrait me protéger ? Maman ! Tout simplement ! Georges ne connaît même pas son existence. Traditionaliste jusqu’au bout des ongles, elle a pris le nom de son troisième mari il y a quelques années. Il faudra un certain temps aux analystes pour m’y retrouver.

Ignorant délibérément le clochard, je décide de m’éloigner. J’ai un but, un objectif. Cela me suffit pour le moment.
— Arrêtez !
La main s’est de nouveau posée sur mes épaules. La même voix rauque, étrange. Me dégageant, je constate que l’individu porte des gants presque neufs.
— Écoutez mon vieux, je vous ai dit que je n’ai pas le temps !

Dans une curieuse sarabande, il commence à bouger son bras. De l’index, il pointe l’endroit où, sous sa capuche, devraient se trouver des yeux. Il me touche ensuite les paupières. Je réprime un frisson pour ne pas provoquer sa colère. Après avoir répété son mouvement plusieurs fois, il agite les mains en signe de négation.
— Vous êtes muet ? Que voulez-vous me dire ? Laissez-moi !

De l’index, il indique mes paupières. Il me montre ensuite les murs couverts de publicités.
— Que voulez-vous…
Les publicités ! Bon sang !

J’avais complètement oublié que je portais mes lentilles de contact. Pour toute personne équipée d’un traceur ou d’un simulateur d’antenne relais, je suis repérable comme le nez au milieu du visage. Le réseau m’envoie en permanence des publicités et me maintient en contact avec le monde extérieur. L’étrange clochard insiste et me désigne les publicités. Un enfant se lèche les babines en évoquant la bonne confiture de maman. Une famille heureuse et prospère vante les mérites de l’agence immobilière grâce à laquelle ils ont trouvé un appartement spacieux et lumineux. Une jeune femme souriante remercie l’hôpital privé dans lequel elle a accouché. Un autre… Une minute ! Le réseau sait très bien que je suis un mâle célibataire sans famille. Ces publicités n’ont pas de sens. Qu’est-il en train de se passer ?

Un frisson glacé me parcourt l’échine. La famille. La mère. L’enfance. Le cocon. Maman ! Sans cet étrange muet, je me jetais dans la gueule du loup ! Ils savent qui je suis, il savent où je suis susceptible d’aller. Pire, ils m’y conduisent. Mais qui sont-ils ? Et pourquoi ?
— Comment saviez-vous…
Aussi brusquement qu’il est apparu, mon improbable sauveur a disparu. Je suis seul dans la ruelle. Je n’ai pas beaucoup de temps. Rapidement, je me débarrasse de tous les mouchards dont je suis équipé. Lentilles, montre, neurex, tablette. Débarrassés de leur voile virtuel, mes globes oculaires perçoivent enfin la rue dans toute sa laide et solitaire nudité. Merde, même mes chaussures sont équipées de capteurs. J’ai toujours trouvé cela très pratique. Mon poids, ma santé, mes calories dépensées, mon endurance. Tout est contrôlé, archivé, affiché sous forme de jolis graphiques. Après le moindre jogging, j’observe avec jouissance mon score de fitness s’améliorer d’une fraction de pourcent. Mais, aujourd’hui, je ne peux plus faire confiance en rien. Mes vêtements infroissables ? A priori, les nanopuces ne savent pas communiquer avec l’extérieur. A priori…

Bon sang ! Mais dans quel monde de fou vivons-nous ? Je ne vais quand même pas me mettre à poil ? Vite, une idée. Les drones sont fortement retardés dans ces ruelles étroites. Les parois des bâtiments perturbent fortement les signaux satellite tout en créant de nombreux angles morts pour les antennes relais. Sans cela, je serais certainement déjà entouré d’un essaim bourdonnant et d’hommes armés. Bouge-toi Nellio ! Prends une décision ! Et merde… Tant pis pour les préceptes traditionalistes de maman.

En quelques mouvements, je me suis débarrassé de tout mes vêtements. Un homme nu, cela risque fort d’être remarqué. Mais un vieux précepte ne dit-il pas qu’attirer l’attention est la meilleure manière d’être discret ? Il y a tellement de fous dans ces quartiers de télé-passifs, un de plus ou un de moins ! Je m’accroupis afin de tremper mon doigt dans le caniveau noir et gluant. Avec la boue malodorante, je commence à me tracer des lettres sur tout le corps : « Non aux vêtements électroniques ! Naturisme et Amour ! » À l’aveuglette, je me dessine un bon vieux logo Peace & Love sur le front. Sur le reste du visage, je me trace maladroitement un maquillage anti-reco. Espérons que la boue soit suffisamment opaque pour tromper les caméras de surveillance et les drones !

Je dois avoir l’air de ce véritable contestataire à moitié-fou à qui l’on adresse un regard à la fois amusé et exaspéré, saupoudré d’un soupçon de pitié convenue. Il me suffira de vitupérer un peu et, par réflexe, tous les yeux se détourneront de moi. Je n’aurai même pas besoin de me forcer. En toute honnêteté et pleine conscience, je viens en effet de me découvrir une vocation de militant anti équipements électroniques et vêtements intelligents.

Tremblant de froid dans les courants d’air de la ruelle, puant, gémissant à chaque contact de la plante de mes pieds avec le sol moite et glissant, je me mets en marche vers le seul endroit que les algorithmes probabilistes ne pourront jamais trouver. Le seul endroit où, pour les drones, je n’ai jamais été, mon équipement ayant toujours été éteint lorsque je m’y rendais. Le seul endroit où, par amour aveugle, j’obéissais sans discuter aux injonctions paranoïaques d’Eva. Eva. Je suis nu, seul, traqué, pourchassé. Tu es morte. En cet instant, j’aimerais tant que tu aies tort.

Eva…

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Source: http://ploum.net/printeurs-13/


La fin de la toute-puissance

Wednesday 22 January 2014 at 13:46

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Que ce soit en parlant de Bitcoin ou de n’importe quelle nouvelle technologie, un argument revient très souvent dans la bouche de mes interlocuteurs : « Les gouvernements ne laisseront pas faire cela. » Mais auront-ils tout simplement le choix ?

L’impuissance des états

Prenez ce grave problème mondial, ce brûlant sujet d’actualité qui inquiète tous nos politiques.

Des accords secrets ont été passés entre les gouvernements. Des négociations au plus haut niveau ont eu lieu. Des milliards ont été engloutis. Les plus puissants et plus riches lobbies sont intervenus pour faire voter des lois, pour augmenter les pouvoirs et les effectifs des forces de l’ordre. Depuis les simples policiers aux juges suprêmes en passant par les agents spéciaux et les juristes spécialisés, les états d’Occident se sont unis et ont réalisé une coopération à un niveau jusque là jamais atteint. Des campagnes ont été menées à l’échelle planétaire jusque dans les écoles maternelles, nos derniers progrès technologiques ont été mis à contribution. Les objets que nous utilisons tous les jours ont été spécialement fabriqués et conçus pour lutter contre ce terrible fléau.

Je veux bien entendu parler du piratage de films et de musique.

Malgré les sommes colossales investies, les milliers d’ingénieurs en charge de concevoir des produits luttant contre le piratage, des force de l’ordre qui traquent tout ce qui pourrait s’apparenter même de très loin à du piratage, des menaces, des peines disproportionnées, des accords trans-continentaux. Rien n’y a fait. Le piratage n’a pas baissé d’un iota. Il n’a même pas légèrement diminué. Le phénomène a tout simplement ignoré toutes les mesures prises par les gouvernements. Comme si ceux-ci n’existaient pas.

Jusqu’au jour où des services comme Netflix ou Spotify ont rendu la consommation de contenu plus facile que le piratage. Et tout d’un coup, des milliers de personnes ont mis la main au porte-monnaie, prouvant à tout observateur un peu averti que le piratage n’est qu’un épiphénomène. Loin de l’avoir compris, les gouvernements continuent la lutte.

Comment pensez-vous que ces mêmes gouvernement puissent jamais contrôler des concepts comme le Bitcoin, l’impression 3D d’armes, la vente de drogue en ligne ou le partage d’idées ? Tous les politiciens, juristes, juges, policiers et ingénieurs n’ont même pas réussi à empêcher quelques gamins de 10 ans de télécharger les MP3 de Justin Bieber.

Une douloureuse transition

La correspondance, l’échange d’information, le commerce, le travail et bientôt la production matérielle, l’éducation : nous remplaçons de plus en plus les monopoles étatiques basés sur d’arbitraires critères géographiques par des solutions en ligne. Nous les transférons vers un monde où le principe d’état centralisé n’a plus de sens. Les états pourraient l’accepter et se concentrer sur les innombrables et indispensables tâches qui ne sont pas encore virtualisables comme l’infrastructure, la solidarité, le territoire, la santé, le respect des droits humains, …

Au lieu de cela, tout comme les entreprises zombies, les états paniquent et déclarent la guerre à ce nouveau concept qui menace leur hégémonie, qui abolit les frontières. Frontières qui sont, par essence, la définition même d’un état. Ils ne peuvent contrôler Internet ? Qu’à cela ne tienne, ils le surveilleront, enregistreront chaque mouvement. C’est inutile, inefficace, irrationnel, dangereux. Mais l’état fait le deuil d’une partie de sa puissance et passe par les étapes de déni, de colère, de marchandage et de dépression.

Le résultat final est inéluctable. Les états ne pourront jamais regagner leur toute puissance ou faire disparaître le souvenir de ces nouvelles libertés récemment découvertes. Mais la transition peut être longue, douloureuse. Comme tout combat en faveur de nouvelles libertés, nous connaîtrons des régressions, des phases de désespoir. Mais est-il vraiment nécessaire de faire de nouvelles victimes ? Après tout, les états ne sont qu’un ensemble de citoyens. Nous les créons, nous leur donnons le pouvoir. Peut-être est-il temps de prendre nos responsabilités…

 

Photo par Loïc Lagarde.

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Printeurs 12

Friday 17 January 2014 at 11:51

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Ceci est le billet 12 sur 15 dans la série Printeurs

Le vent et les débris de verre me fouettent le visage. Je tombe ! Mes doigts se ferment sur le baudrier à m’en faire saigner les paumes. Une brusque secousse me fait presque lâcher prise et manque de me déboîter l’épaule. Le câble s’est tendu ! Il va maintenant se dérouler en vitesse contrôlée. Du moins, je l’espère. J’entrouvre les paupières pour apercevoir la paroi vitrée de l’immeuble défiler à toute vitesse. La voix caverneuse résonne autour de moi.
— Une fois au sol, veuillez attendre les agents de sécurité et ne pas offrir de résistance !
J’aperçois un drone qui vole autour de moi, tourne, tombe, remonte. Le suivant du regard, je jette, sans le vouloir, un coup d’œil vers le bas. Saint Swartz ! Je réprime à grand peine un mouvement de panique, étouffant un hurlement qui tente de se faufiler dans ma gorge, de remonter le long du câble afin d’échapper aux avanies de la pesanteur. Je suis pendu, à bout de bras, à un simple harnais qui descend à toute vitesse vers un sol qui se trouve encore plusieurs centaines de mètres sous mes pieds.
— Vous n’avez aucune chance de vous échapper, poursuit la voix. Rendez-vous et il ne vous sera fait aucun mal !
Tombant de manière contrôlée à la même vitesse que moi, le drone me parait être une gigantesque et vilaine mouche qui volette nerveusement aux alentours, me passe entre les jambes, me frôle le visage.
— Nellio ? Je sais que tu m’entends. C’est moi, Georges !
Sous le coup de la surprise, je manque de lâcher le baudrier.
— Je t’en supplie Nellio, fais ce qu’ils demandent. Rends-toi !
Georges ! Bon sang, ils ont dû le capturer. Ils doivent le forcer à me parler, peut-être sous la torture ! Dans un geste de colère, je balance mes deux pieds vers le drone. Serrant brusquement les jambes, j’arrive à le coincer. Je tente vainement de l’écraser entre mes genoux. Un conseil de Max me revient brusquement en mémoire. Une petite phrase complètement anodine entendue alors que nous jouions, illégalement, avec des drones amateurs.
— Si un jour tu veux désactiver un drone, m’avait dit Max, retourne-le, mets-le tête en bas. Tous les drones ont ce switch de sécurité, c’est historique. La majorité des opérateurs ont oublié l’existence de cette fonctionnalité mais elle est encore dans tous les système d’exploitation, y compris gouvernementaux. C’est bon à savoir.
— Pourquoi ? lui avais-je demandé. En quelle occasion voudrais-tu désactiver un drone ?
— On ne sait jamais, avait répondu Max. On n’est jamais trop paranoïaque.
C’est le moment de vérifier l’étendue des connaissances de Max. D’un brusque mouvement du bassin, je balance les jambes et retourne le drone. J’écarte les genoux pour le voir soudainement tomber, inerte. Sacré Max. Merci pour ce judicieux conseil ! Qui aurait cru ?
Je lève la tête. Au dessus de moi, j’aperçois plusieurs formes humaines descendant le long des filins. Les soldats, déjà ? Pourquoi n’ont-ils plus d’uniformes ? Je réalise soudain qu’il s’agit des autres habitants de l’immeuble. Ayant aperçu une évacuation, ils ont immédiatement réagi comme si le bâtiment allait s’écrouler. Ils sont à présent des dizaines à descendre, en provenance de tous les étages !

Je souris intérieurement. Depuis le début du millénaire, les gouvernements nous repassent en boucle les images des attentats de 2001. Un devoir de mémoire, disent-il. En vérité il s’agit d’attiser la peur afin de mieux nous contrôler. Personne n’est dupe. Mais ce matraquage incessant de tours s’effondrant et de civils se jetant dans le vide a créé une véritable psychose. À la moindre alerte, les habitants des grattes-ciels évacuent sans réfléchir par câble ou en parachute. Du moins dans les quartiers où les câbles et parachutes sont encore fonctionnels.

Je sens mon filin ralentir. Sous moi, j’observe avec soulagement la rue se rapprocher. Sauvé, je vais bientôt toucher le sol ! Je commence à distinguer les badauds et les gardes de sécurité qui, le nez en l’air, nous regardent tomber. Étant descendu bien plus vite que l’ascenseur, j’escompte partir avec une avance assez confortable sur les soldats et me fondre dans la foule d’un quartier populaire.
— Écartez-vous ! crié-je aux badauds.
Le câble se ralentit tout à fait pour les derniers mètres. Arrivé à quelques centimètres du trottoir, je lâche ma prise sur le harnais. Une douleur fulgurante me traverse les doigts. Mes mains sont ensanglantées, mes articulations ont blanchi sous l’effort.
— Arrêtez l’évacué qui vient de descendre par câble ! hurle une voix.
— Merde, pensé-je, il y a évidemment une escouade en bas de l’immeuble.
Dans son armure noire, un soldat s’avance vers moi. Il est soudain balayé. Une forme indistincte lui tombe dessus dans un concert de hurlements et d’os broyés. Un évacué dont le freinage du câble a visiblement mal fonctionné. Un second évacué atterrit à quelques mètres de moi. Suivi immédiatement par plusieurs dizaines. Une voix assourdie me parvient sur la droite.
— Chef, on arrête lequel ?
Je me met aussitôt à courir dans la direction opposée, me faufilant à travers la forêt de câbles qui s’emmêlent et d’évacués hébétés qui se posent, se poussent, se questionnent, se reconnaissent.

En quelques secondes, je me glisse dans une ruelle transversale. Pressant le pas, Je m’éloigne autant que possible et passe plusieurs blocs. J’essaie de ne pas penser. Eva. Georges. L’adrénaline retombe, je suis en état de choc. Je revois des images du corps d’Eva déchiqueté chirurgicalement par les balles. Pas une goutte de sang. Pas un hurlement. La mort propre et efficace. Où aller ? Que faire ? Je cours à l’aveuglette. Les publicités qui envahissent mon champ de vision me rappellent brusquement que je suis sorti du quartier riche. Je suis seul… Eva… Je bouscule des passants, je rase les murs, je m’éloigne. Les remugles d’ordures, l’obscurité de cette ruelle me semblent inconnus. Où suis-je ? Des millions de publicités chamarrées clignotent dans mon champs de vision. Où aller ? Eva ! Il faut que je m’arrête pour respirer, que je reprenne mes esprits. Si l’on excepte les amoncellements de détritus et la florissante population de rats, cet étroit passage entre deux immeubles borgnes me semble parfaitement désert. Ne devrais-je pas regagner la sécurité de la foule ?

Une main ferme se pose brusquement sur mon épaule. Dans mon dos résonne une voix grave, sépulcrale, rocailleuse :
— Arrêtez !

 

Photo par Simon & his camera. Merci à Roudou pour le fan-art de l’épisode 11.

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La vaine résistance des entreprises zombies

Wednesday 15 January 2014 at 20:23

zombies

Cet hiver, j’ai décidé d’acheter un gadget informatique. Pour une raison administrative quelconque, je ne l’ai pas commandé sur le web mais je me suis rendu dans le magasin d’une grande chaîne (VandenBorre, pour ne pas la nommer). Dans ce magasin, alors que j’attendais mon tour pour payer, j’ai surpris une discussion entre un client énervé et un vendeur :

— C’est un scandale, se plaignait le client, c’est beaucoup plus cher que le prix indiqué sur votre site.
— Notre site est mis à jour régulièrement pour tenir compte des variations de prix. Il est possible que le prix actuel soit différent de celui que vous avez vu si vous avez consulté le site hier.
— Mais c’est scandaleux (le prix était 20% plus cher) ! Je suis venu car c’était légèrement moins cher que sur Amazon. Mais maintenant, c’est clairement plus cher. Si j’avais su, j’aurais directement commandé chez Amazon.

À ce moment, le vendeur se fit particulièrement hautain et désagréable. Il répliqua très sèchement.
— Sauf que chez nous, au moins, vous avez le service qui va avec.
C’est certain que se faire engueuler, c’est un service qui vaut la différence de prix, pensai-je.
— Et puis, poursuivit le vendeur sans se démonter, c’est plus facile pour vous de venir ici !
— Bien sûr que non, repris le client, j’ai du prendre ma voiture, j’ai du me garer. Avec Amazon, j’ai le paquet devant ma porte.
— Mais avec Amazon, vous êtes coincé si vous avez le moindre soucis ou si vous devez renvoyer.
— Peut-être répondit le client. Mais tant que ça marche…

Cette conversation est absolument véridique. Elle illustre bien le problème actuel des magasins qui sont plus chers et offrent un service nettement inférieur à Amazon. Car, dans ce cas-ci, le client désabusé ignorait que la politique de retour d’Amazon fonctionne extrêmement bien. Si vous êtes déçu, que le produit est défectueux ou que vous changez tout simplement d’avis, il suffit d’imprimer une étiquette fournie au format PDF par Amazon, de la coller sur la boîte originale et de vous rendre dans le point Poste le plus proche. Pour moi qui habite à quelques enjambées de la librairie de mon quartier, qui fait point Poste, les retours Amazon sont nettement plus simples que les retours via le magasin où il faut prendre sa voiture, se garer, trouver le vendeur qui connaît la procédure, se justifier, retrouver le ticket de caisse, etc. Sans compter qu’Amazon rembourse comptant là où la plupart des magasins offrent des bons d’achats.

Après avoir assisté à une scène de ce type, il faut être bien aveugle pour croire que ces magasins existeront encore dans quelques années. Il est évident que leur business model est condamné. Victime du grand méchant Amazon-Ken, ils sont morts mais ne le savent pas encore. Ce sont des entreprises zombies.

Car ce vendeur n’est pas un cas isolé. Il y a quelques mois, j’entendais l’interview d’un responsable de la FNAC Belgique. À la question « N’êtes-vous pas menacés par Amazon ? », il répondait « Nos clients nous sont fidèles. Ils viennent avant tout pour l’ambiance du magasin, pour découvrir. ». J’ai souri intérieurement : il s’agissait presque mot pour mot d’une phrase que j’avais utilisée pour décrire l’étape du déni dans le processus de deuil d’un business model. Sans compter l’allusion à la tellement merveilleuse “ambiance” de la FNAC. J’en rigole encore.

Après le déni, la colère et le marchandage pour obtenir un acharnement thérapeutique de la part de l’état, comme les taxis ou le secteur du livre en France, nous entrons dans une nouvelle ère cruciale du deuil des entreprises : la dépression. Les entreprises menacées par une solution nouvelle et extrêmement efficace (Amazon, Uber) se lancent dans des attaques en règle, faisant surgir des scoops sur les rythmes inhumains infligés aux travailleurs d’Amazon. Mais, entre nous, que savez-vous des conditions de travail des employés et des fournisseurs de la FNAC, de VandenBorre ou de PriceMinister ?

Pire, les entreprises zombies mettent en place des stratégies qui vont à l’encontre de l’intérêt du client. Tout comme les véritables zombies, elles n’ont plus aucun espoir si ce n’est vous soutirer tout ce qu’elles pourront, de vous sucer la dernière goutte de cerveau avant de pourrir définitivement. Elles tenteront à tout prix de vous convaincre du bien fondé moral d’acheter chez eux plutôt que mieux et moins cher ailleurs.

À la FNAC, par exemple, j’avais acheté ma liseuse Kobo. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que le prix que j’avais payé en magasin était plus cher que le prix en ligne sur le site de la FNAC elle-même, me laissant un goût amer en bouche ! De plus, la liseuse forçait l’affichage d’un logo FNAC en lieu et place de la couverture de mes livres. Introduire une telle « contre-fonctionnalité » illustre à quel point l’entreprise est désespérée. Le résultat fut, évidemment, de conseiller mes amis d’acheter une liseuse Kobo partout sauf à la FNAC, un avis qu’au moins un de mes amis a suivi.

Les magasins physiques ne sont pas les seuls menacés par Amazon: depuis PriceMinister (à éviter à tout prix!) qui vous abonne contre votre gré à une quinzaine de mailing lists aux vendeurs qui refusent d’annuler une commande confirmée par erreur deux minutes plus tôt en passant par ceux qui vous font payer le retour de la marchandise ou ajoutent, à la dernière étape, des frais de port prohibitifs en espérant que vous n’ayez pas le courage d’annuler toute la procédure. Le point commun ? Le désespoir de voir Amazon fournir un service de meilleure qualité et une volonté de soutirer autant que possible d’un client qui s’est, par hasard, un peu éloigné d’Amazon.

Depuis quelques années, chaque fois que j’entre dans un de ces magasins, le vendeur tente à tout prix de me vendre des accessoires ou des extensions de garanties, fait la moue lorsque je refuse, me soutient que les produits qui ne sont pas disponibles en magasin n’existent pas et sont le produit de mon imagination. Les sites de vente m’innondent de spam alors que, sur Amazon, j’ai la paix. Mais peut-être que le pire est de voir des personnes influentes et éduquées soutenir cette horde de zombies en espérant arrêter, avec quelques lois absurdes et quelques arguments moraux douteux, le progrès technologique. Afin de rester dans ce bon vieux monde statique qu’elles connaissent si bien et qui a fait leur fortune.

 

Photo par Caio Shiavo.

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Le pommier magique

Tuesday 14 January 2014 at 12:30

pommier

Au fond de mon jardin, après une petite clôture rouillée, s’étend un grand verger rempli de pommiers. Au printemps, les oiseaux gazouillent et, en été, de délicieuses pommes dorées reflètent les multiples rayons du soleil.

Marcel, mon voisin, vend sa récolte à un industriel venu de la ville. Après la récolte, de bruyants camions chromés viennent chercher les pommes pour en faire de la compote.

Tout au fond du verger, à la limite de mon jardin, se tient un très vieux pommier dont le tronc noueux dessine de noires arabesques. Comme le visage d’un vieil homme sage, il semble à la fois flétri et durci par le temps. Une longue branche s’étend au dessus de la maigre barrière et apporte une ombre bienfaisante sur mon petit carré d’herbe violette.

Je n’y aurais jamais prêté réellement attention si, ce matin là, je n’avais vu une superbe pomme dorée et brillante se balançant au-dessus de moi. Elle paraissait croquante et juteuse, gorgée de soleil, de parfums et de cris d’oiseaux. Je n’hésitai qu’un instant. Après tout, la pomme n’était-elle pas sur mon terrain ? Et puis, des pommes, Marcel en avait tant !

Je la cueillis et la croquai avec délectation. Quelle ne fut pas ma surprise de constater, quelques instant plus tard, que la même pomme se tenait toujours sur sa branche. Pourtant, le trognon dénudé que je tenais en main prouvait que je n’avais pas rêvé. Étonné, je cueillis cette seconde pomme pour la porter à ma compagne. À mon retour, je découvris une troisième pomme. Ne voulant laisser passer une telle aubaine, je remplis un seau entier de magnifiques pommes dorées. Mais, sur sa branche, la pomme me narguait encore et toujours.

Enfourchant ma bicyclette, je me rendis chez Marcel afin de le prévenir. Il constata, comme moi, le mystérieux phénomène.
« Tu pourrais augmenter ta production de pommes ! lui dis-je.
— Oui mais cueillir cette pomme demande du travail. Dans mon verger, ce sont des automates parfaitement calibrés qui s’occupent de tout. Et puis, je vis bien avec ce que m’achète l’industriel.
— Alors, ne pouvons-nous pas en faire profiter les plus démunis ? dis-je.
— C’est vrai, me répondit Marcel. Tu as ma bénédiction. »

Je passai donc l’après-midi à cueillir des seaux de pommes que je portai au centre de redistribution volontaire des ressources. Interpellé par ma démarche, je discutai avec le Maire qui me suggéra d’apporter des pommes dans toutes les écoles. Cela serait également une excellente opportunité de promouvoir les bons produits du terroir face au règne tout-puissant des barres sucrées sous plastique aseptisé. Enthousiaste, je me mis au travail. Tous les jours, je m’astreignais à cueillir une dizaine de seaux pour les écoles de la région. Chaque soir, mes muscles grinçaient sous les courbatures mais j’étais heureux, satisfait. Je m’endormais avec un large sourire aux lèvres.

Un matin, ma compagne vint me trouver dans le jardin avec un étrange appareillage.
« Cela fait plusieurs jours que je te regarde, dit-elle. Alors j’ai adapté un de nos bras robotisés et je l’ai reprogrammé. Il va désormais cueillir des seaux entiers sans effort et de manière beaucoup plus efficace. En ajoutant un câble transporteur, les seaux seront directement amenés devant la maison. Ceux qui le souhaitent n’auront qu’à se servir. Tu demanderas aux écoles de venir chercher les pommes elles-mêmes. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Après quelques jours, les camionnettes venaient de la région entière pour charger des caisses de pommes gratuites. Tout semblait allait pour le mieux lorsque je fus réveillé un matin par des coups tapés à ma porte. Enfilant rapidement un peignoir, j’ouvris la porte, ébouriffé. Devant moi se tenait Marcel, l’industriel et un agent de la garde galactique.

« Monsieur, commença l’industriel, nous sommes venu régler l’affaire de ce vol permanent que vous perpétrez aux dépends de monsieur Marcel.
— De vol ? fis-je d’une voix ensommeillée.
— Oui, intervint le garde. Vous êtes accusé de vol de pommes dans la propriété de monsieur Marcel.
— Mais c’est ridicule, balbutiais-je.
— Permettez ? C’est à moi d’en juger. Pouvez-vous me montrer l’endroit du délit ? »

Nous nous rendîmes tous les quatre, moi en pantoufles et peignoir, vers le fond du jardin où je montrai la branche sur laquelle luisait une belle, magnifique, succulente pomme dorée.

« Voyez ! dis-je. Je n’ai pas volé de pommes. Elle est sur sa branche !
— Regardez monsieur le garde, intervint l’industriel, tout cet outillage est destiné à cueillir les pommes. Il y a donc bel et bien vol !
— En effet, fit le garde. Cela me semble clair !
— Mais je n’ai jamais été sur le terrain ! Marcel n’a jamais manqué de pomme. Il ne peut y avoir vol !
Le garde semblait embêté.
— La loi ne prévoit pas le cas des pommiers magiques. Si vous avez pris des pommes, c’est qu’il y a vol.
— Mais Marcel avait marqué son accord ! Dis leur, Marcel ! »
Marcel baissa les yeux.
« Je suis désolé, balbutia-t-il. Mais l’industriel menace de ne plus m’acheter ma production. Je n’ai pas le choix.
— Pourquoi ? demandai-je.
— C’est très simple, me répondit l’industriel. De plus en plus de gens viennent chercher des pommes illégales chez vous et font de la compote chez eux, à la maison. Ils inventent des recettes qu’ils se transmettent. Si je ne peux plus vendre de la compote, je ne peux plus acheter chez Marcel. Bien sûr, je pourrais me fournir chez vous mais je suis honnête. Je respecte le travail des autres, moi ! Je sais que tout travail mérite salaire et je n’exploite pas honteusement celui des autres !
— Ce serait ma ruine, sanglota Marcel. Tu comprends ? Je dois payer l’emprunt pour rembourser les machines agricoles. Sans compter leur entretien.
— Mais je voulais juste que tout le monde puisse manger à sa faim !
— Que se passerait-il si tout le monde faisait comme vous ? répliqua sèchement l’industriel. Incivique ! »

Je restai sans voix, pris au dépourvu. Le garde galactique me jeta un œil sévère.
« Votre compte est bon !
— Mais je n’ai rien fait de mal ! Au contraire, je me contente d’aider les pauvres et les écoles. J’ai aidé à promouvoir une alimentation saine auprès de nos jeunes.
— C’est vrai, acquiesça le garde. Cela joue en votre faveur. En échange de votre promesse de ne plus recommencer, messieurs Marcel et l’industriel ici présents accepteront certainement d’abandonner les charges retenues contre vous.
— D’accord, dit l’industriel. Mais alors, il nous faut des garanties. Coupez cette branche !

Sous mon regard hébété, le garde galactique entreprit de scier consciencieusement la branche magique. Il démonta également le bras robotisé et l’embarqua. Sans un mot, ils se retirèrent, emportant avec eux tous les seaux de pommes qui traînaient dans le jardin. Penaud, Marcel m’adressa un timide geste de la main avant de disparaître. Je contemplai un instant la branche morte qui gisait sur le sol. Un peu de sève s’écoulait.

Mélancolique, je rentrai dans la maison. Ma compagne se réveillait.
« Tu as bien dormi ? me demanda-t-elle.
— J’ai rêvé qu’une magie impromptue permettait soudainement au monde entier de ne plus mourir de faim, de manger sainement, équilibré et d’être en bonne santé.
— C’est un rêve merveilleux.
— Mais nous avons du abandonner cette magie. La loi ne prévoyait pas ce genre de cas.
Elle posa une main sur mon bras et, de l’autre, porta une tasse de thé fumante à ses lèvres.
— Ne t’inquiète pas ! De la magie, il y en a dans chaque regard, chaque sourire. La loi ne pourra pas toujours la contrecarrer. Il suffit d’être patient. »
Elle me décocha un sourire. Je répondis par un clin d’œil. Elle se mit à rire doucement. Emporté par son élan, je ne pus réprimer un large sourire qui se transforma rapidement en un rire franc, libéré. Après quelques secondes, nous riions tous deux aux éclats. Nous nous tenions les côtes sans plus pouvoir nous arrêter. Essuyant des larmes de joies, ma compagne hoqueta :
— Tu vois ? La magie fonctionne déjà !

 

Photo par Rovanto.

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Printeurs 11

Saturday 11 January 2014 at 11:40

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Ceci est le billet 11 sur 14 dans la série Printeurs

Je n’ose faire le moindre geste, je retiens ma respiration. Eva me fait signe d’approcher et je la rejoins prudemment, à pas feutrés comme si j’avais peur de bousculer les atomes d’atmosphère. Cette atmosphère qui contient à peu près tous les éléments chimiques en quantité infime mais suffisante pour imprimer la plupart des matériaux courants. Je jette un œil dans l’aquarium du printeur et étouffe un cri de surprise. Le roi Arthur !

Il semble endormi. Doucement, j’avance une main vers son pelage. Je le caresse. Il est chaud, doux au toucher. Mais il ne bouge pas. Je tente de le chatouiller, de le faire réagir, je lève une patte. Elle retombe inerte.
— Il est mort, murmuré-je.
— Ce corps n’a jamais été vivant, me répond Eva. Il n’est pas mort. Il s’agit tout simplement d’un assemblage d’atomes. Le printeur…
Elle s’arrête, soudainement terrifiée, comme si un diable venait de se dresser devant ses yeux exorbités. Je l’entends murmurer d’une voix à peine audible.
— Ils arrivent.
— Eva ?
Elle se reprend brusquement.
— Je disais que ce corps n’a jamais été vivant. Il lui a manqué ce petit quelque chose…
— Que veux-tu dire ?
La voix de George résonne dans mon dos.
— L’âme ! C’est bien à cela que tu penses Eva ?
Elle acquiesce en silence. L’âme ? Cela n’a aucun sens ! Georges nous tourne le dos et s’éloigne vers la cuisine. Je ne peux retenir une exclamation.
— Mais enfin Eva, qu’est-ce qui te prend ? L’âme ?
— Chut, pas si fort !
Elle agite les mains pour me faire signe de me taire. Je suis complètement déconcerté. J’ai l’impression que certains aspects de cette affaire m’échappent.
— Eva, ce que tu appelles âme n’est qu’une série de courants électriques entre des neurones.
— Nellio, je t’en prie. Restons-en là !
Je réfléchis à voix haute.
— Le printeur n’est en effet pas programmé pour analyser et reproduire un courant électrique mais…
Eva m’interrompt en m’attrapant le poignet. Elle fait apparaître un petit objet que je reconnais comme étant une carte mémoire. Cependant, les bords me semblent brillants, métalliques, comme aiguisés.
— Nellio, je sais qu’ils arrivent. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Je te supplie de me faire confiance et de ne pas poser de questions.
— Mais… Ouaïe !
D’un coup sec du pouce, elle vient de m’enfoncer la carte mémoire sous la peau. Le bord tranchant a pénétré dans le dos de ma main comme dans du beurre et s’est parfaitement glissé sous l’épiderme. Je contemple avec surprise la petite plaie suintante de sang. Rien ne permet de deviner la greffe dont je viens de faire l’objet. Une cachette parfaite.
— Écoute-moi bien Nellio, ta vie vaut désormais plus que la mienne.
De ses deux mains, elle enserre brusquement mon visage.
— Quoiqu’il puisse arriver, quoi que tu puisses voir, sauve ta peau. Ta peau, c’est notre avenir, tu comprends ?
Je tente de l’écarter doucement.
— Écoute Eva, nous sommes chez Georges, tout va bien, ne t’inquiète pas comme ça.
Je la vois jeter un regard angoissé vers l’ascenseur. Une lumière clignote annonçant l’ouverture prochaine des portes. Au même moment, un bruit de verre brisé nous parvient de la cuisine.
— Georges ! murmuré-je.
Je me tourne vers la baie vitrée juste à temps pour voir une forme noire. Des dizaines de formes noires. Suspendues à des câbles. Des jambes. Des bottes. Des semelles qui transpercent le vitrage, qui le déchirent et le blessent. Le fracas est assourdissant. Les formes noires sortent également de l’ascenseur, coulantes, silencieuses. J’entraperçois certaines venir de la cuisine, souples et fluides. Je distingue les épaules rembourrées, les torses blindés, les armes tenues à bout de bras. Surréelle, venue de nulle part, une voix gronde et rugit, emplissant la pièce.
— Ne bougez plus, placez calmement les mains sur la tête.
Avant que le cercle des ombres ne se referme sur nous, Eva me tire par le bras et me projette dans un coin de la pièce où se trouve une fenêtre rectangulaire de la largeur d’une porte étroite. Elle lance un bras sous une tenture décorative.
— Ne bougez plus ! ordonne la voix. Peloton, en position de tir !
Dans un feulement, une forme blanche bondit soudain de sous le divan et saute vers le visage d’une des formes noires. Toutes les armes se tournent vers le roi Arthur et sa malheureuse victime. Profitant de la confusion, Eva me tend une mince ceinture reliée à un filin. Un harnais d’évacuation ! Bien sûr ! Les riches en ont encore dans leurs tours ! Le filin doit faire exactement la taille de l’immeuble et être relié à un enrouleur à vitesse contrôlée. Je sais également que dès les premiers signes de traction sur le câble, la vitre se désagrégera grâce à de minuscules explosions dans l’épaisseur même du verre.
— Sauve ta peau Nellio ! Fais moi confiance !
— Mais… Et toi ?
— L’âme est immortelle !
— Halte ! Rugit la voix.
Je reste interdit. Sans remuer les lèvres, Eva me chuchotte :
— Au premier coup de feu, tu sautes sans hésiter. Ne t’inquiète pas, l’âme est immortelle.
Les mains tremblantes, je contemple le baudrier que je n’aurai pas le temps d’enfiler. Je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Bravement, Eva s’avance vers les hommes en armes. Policiers ? Soldats ? Milice privée ? La différence n’est de toute façon qu’une argutie juridique et les balles ont toutes le même effet sur un corps de chair et de sang.
— Attendez, supplie-t-elle, ne nous faites pas de mal ! Nous sommes innocents !
— Restez où vous êtes, gronde la voix que je devine provenir de drones équipés de haut-parleurs.
Ignorant l’injonction, Eva s’avance à travers l’appartement dévasté et les morceaux de verre. Elle est une fleur portée par la brise au milieu des silhouettes caparaçonnées de noirs, étranges insectes casqués aux visages cachés par des masques menaçants. Les fusils se tournent vers elle, j’entends le cliquètement des doigts qui se posent sur les détentes. Lentement, Eva tourne la tête vers moi. Elle me fait un sourire. Calme. Résigné. Je lis dans son regard la confiance. Elle fait un pas de plus.
— Noooon ! hurlé-je.
— Feu ! ordonne la voix.
L’enfer jaillit soudain des canons. Je suis aveugle, je suis sourd. Je hurle, je veux me précipiter vers le corps en train d’être déchiré, déchiqueté. Je m’élance mais je suis soudain retenu par le câble du baudrier. La voix d’Eva résonne en moi.
— Saute sans hésiter, l’âme est immortelle !
Il ne s’est pas passé une seconde depuis le début de la fusillade. Dans une brusque volte-face, les doigts agrippés au harnais, je me jette dans la fenêtre. Aidé par les micro-explosions, le verre cède sans effort sous mon poids, le fracas se mêle à mon long hurlement et je me retrouve en train de tomber dans le vide.

 

 Photo par Arsenie Coseac.

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Source: http://ploum.net/printeurs-11/


La fin des commentaires ?

Thursday 9 January 2014 at 16:29

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Lorsque je me suis lancé dans mon NaNoWriMo, j’ai décidé de diminuer autant que possible les distractions non-productives parmi lesquelles l’administration des commentaires de mon blog. Cela a tellement bien fonctionné et cela m’a tellement soulagé que je n’ai pas vu l’intérêt de les réactiver. Les commentaires resteront donc fermés jusqu’à nouvel ordre. Mais pourquoi agir de cette manière ?

Parce que c’est scientifique !

Le site PopularScience.com a également supprimé la possibilité de laisser un commentaire. La décision se base, comme on peut s’y attendre, sur les résultats d’une étude scientifique qui démontre que les commentaires dégradent l’appréciation que les lecteurs ont d’un article. C’est aussi simple que ça : avoir des commentaires est contre-productif si vous cherchez à produire du contenu perçu comme de qualité.

Intuitivement, nous en avons d’ailleurs tous déjà fait l’expérience : regardez une vidéo sur Youtube avec vos amis et vous observerez que, très rapidement, la conversation déviera vers la déplorable qualité des commentaires liés à cette vidéo. Le message, la qualité du film n’y changera rien.

Même une minorité de commentaires de piètre qualité est suffisant pour tirer vers le bas le niveau entier de la discussion. À tel point que beaucoup d’internautes ont pris le parti de ne pas lire les commentaires, ritournelle reprise de manière humoristique par un compte Twitter dédié. Mais c’est souvent peine perdue : la curiosité et un défilement un peu trop rapide amèneront très vite la majorité d’entre nous à lire certains commentaires, à vouloir réagir, à rentrer dans une boucle négative de frustration, de non-écoute.

Plusieurs lecteurs m’ont explicitement suggéré de fermer les commentaires de mon blog, ce qui est un signal important.

Parce que c’est un gouffre d’énergie

Si l’administration des commentaires semble une opération parfaitement anodine, elle produit néanmoins énormément d’énergie négative. Tout d’abord, je suis obligé de régulièrement vérifier si des nouveaux commentaires ont été postés. Ce n’est pas grand chose mais malgré tout une vérification de plus dans la routine mail-réseaux sociaux-agenda-SMS. Ou plutôt trois vérifications : les commentaires publiés, pour éventuellement répondre ou supprimer les indésirables, les commentaires à modérer et la file de spam dans laquelle se glissent régulièrement des commentaires légitimes.

Pour chaque nouveau commentaire, je dois prendre la décision de le publier ou non. Et cette décision est chaque jour plus difficile. Ce commentaire semble logique et construit mais le site web du posteur est à caractère publicitaire. Acceptable ou non ? Ce commentaire est bourré d’injures mais n’est-ce pas la liberté d’expression de l’auteur ? Bref, des dizaines de micro-décisions à prendre tous les jours avec, à chaque fois, la crainte de prendre la mauvaise et de vexer des lecteurs.

Le tout dans une atmosphère d’agression permanente. Car il suffit d’un commentaire injurieux, insultant ou agressif pour pourrir une journée. Le cerveau humain a tendance a retenir et mettre en valeur les agressions. Je l’ai constaté empiriquement le jour où, sur un billet fortement débattu, j’ai exprimé le sentiment que la moitié des commentaires étaient violemment en opposition avec mon propos. Or, après vérification et comptage, j’ai découvert que les commentaires incriminés étaient largement minoritaires. Leur impact émotionnel avait cependant été très important sur moi.

Car le relatif anonymat des commentaires a tendance à lever les inhibitions et accroître l’agressivité. Je ne parle même pas des commentaires qui exigent des réponses de ma part ou qui, ayant été filtrés comme spams, s’insurgent sur le filtrage que j’exerce, exigent, vitupèrent.

Au final, je me suis rendu compte que m’occuper des commentaires publiés sur mon propre site me stressait. Dans certains cas extrêmes, la crainte des commentaires pouvait repousser la publication d’un billet!

Parce que l’utilité est devenue plus que limitée

Bien sûr, on pourrait arguer que le jeu en vaut la chandelle, que les commentaires sont utiles. Mais je ne pense plus que ce soit le cas. Si le commentaire souhaite apporter un éclairage différent, une critique, l’auteur est tout à fait libre de le faire sur son propre blog ou sur les réseaux sociaux. Si, au contraire, le lecteur souhaite avoir ma réaction ou poser des questions, le mail fonctionne très bien. J’ai découvert avec amusement que la plupart des commentateurs de qualité sur mon blog commentent également sur au moins un réseau social. Certains m’ont même demandé où je préférais qu’ils commentent. Je ne risque donc pas de perdre leurs avis ou leurs pertinentes corrections.

Les commentaires ont également une propension à se transformer en une discussion entre trois ou quatre intervenants, sans le moindre rapport avec le sujet initial et excluant tout nouvel apport.

Les commentaires restaient également une mesure, très subjective, du succès d’un billet. Je me souviens d’une époque où je tirais une grande fierté du grand nombre de commentaires. J’ai le sentiment d’avoir évolué, de m’être affranchi de cette dépendance.

Merci pour tous vos commentaires au cours de ces neuf années. J’espère que vous continuerez à me commenter et critiquer sur Google+, Facebook, Twitter, par mail ou sur le réseau de votre choix.

EDIT: Un argument qui revient souvent dans l’intérêt des commentaires est de compléter utilement l’information pour les futurs lecteurs. J’ai oublié de préciser que c’est toujours possible. Si je reçois des commentaires pertinents par mail, je peux rajouter les informations dans le billet directement (et je l’ai déjà fait).

 

Image par Marie Coleman.

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Source: http://ploum.net/la-fin-des-commentaires/