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15 Livres pour votre été…

Saturday 23 July 2016 at 02:28

Comme certains le demandent régulièrement, voici une petite sélection d’ouvrages recommandés, pour agrémenter votre été..

N’hésitez pas à en recommander vous-aussi en commentaires…

bibliotheque

I. Économie

1-1/ Dominer le monde ou sauver la planète ?, de Noam Chomsky

(voir aussi du même auteur : Deux heures de lucidité & Comprendre le pouvoir)

La politique actuelle de l’administration Bush sur la scène mondiale constitue-t-elle une rupture avec la position traditionnelle des États-Unis ? Pour Noam Chomsky – qui signe là son premier grand essai depuis une quinzaine d’années –, la Stratégie de sécurité nationale adoptée en 2002 a eu de nombreux précédents dans la pratique des administrations passées, tant républicaines que démocrates. Ce qui est vraiment nouveau, c’est que cette attitude n’est plus déniée mais revendiquée ouvertement.

Avec autant d’indignation que d’humour, Chomsky analyse le discours du projet américain, dont il souligne très efficacement l’illogisme et l’injustice. Hégémonie ou survie : tel est, selon Chomsky, le choix historique aujourd’hui, et nul ne sait quelle orientation va l’emporter.



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N.B. Pour ceux qui souhaitent, un lien direct pour acheter ces livres.
Par transparence, c’est le prix normal, mais 7 % seront reversés au blog – après vous l’achetez où vous voulez… 🙂

1-2/ La crise de trop – Reconstruction d’un monde failli, de Frédéric Lordon

(voir aussi du même auteur : Jusqu’à quand ?)

Alors même qu’elle n’a pas encore épuisé ses développements propres, la crise financière s’est déjà dépassée elle-même. Elle s’est dépassée économiquement en une récession meurtrière. Elle s’est dépassée politiquement car le dérèglement financier finit par apparaître pour ce qu’il est vraiment : le symptôme d’un dérèglement d’une tout autre nature et d’une tout autre échelle. C’est un modèle d’ensemble qu’une sorte de «catalyse par les points extrêmes» rend d’un coup visible, et surtout odieux. Comment la société a-t-elle pu tolérer si longtemps de tels niveaux d’inégalités ? Pourquoi a-t-il fallu atteindre le point d’obscénité de l’enrichissement de la finance pour produire enfin une mise en question ? Quelles forces ont oeuvré si longtemps à installer et défendre pareille configuration du capitalisme ?

Et aussi, maintenant, quelles sont les voies de sortie, à quelles transformations radicales faut-il procéder ? Le livre fait des propositions. De la refonte totale des structures bancaires en un «système socialisé du crédit» jusqu’au desserrement des deux contraintes qui écrasent le salariat – celle de la rentabilité actionnariale et celle de la concurrence internationale sans rivage -, il s’agit de saisir l’opportunité historique d’une «nouvelle donne», seule à même de dénouer une crise sociale extrême.



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1-3/ Quand le capitalisme perd la tête, de Joseph E. Stiglitz

Poursuivant le procès du libéralisme sans limites amorcé dans La Grande Désillusion, Joseph Stiglitz s’appuie cette fois sur son expérience de quatre ans en tant que conseiller économique principal du président Clinton pour répondre à une question centrale : comment, au tournant du troisième millénaire, est-on passé du prétendu ” triomphe ” du capitalisme à l’américaine – bien entendu surévalué et fondé sur des bases très incertaines, notamment l’effervescence boursière et tout ce qui s’ensuit (stock-options, tyrannie des actionnaires…) – à une chute retentissante ?

Avec une clarté de propos remarquable et une attention constante aux mécanismes économiques les plus concrets, l’auteur aborde le phénomène de la bulle spéculative, la vague des déréglementations aux Etats-Unis – en particulier dans le domaine des télécommunications – et leurs conséquences, ou encore les scandales comptables, à commencer par le premier et le plus retentissant : le cas Enron. Fort de ses observations, Stiglitz esquisse les grandes lignes d’un ” idéalisme démocratique “, vision d’avenir fondée sur un juste équilibre entre le marché et l’Etat, et sur des valeurs telles que la justice sociale (égalité des chances, priorité à l’emploi) ou encore le droit du citoyen à l’information.



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1-4/ L’horreur économique, de Viviane Forrester

Viviane Forrester, passionnée de littérature, férue de philosophie et de psychanalyse, a rencontré avec cet ouvrage un succès sans précédent. Dénonçant le culte de la rentabilité et la tyrannie du profit, l’auteur prend l’exact contre-pied de l’idéologie libérale qui prétend subordonner toute décision politique aux seuls impératifs de l’économie.
Ce livre révolté n’est cependant pas révolutionnaire. S’inspirant largement des analyses de Hannah Arendt qui annonçait déjà les dangers liés au dépérissement du politique, devenu l’instrument privilégié de l’ordre économique existant, l’auteur appelle de ses voeux un renouveau du débat démocratique. L’intérêt essentiel de ce best-seller, écrit avec talent et conviction, est de révéler l’ampleur du désastre humain induit par la démission des élites et l’apathie du citoyen.

Déploration vaine ou coup de colère salutaire, cet ouvrage s’inscrit résolument dans la tradition humaniste, stigmatisant la paresse et la lâcheté qui pérennisent l’injustice. Toute la question est de savoir si Viviane Forrester, après avoir été entendue, a des chances d’être écoutée.



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1-5/ Economix : la première histoire de l’économie en BD, de Dan E. Burr

Mêlant la bande dessinée avec des textes clairs et pleins d’humour, ce roman graphique transforme la « science obscure » de l’économie en une histoire amusante et accessible à tous.

Cette BD/document d’un nouveau genre explore trois siècles de pratiques économiques. Elle raconte la mondialisation, les grands penseurs, les impasses et les rebonds, l’impact des guerres, des changements climatiques ou des pénuries de ressources.

Clair et pédagogique, tout en images, avec l’humour en prime, Economix est indispensable dans toutes les bibliothèques. Comprendre l’économie, c’est maîtriser notre destin.



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[Bonus] Les faits sont têtus, d’Olivier Berruyer  🙂

Un réquisitoire contre la vision actuelle à court terme de la finance.

100 graphiques originaux, tout en couleurs, permettent de comprendre la crise dans laquelle nous sommes plongés et ce qui nous attend. L euro aggrave la crise au lieu de protéger l Europe.
Le compte à rebours de l éclatement de la monnaie unique a-t-il commencé ? Le maintien de l euro nécessiterait des transferts massifs entre nos pays, auxquels les peuples ne sont pas prêts.

Nous ne retrouverons pas la croissance des Trente Glorieuses. La croissance forte ne reviendra pas en Europe : depuis cinquante ans son rythme ne cesse de baisser jusqu à tendre vers zéro. Nos sociétés peuvent s adapter à une croissance très faible, mais cela exige des choix clairs. Ce livre les propose.

La facture de 40 ans de laxisme va être salée. Depuis 1974, pas un seul budget de l État n a été à l équilibre. Depuis 2008, les États ont pris des engagements démesurés. Les banques centrales ont inondé le secteur financier de liquidités. À l heure des comptes, il faudra choisir entre les contribuables (impôts) et les épargnants (restructuration ou inflation) pour régler la note.

UN LIVRE D’UNE RARE PÉDAGOGIE, LUCIDE, QUI TRACE DES SOLUTIONS POUR L’AVENIR.



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II. Propagande et Médias

2-1/ Propaganda, de Edward Bernays

“LE manuel classique de l’industrie des relations publiques “, selon Noam Chomsky. Véritable petite guide pratique écrit en 1928 par le neveu américain de Sigmund Freud, ce livre expose cyniquement et sans détour les grands principes de la manipulation mentale de masse ou de ce que Bernays appelait la ” fabrique du consentement “.

Comment imposer une nouvelle marque de lessive ? Comment faire élire un président ? Dans la logique des ” démocraties de marché “, ces questions se confondent. Bernays assume pleinement ce constat : les choix des masses étant déterminants, ceux qui viendront à les influencer détiendront réellement le pouvoir. La démocratie moderne implique une nouvelle forme de gouvernement, invisible : la propagande. Loin d’en faire la critique, l’auteur se propose d’en perfectionner et d’en systématiser les techniques à partir des acquis de la psychanalyse.

Un document édifiant où l’on apprend que la propagande politique au XXe siècle n’est pas née dans les régimes totalitaires mais au cœur même de la démocratie libérale américaine. Texte présenté par Norman Baillargeon, philosophe, professeur à l’université du Québec à Montréal et auteur d’un Petit cours d’autodéfense intellectuelle, paru chez Lux en 2007.



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2-2/ Les nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi

Quel point commun y a-t-il, selon Serge Halimi, entre Michel Field, Claire Chazal, Alain Duhamel, Jean-Marie Cavada et PPDA ? La même révérence devant leur patron, les grands groupes tels Bouygues, Havas ou Matra-Hachette, la même révérence devant l’argent et le pouvoir politico-industriel, les mêmes pratiques. Maintenir à distance certains sujets pour mieux en matraquer d’autres, désinformer, moins par volonté de manipuler que par paresse et par reddition devant l’idéologie néolibérale dominante, c’est le credo des nouveaux chiens de garde. La collusion entre les intérêts des propriétaires de la presse française et le trust des trente journalistes qui en tiennent les rênes à coup de présence incessante, d’info-marchandise, de renvois d’ascenseurs et flagorneries de courtisans, sape l’indépendance des journalistes, fragilisés par la crainte du chômage.

“Des médias de plus en plus présents, des journalistes de plus en plus dociles, une information de plus en plus médiocre”, une sentence qui résume bien l’esprit de l’auteur qui, avec les résistants contre la pensée unique, hier Paul Nizan, aujourd’hui Chomsky, signe un plaidoyer lapidaire pour la dissidence intellectuelle.



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III. Politique

3-1/ 1984, de George Orwell

INDISPENSABLE

L’origine de 1984 est connue : militant de gauche violemment opposé à la dictature soviétique, George Orwell s’est inspiré de Staline pour en faire son “Big Brother”, figure du dictateur absolu et du fonctionnement de l’URSS des années trente pour dépeindre la société totalitaire ultime. Mais Orwell n’oublie pas de souligner que les super-puissances adverses sont elles aussi des dictatures…

Ce qui fait la force du roman, outre son thème, c’est la richesse des personnages, qu’il s’agisse du couple qui se forme, malgré la morale étroite du Parti, ou même du policier en chef qui traque les déviants, ex-opposant lui-même, passé dans les rangs du pouvoir… C’est aussi cette “novlangue”, affadie et trompeuse, destinée aux “proles”, et ces formules de propagande (“L’ignorance, c’est la force”) scandées par des foules fanatisées et manipulées.

1984 est un livre-phare, apologie de la liberté d’expression contre toutes les dérives, y compris celles des sociétés démocratiques.



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3-2/ Le Meilleur des mondes, de Aldous Huxley

Voici près d’un siècle, dans d’étourdissantes visions, Aldous Huxley imagine une civilisation future jusque dans ses rouages les plus surprenants : un État Mondial, parfaitement hiérarchisé, a cantonné les derniers humains sauvages dans des réserves. La culture in vitro des fœtus a engendré le règne des ” Alphas “, génétiquement déterminés à être l’élite dirigeante. Les castes inférieures, elles, sont conditionnées pour se satisfaire pleinement de leur sort. Dans cette société où le bonheur est loi, famille, monogamie, sentiments sont bannis. Le meilleur des mondes est possible. Aujourd’hui, il nous paraît même familier…



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3-3/ Après la Démocratie, de Emmanuel Todd

(voir aussi du même auteur : L’invention de la France : Atlas anthropologique et politique)

L’élection de Nicolas Sarkozy semble avoir placé la France en état d’apesanteur : cadeaux fiscaux aux plus riches, socialistes passés à droite, atlantisme, exhibitionnisme présidentiel, désignation de boucs émissaires immigrés ou musulmans, etc., etc. Dénoncer l’action de Nicolas Sarkozy ne suffit pas. C’est en partie grâce à ses défauts qu’il a été élu. Sous la diversité des symptômes, c’est d’une véritable crise de la démocratie qu’il s’agit. Pour la comprendre, il faut identifier, au présent et dans la longue durée de l’histoire, ces facteurs lourds que sont le vide religieux, la stagnation éducative, la nouvelle stratification sociale, l’impact destructeur du libre-échange, l’appauvrissement des classes moyennes, l’égarement des classes supérieures.

Emmanuel Todd ne ménage personne, dans aucun camp. Son approche permet de comprendre pourquoi la société française hésite entre ethnicisation et retour de la lutte des classes. Elle oblige à se demander si les hommes politiques, incapables de manipuler plus longtemps notre « démocratie d’opinion », ne vont pas devoir purement et simplement supprimer le suffrage universel. A moins que, cédant à la pression de la société, ils n’acceptent d’envisager une nouvelle politique économique, protectionniste à l’échelle européenne.



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IV. Histoire

4-1/ Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 a nos jours, de Howard Zinn

Cette histoire des Etats-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d’histoire parlent habituellement peu. L’auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu’aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l’histoire officielle.



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4-2/ Un paradoxe français : Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, de Simon Epstein

Spécialiste de l’antisémitisme, Simon Epstein a constitué au fil des ans un socle informatif considérable sur les itinéraires contrastés de deux catégories de Français : ceux qui protestèrent contre le racisme et l’antisémitisme dans les années 1920 et 1930, avant de s’engager dans la Collaboration ; et ceux qui exprimèrent une hostilité ou un préjugé à l’égard des Juifs, puis qui se retrouvèrent, l’heure venue, dans la Résistance. Ce livre ne retrace ni l’histoire de l’antiracisme ni celle de l’antisémitisme ; il est l’histoire du passage de l’un à l’autre. Les principaux chefs de la Collaboration ont traversé, chacun à sa manière, une phase de dénonciation de la haine antijuive ; beaucoup furent même militants de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA). Réciproquement, de nombreux résistants, et non des moindres, sont originaires d’une extrême droite nationaliste qui, dans les années 1930, fut fertile en prises de positions hostiles aux Juifs. C’est ce phénomène paradoxal que Simon Epstein décrit puis analyse, en s’appliquant aussi à démonter l’occultation dont ces chassés-croisés, déroutants certes mais significatifs, ont fait l’objet dans les mémoires françaises.



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V. Divers

5-1/ TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, de Michel Desmurget

Sophie, 2 ans, regarde la télé 1 heure par jour : cela double ses chances de présenter des troubles attentionnels. Kevin, 4 ans, regarde des programmes jeunesse violents : cela quadruple ses chances de présenter des troubles du comportement à l’école primaire. Lina, 15 ans, regarde des séries comme Desperate Housewives : cela triple ses chances de connaître une grossesse précoce non désirée. Entre 40 et 60 ans, Yves a regardé la télé 1 heure par jour : cela augmente d’un tiers ses chances de développer la maladie d’Alzheimer. Henri, 60 ans, regarde la télé 4 heures par jour. René, son jumeau, moitié moins. Henri a deux fois plus de chances de mourir d’un infarctus que René. Pour les spécialistes, il n’y a plus de doute, la télévision est un fléau. Son influence négative nous coûte en moyenne trois ans de vie.

«Le problème des intellectuels, c’est qu’ils reprochent à la télévision de n’être pas assez bonne. Ils sont suspects de vouloir mettre Arte sur toutes les chaînes et d’imposer leurs préférences culturelles à tout le monde. Pour ma part, je ne crois pas qu’il y ait une bonne ou une mauvaise télévision – je préfère qu’il n’y ait pas de télévision du tout.»
(Alexandre Lacroix, philosophe)

«Parce que les influences médiatiques sont subtiles, cumulatives, et qu’elles adviennent sur une longue période de temps, parents, pédiatres et éducateurs peuvent ne pas être conscients de leur impact.»
(Victor Strasburger, professeur de pédiatrie, école de Médecine, université de New Mexico)



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Source: http://www.les-crises.fr/livres-pour-votre-ete/


[Vidéo] Brexit, Frexit, Valssit et Colegram (avec Annie Lacroix-Riz)

Saturday 23 July 2016 at 00:53

Une intéressante interview d’Annie Lacroix-Riz (ancienne élève de l’école normale supérieure (Sèvres), agrégée d’histoire, docteur-ès-Lettres, professeur d’Histoire contemporaine à l’université Paris VII DenisDiderot). Je rappelle l’adresse de son site, plein d’études historiques, ouvertes à la critique : historiographie.info

Amusant comme certaines personnes hurlent “ATTENTION c’est une historienne marxiste !” dès qu’ils la voient, comme s’il y avait seulement 2 types d’historiens : les marxistes et ceux qui disent la vérité (dont bien entendu les historiens d’extrême-droite, qu’on ne qualifiera bien entendu jamais ainsi…). Comme si l’Histoire n’était pas une matière complexe dès qu’on s’intéresse à des macro-faits, à des interprétations, etc. On voit bien qu’on n’arrive pas à comprendre en France l’Ukraine, la Russie, la Syrie, la Turquie, l’Arabie, alors que c’est sous nos yeux, et on voudrait qu’il n’y ait aucun problème pour comprendre des faits d’il y a 70 ans !

Donc oui, vous aurez ici un regard orienté – car tous les regards sont orientés. Mais Annie Lacroix-Riz fait un énorme travail sur les sources – vous n’avez qu’à lire ses livres pour le voir, qui ouvrent des perspectives souvent très intéressantes. Après, c’est le travail des historiens de se critiquer entre pairs, comme dans toute matière scientifique…

Après, il faut bien comprendre que, quand on propose ici une analyse différente pour sortir d’une propagande (classique, je rappelle le “L’histoire est un mensonge que personne ne conteste” de Napoléon), cela ne signifie pas que le regard est une vérité tombée du ciel, où il faut tout croire sans se poser de questions – ce qui serait retomber dans une autre propagande… Mais les saloperies du capitalisme, c’est un communiste qui vous en parlera le mieux – et vice-versa…

Bref, recul et esprit critique indispensables, comme dans tout ce que vous lisez, ici et ailleurs…  🙂

Source : Dailymotion, 02/07/2016

ZIEtf

Vers l’infini et au-delà… tel est donc désormais le projet planétaire de l’Union Européenne. En clair : il s’agit bien toujour de sauver la Planète libérale, mais vu la montée des périls, les planètes proches ne seront pas de trop !

Une extension du domaine de la lutte impériale que ses amis de l’OTAN ont sans doute inspirée à J-C.Juncker. Un Jean-Claude qui, depuis son douillet paradis fiscal, est à L’U.E ce que l’autre J-C. (Van Damme) est à la “maison mère” (l’OTAN) : un “dircom” spectaculaire mais parfois excessif dans son zèle à motiver les foules européennes (et sentimentales).

Le désarroi manifeste de ces propagandistes, un peu déboussolés par les effets collatéraux de la démocratie (populaire), est l’occasion de demander à Annie Lacroix-Riz de leur dispenser ses éclairages d’historienne éminente et son efficace pédagogie anti-impérialiste, en sorte de les sortir des ténèbres confuses et anxiogènes dans lesquelles ils semblent s’engager.

Une précaution que nous avions pourtant prise dès la veille du “BREXIT” … et si J.C. avait eu la bonne idée de venir assister à la soirée sans doute aurait-il pu échapper au tropisme euro-raëlien qui le guette désormais.

Première partie de la soirée d’éducation populaire et civique, consacrée à la présentation de la nouvelle édition du livre d’Annie Lacroix-Riz : “Aux origines du carcan européen” (si vous manquez de temps, regardez la partie 2):

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Source : Dailymotion, 02/07/2016

Source: http://www.les-crises.fr/video-brexit-frexit-valssit-et-colegram-avec-annie-lacroix-riz/


Juncker se plaint du fait que les Premiers ministres écoutent trop les électeurs, par Matthew Holehouse

Saturday 23 July 2016 at 00:01

Source : The Telegraph, le 05/05/2016

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, à Rome, avec Martin Schulz, président du Parlement

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, à Rome, avec Martin Schulz, président du Parlement

Par Matthew Holehouse, Bruxelles | 5 mai 2016

Selon Jean-Claude Juncker, les Premiers ministres doivent cesser d’écouter à ce point leurs électeurs et au lieu de cela agir comme des “Européens à plein temps”.

Selon lui, les dirigeants élus se rendent la vie “difficile” car ils passent trop de temps à penser à ce qu’ils peuvent retirer de l’Union européenne et à plier face à l’opinion publique, plutôt que travailler à des projets historiques tels que l’Euro.

Le président de la commission européenne se moque des dirigeants britanniques en ce qu’ils agissent en fonction de “réflexes nationaux” et qu’ils disent aux électeurs qu’ils ont défendu avec succès l’intérêt national du pays dans les conférences de presse qui suivent les sommets, plutôt que de “parler de l’Europe de la bonne manière”.

Il a affirmé : “Je me souviens de la période si passionnante où nous préparions le traité de Maastricht, et étape par étape nous avancions dans la direction de la monnaie unique… Il y avait un sentiment partagé des ministres des Affaires étrangères et des Premiers ministres que nous étions chargés d’une mission historique. Cela a totalement disparu.”

“Nous avons des Européens à plein temps lorsqu’il s’agit de prendre, et nous avons des Européens à mi-temps lorsqu’il s’agit de donner,” a déclaré Juncker, ancien Premier ministre du Luxembourg qui a passé plus de 30 ans à proximité des institutions européennes.

“Trop d’hommes politiques écoutent exclusivement leur opinion publique. Et si vous écoutez votre opinion publique, vous ne développez pas ce qui devrait être un sens commun européen et un sentiment de nécessité de mettre nos efforts en commun. Nous avons trop d’Européens à mi-temps.”

Le débat s'est tenu au musée du Capitole, à Rome, là où furent signés le Traité de Rome de 1957 qui fonda l'Union Européenne et le traité constitutionnel de 2004, voué à l'échec.

Le débat s’est tenu au musée du Capitole, à Rome, là où furent signés le Traité de Rome de 1957 qui fonda l’Union Européenne et le traité constitutionnel de 2004, voué à l’échec.

Son reproche vient alors que le rythme de l’intégration européenne semble faiblir face aux multiples crises, avec entre autres la Grèce, le Brexit, l’immigration, le terrorisme, et une vague anti-Union européenne qui s’exprime dans les urnes à travers le continent.

Donald Tusk, le président polonais têtu du Conseil européen et allié de David Cameron, l’a réprimandé, en disant que les vétérans de l’Union européenne ont besoin d’abandonner leur “utopie complètement irréaliste” d’une Europe fédérale.

“C’est une opinion assez répandue à Bruxelles que l’Union européenne a toujours un problème avec ses États membres et que nos vies seraient bien plus faciles sans États membres,” affirmait-il.

“Je peux comprendre pourquoi c’est un rêve pour certains de mes collègues de Bruxelles, mais je pense qu’il est temps de redéfinir nos rêves pour l’Union européenne comme projet.”

“Cela signifie qu’aujourd’hui nous devons admettre que ce rêve d’un État européen avec un intérêt commun, et peut-être à l’avenir une nation commune, était une illusion.”

Les hommes débattaient dans le musée du Capitole, à Rome, où le traité constitutionnel de 2004 a été signé avant d’être rejeté par les référendums français et hollandais. “Les seules choses qui m’en reste, ce sont les stylos,” affirmait Juncker, disant que le lieu lui rappelait de mauvais souvenirs.

Source : The Telegraph, le 05/05/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

EDIT : La vidéo à la demande générale :

VA :

VO :

Source: http://www.les-crises.fr/juncker-se-plaint-du-fait-que-les-premiers-ministres-ecoutent-trop-les-electeurs-par-matthew-holehouse/


[Entraide] Lectures historiques, Photos, Spécialiste UX, Chomsky, Rédacteurs, Com’, Libye

Friday 22 July 2016 at 03:36

Bonjour – d’importants appels à l’entraide aujourd’hui

Lectures historiques

Nous cherchons des volontaires qui ont du temps cet été pour nous aider à lire des pdf de livres historiques à la recherches d’informations sur la période coloniale… (aucune difficulté, on en cherche que de simples citations, mais c’est indispensable, et on en a beaucoup donc on compte sur vous…).

On cherche aussi des volontaires pour fouiller le web sur le thème des crimes coloniaux…

Photos

Nous cherchons des volontaires qui ont du temps aller prendre des photos en bibliothèque à Paris

Spécialiste UX

Après 3 ans, et le blog ayant pas mal évolué, il va être temps de refondre l’interface graphique du site.

Nous aurons le temps d’en discuter ici, mais nous aimerions commencer à travailler sur les grandes lignes, et nous nous demandions s’il y aurait parmi vous des spécialistes de l’eXpérience Utilisateur de sites Internet qui pourraient nous donner un coup de main…

Newsletter blog

Nous aimerions créer une newsletter à la rentrée – présentant les meilleurs articles du blog (pour ceux qui ne peuvent venir tous les jours 🙂 ). Nous cherchons un volontaire pour s’en occuper.

Si vous êtes dans la com’ et avez des idées / conseils sur ce sujet, n’hésitez pas à nous les soumettre.

Chomsky

Nous cherchons des personnes pour nous aider à réaliser un bon suivi pour traduire les articles de Noam Chomsky.

À ce stade, on a surtout besoin de coordinateurs, capables de distribuer des taches et d’en assurer le suivi… Le tout avec un peu de temps, mais cela restera vraiment très raisonnable.

Rédacteur

Nous cherchons toujours des personnes autonomes qui pourraient occasionnellement écrire des articles de synthèse pour le blog… (bref avec une capacité à trouver de l’information sur le web, à synthétiser et à rédiger)

WardsAuto

On cherche aussi quelqu’un qui, travaillant dans le secteur automobile, aurait un accès au site professionnel américain de référence : www.wardsauto.com : on aurait besoin de quelques séries de données.

Libyens

Nous cherchons à discuter avec des Libyens sur l’époque Kadhafi…

=> Contact

Contactez-nous ici en indiquant en objet le sujet sur lequel vous vous proposez…

Merci d’avance ! 🙂

Source: http://www.les-crises.fr/entraide-lectures-historiques-photos-specialiste-ux-chomsky-redacteurs-com-libye/


Catalogne : les conditions d’une crise majeure avec Madrid sont réunies, par Romaric Godin

Friday 22 July 2016 at 00:31

2222Source : La Tribune, Romaric Godin, 21/07/2016

Carles Puidgemont, président du gouvernement catalan, choisira-t-il la voie de l'unilatéralité ? (Crédits : ALBERT GEA)

Carles Puidgemont, président du gouvernement catalan, choisira-t-il la voie de l’unilatéralité ? (Crédits : ALBERT GEA)

Les indépendantistes catalans évoquent désormais le recours à l’unilatéralité du processus de sécession. Mais Madrid pourrait réagir. Pour l’UE, ce serait un nouveau casse-tête.

Pendant que l’Europe a les yeux tournés vers Londres ou Edimbourg, les conditions d’une nouvelle crise politique entre la Catalogne et l’Espagne se mettent en place. Une crise qui, après six ans de conflits plus ou moins ouverts, pourrait être décisive. Cet été, en effet, les deux groupes formant la majorité indépendantiste du Parlement de Catalogne, Junts Pel Sí (“Ensemble pour le oui” qui regroupe notamment le Parti démocrate catalan (PDC, ex-CDC) de centre-droit et la Gauche républicaine (ERC) de centre-gauche) et la gauche radicale de la CUP vont tenter de reconstruire leur alliance. Celle-ci, péniblement née en janvier 2016 après trois de discussions, a volé en éclat le 8 juin lorsque la CUP a refusé de voter le budget du président PDC de la Generalitat, le gouvernement catalan, Carles Puigdemont. Ce dernier a alors annoncé qu’il poserait la question de confiance au Parlement en septembre.

S’ils veulent éviter de nouvelles élections incertaines et poursuivre le processus de « déconnexion » de la Catalogne de l’Etat espagnol, préliminaire à l’indépendance, les deux groupes sont donc condamnés à s’entendre. Or, l’entente pourrait précisément se faire sur la question de la méthode de « déconnexion », autrement dit sur une accélération du processus d’indépendance, seul point finalement sur lequel s’entendent réellement les partis de Junts Pel Sí et la CUP. Et ce point d’entente pourrait se traduire par la reconnaissance de la nécessité d’une démarche unilatérale. Les Indépendantistes pourraient ainsi accepter de rejeter l’ordre légal espagnol et de créer leur propre ordre légal avec l’appui de la majorité des Catalans. Ce transfert de légalité se réalisera par un Référendum unilatéral d’indépendance (RUI) qui, se passant de la sanction de la loi espagnole, permettra la naissance de l’Etat catalan en cas de majorité en faveur de l’indépendance.

Comment l’unilatéralité s’est imposée dans le camp indépendantiste

Cette idée du RUI a longtemps été rejetée par les partis composant Junts Pel Sí qui restaient attachés au respect de la légalité espagnole et à l’idée que l’on pourrait conclure un accord « à l’écossaise » avec Madrid dans lequel l’Espagne accepterait le référendum et s’engagerait à en respecter l’issue. Mais ce scénario semble de moins en moins probable. La position du gouvernement de Mariano Rajoy a toujours été de ne pas discuter « avec ceux qui veulent casser l’Espagne ». Chaque pas vers l’indépendance a ainsi été porté devant le Tribunal Constitutionnel espagnol (TC) qui a régulièrement déclaré illégaux les décisions des indépendantistes. C’est notamment le cas du référendum du 9 novembre 2014 qui était “consultatif” (et pas contraignant comme le RUI). Le succès du Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy lors des élections espagnoles du 26 juin et le refus catégorique des Socialistes du PSOE d’accepter l’idée d’un référendum lors des discussions de formation d’un gouvernement après les élections du 20 décembre semblent avoir convaincu une grande partie des Indépendantistes modérés que l’option de la légalité espagnole était une impasse.

Dès lors, puisque la majorité indépendantiste risque d’exploser, une idée fait son chemin : celle de reconstituer un ciment avec ce RUI et de l’intégrer dans la nouvelle « feuille de route » vers l’indépendance que Carles Puigdemont devra présenter lors de la question de confiance posée au Parlement. Si bien que dans le rapport final réalisé par la Commission d’Etudes du Processus Constituant du Parlement catalan présenté le 18 juillet, Junts Pel Sí et la CUP se sont mis d’accord sur un « mécanisme unilatéral d’exercice démocratique ». Certes, certains éléments de la majorité, notamment au sein d’ERC, rechignent encore à accepter cette unilatéralité. Mais elle fait clairement son chemin, y compris au sein du gouvernement catalan lui-même.

Le gouvernement prêt à discuter de l’unilatéralité

Ainsi, mercredi 20 juillet, la porte-parole de la Generalitat, Neus Munté, a déclaré que le « débat sur la question de confiance abordera le RUI et d’autres mécanismes qui amélioreront la feuille de route ». Bref, le gouvernement catalan est prêt à discuter d’unilatéralité. Et, autre signe qui ne trompe pas, jeudi, Carles Puigdemont a annoncé qu’il rencontrera la CUP la semaine prochaine pour préparer la question de confiance, alors que, depuis début juin, il refusait tout contact avec cette formation qui, selon lui, avait détruit la majorité indépendantiste. Certes, rien n’est fait encore : Junts Pel Sí reste divisé, on l’a dit, et la CUP peut toujours se montrer trop gourmande en réclamant un processus précis, avec une date pour le référendum quand Junts Pel Sí voudrait n’en rester qu’au principe.

La question européenne

Tout semble cependant se mettre en place pour une nouvelle stratégie indépendantiste. Le moment est, du reste, assez bien choisi. Junts Pel Sí a toujours soutenu l’idée – et c’est une grande différence avec les Eurosceptiques de la CUP – que l’Union européenne interviendrait dans le débat sur l’indépendance pour soutenir le choix de la majorité des Catalans. Après le Brexit, le soutien affiché par le président de la Commission Jean-Claude Juncker à la première ministre écossaise Nicola Sturgeon a redonné des espoirs sur ce terrain. Espoirs vite éteints puisque Mariano Rajoy, soutenu en cela par Paris, a rapidement prévenu qu’il refuserait tout chemin propre à l’Ecosse dans les négociations du Brexit. Mais il n’empêche, les nationalistes écossais continuent de plaider en faveur d’un nouveau référendum d’indépendance si un statut particulier avec Londres n’est pas trouvé. Un référendum qui pourrait aussi être, cette fois, unilatéral.

Que fera alors l’UE ? Rejettera-t-elle ce RUI écossais « fait pour elle » ? Mais si elle s’engage à en reconnaître le résultat et à entamer ensuite des négociations d’adhésion avec une Ecosse unilatéralement indépendante, cela ouvrira clairement une opportunité pour une démarche catalane dans le même sens. De même, si la Catalogne entre dans une démarche unilatérale avant l’Ecosse, l’UE se trouvera face à un dilemme grave : rejeter l’expérience catalane reviendrait à repousser toute unilatéralité de la part de l’Ecosse. Or, le cas écossais est un levier important pour l’UE dans les négociations de l’après-Brexit. Bref, l’unilatéralité est aussi une façon de contraindre les Européens à s’occuper de la question catalane qu’elle s’évertue à ignorer pour le moment. C’est aussi une des raisons qui pourraient pousser les secteurs « modérés » de l’Indépendantisme à se rallier au RUI.

Le Tribunal constitutionnel espagnol menace

A Madrid, on tentera évidemment tout pour empêcher cette unilatéralité. Déjà, le Tribunal constitutionnel (TC) a réagi le 19 juillet au rapport de la Commission d’étude du processus constituant en exigeant que le bureau du Parlement catalan n’inscrive pas à l’ordre du jour le vote sur ce texte. Certains éléments de ce texte sont en effet, selon le TC, “absolument infaisables” parce qu’ils correspondent au “processus de déconnexion” prévu par la motion du Parlement catalan du 9 novembre 2015 qui avait été annulée par le TC. En clair, le TC juge déjà inconstitutionnel le “mécanisme unilatéral” prévu par le rapport.

Le bureau du Parlement catalan a suivi les recommandations du TC qui a menacé ses membres de poursuites. Le rapport n’est pas inscrit à l’ordre du jour des séances plénières de la semaine prochaine. Mais cet ordre du jour peut être modifié à la demande de deux groupes parlementaires ou d’un cinquième des députés. Chacun s’attend donc à ce qu’il soit finalement débattu et voté. Ce jeudi 21 juillet, la présidente du groupe parlementaire de la CUP, Mireia Boya, a affirmé que les conclusions de la commission seront “votées cette semaine”. Ce serait alors graver dans le marbre la réunification des indépendantistes autour de la notion d’unilatéralité.

Escalade possible

Dès lors, l’épreuve de force avec Madrid pourrait s’engager rapidement. Le président du groupe du PP au Parlement catalan, Xavier Albiol, a prévenu que “nous assistons sûrement au dernier avertissement du TC”. Et de menacer : si le Parlement catalan passe outre, cela pourrait “présenter un risque pour l’autonomie et signifier la suspension de certaines institutions”. La menace est claire : si les députés catalans acceptent la voie de l’unilatéralité, le gouvernement espagnol pourrait enclencher l’article 155 de la Constitution espagnole qui autorise le gouvernement central à “prendre les mesures nécessaires pour faire rentrer une communauté autonome dans l’exécution de ses obligations”Pour Mariano Rajoy, qui a besoin de l’abstention du PSOE pour rester président du gouvernement espagnol, ceci pourrait être un argument. Si le PSOE lui refuse l’investiture, les Socialistes deviendront « traîtres à l’Espagne » en laissant le pays sans gouvernement devant les Indépendantistes catalans. Madrid n’a donc aucune raison de ne pas jouer l’escalade. Dans ce cas, l’épreuve de force sera engagée et le gouvernement catalan n’aura d’autre choix que de se soumettre ou d’entrer dans l’illégalité espagnole, en tentant de fonder, par un geste d’unilatéralité, une nouvelle légalité catalane propre. Toutes les conditions d’une crise majeure à la rentrée en Catalogne sont donc réunies.

Source : La Tribune, Romaric Godin, 21/07/2016

Source: http://www.les-crises.fr/catalogne-les-conditions-dune-crise-majeure-avec-madrid-sont-reunies-par-romaric-godin/


Attentat de Nice : quand la justice demande à la mairie de détruire 24 heures d’images

Friday 22 July 2016 at 00:01

Un intéressant scoop du Figaro, qui remet sur le devant de la scène un vrai sujet sur les vidéos, à une époque où elles ont une grande importance dans l’information.

Je suis frappé de la célérité avec laquelle elles sont pourchassées et supprimées des réseaux sociaux – et donc, désormais, encore plus fort, des mairies (au nom de quoi au fait ?).

La Justice a en évidemment une copie, il ne s’agit bien sûr pas de détruire toutes les preuves, mais enfin, cela laisse une drôle d’impression d’amateurisme en termes de communication gouvernementale en tous cas (à moins que la mairie soit infiltrée de rigolos irresponsables ou de partisans de Daech…) : comment alimenter le conspirationnisme en moins de deux… La ville de Nice a refusé et demande leur mise sous séquestre (comme quoi, il semble y avoir des traces de vie intelligente développée à la mairie de Nice finalement…).

On reste aussi dubitatifs sur les motifs avancés : “par souci de la dignité des victimes et pour éviter la reprise de ces images par les sites internet djihadistes à des fins de propagande.” – ce qui peut s’entendre, mais qui mériterait débat…

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Source : Le Figaro, Eugénie Bastié , Paule Gonzales21/07/2016 

Une caméra de surveillance sur le front mer à Nice crédit photo/ Valérie Hache/AFP

Une caméra de surveillance sur le front mer à Nice crédit photo/ Valérie Hache/AFP

INFO LE FIGARO – Une réquisition judiciaire urgente a été envoyée au centre de supervision urbain de Nice mercredi 20 juillet. Le parquet de Paris évoque un souci «d’éviter la diffusion non contrôlée de ces images».

Panique et incompréhension à la mairie de Nice. Mercredi à 11 heures, la sous-direction antiterroriste (SDAT) a envoyé aux agents qui gèrent la vidéosurveillance de la ville une réquisition citant les articles 53 et L706-24 du code de procédure pénale et de l’article R642-1 du Code pénal leur demandant l’effacement «complet» de 24 heures d’images provenant de six caméras nommées et numérotées, mais aussi de toutes les scènes depuis le début de l’attentat ayant eu lieu sur la promenade des Anglais, dans la nuit du 14 juillet.

De quoi mettre en état de sidération les agents du centre de supervision urbain de Nice. «C’est la première fois que l’on nous demande de détruire des preuves, précise une source proche du dossier. Le centre de vidéosurveillance et la ville de Nice pourraient être poursuivis pour cela et d’ailleurs les agents en charge du dispositif n’ont pas compétence pour se livrer à de telles opérations».

La demande paraît d’autant plus étonnante que la SDAT a envoyé depuis vendredi dernier des serveurs afin de récupérer les 30.000 heures de vidéosurveillance liées aux événements. Une opération de sauvegarde qui va s’étendre encore sur plusieurs jours. «Nous ne savons pas si donner un ordre de destruction alors que nous sommes en pleine sauvegarde ne va pas mettre en rideau tout le système», s’inquiète-t-on dans l’entourage du dossier.

Contacté par Le Figaro, le parquet de Paris a confirmé l’information et précisé: «cela a été fait dans ce cas précis pour éviter la diffusion non contrôlée et non maîtrisée de ces images». Du côté de la police nationale, on rappelle que « sur les mille caméras installées à Nice, 140 présentaient des éléments d’enquête intéressants. La police judiciaire a récupéré 100% des vidéos de ces dernières. La PJ et le parquet ont donc demandé d’effacer les images de ces 140 caméras afin d’éviter l’utilisation malveillante de ces dernières par souci de la dignité des victimes et pour éviter la reprise de ces images par les sites internet djihadistes à des fins de propagande ». Enfin, à la chancellerie, on précise que la demande d’un effacement «complet» s’explique par l’impossibilité de procéder à des destructions partielles sur ce type de matériel.

On notera que c en’est pas souvent, qu’en période de guerre, le gouvernement fait des efforts pour effacer les preuves des crimes de l’ennemi – d’habitude, il en invente…

Images partagées par plusieurs services

Le lendemain du drame tragique de la promenade des Anglais, des officiers de police judiciaire étaient venus faire une première recension des caméras en prise directe avec l’événement. Cela a donné lieu à un premier rapport envoyé au ministère de l’Intérieur. Étrangement, ce serait ces mêmes caméras qui sont visées par la réquisition de la SDAT.

Dès samedi, l’Élysée avait demandé copie des images de l’attentat. Une autorisation accordée par le parquet de Paris. «Ce n’est pas choquant que le président de la République ait voulu visionner l’attentat. Faudra-t-il demander à l’Élysée de restituer le CD qui lui est parvenu?», s’interroge un bon connaisseur du dossier. En tout état de cause, ces vidéos sont partagées par plusieurs services concomitamment à savoir ceux de la Police et de la gendarmerie nationales, de la police judiciaire et des pompiers.

Attentat de Nice : la réquisition judiciaire urgente demandant la destruction des images publié par LeFigaro
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Source: http://www.les-crises.fr/attentat-de-nice-quand-la-justice-demande-a-la-mairie-de-detruire-24-heures-dimages/


La réaction au Brexit est la raison pour laquelle le Brexit est survenu, par Matt Taibbi

Thursday 21 July 2016 at 00:01

Source : Rolling Stone, le 27/06/2016

Si vous croyez qu’il peut y avoir “trop de démocratie”, vous ne croyez probablement pas à la démocratie

Par Matt Taibbi, le 27 juin 2016

“Ceci n’est pas la démocratie ; c’est une roulette russe pour les républiques,” écrivait récemment Kenneth Rogoff dans le “Boston Globe” de la dernière semaine du vote sur le Brexit. Odd Anderson/Getty

En 1934, à l’aube de la Terreur Staliniste, le grand écrivain russe Isaac Babel osait une boutade audacieuse lors de la conférence internationale des écrivains à Moscou :

“Tout nous est donné par le parti et le gouvernement. Un seul droit nous est refusé : celui d’écrire mal.”

Babel, cet ancien loyaliste soviétique qui fut finalement exécuté en tant qu’ennemi de l’état, semblait tenter de dire quelque chose de profond : la liberté de faire des erreurs est elle-même une composante essentielle de la liberté.

En règle générale, les gens n’aiment pas être préservés d’eux-mêmes. Et si vous pensez que priver les gens de leur droit de faire des erreurs est sensé, vous n’avez probablement aucun respect de leur droit de prendre une quelconque décision.

Ceci est pertinent au lendemain du référendum sur le Brexit, au cours duquel les citoyens britanniques ont voté de peu pour la sortie de l’Union Européenne.

Du fait que le vote a été perçu comme induit par les mêmes sentiments racistes que ceux qui alimentent la campagne de Donald Trump, une grande partie des commentateurs ont suggéré que la démocratie a fait erreur, et que le vote devrait peut-être être annulé pour le bien des britanniques.

Les réseaux sociaux se sont remplis de tels appels. “Est-ce que c’est moi, ou bien le #Brexit est une occasion pour laquelle le gouvernement devrait passer outre un référendum populaire ?”, écrivait un commentateur type.

Dans les articles d’opinion la même rengaine pouvait y être lue. Le professeur d’économie d’Harvard et champion d’échec Kenneth Rogoff a écrit un article pour le Boston Globe intitulé “L’échec démocratique de la Grande Bretagne” dans lequel il prétend que:

“Cela n’est pas la démocratie ; c’est une roulette russe pour républiques. Une décision aux conséquences gigantesques… a été prise sans peser le pour et le contre de manière adéquate.”

Rogoff continue ensuite en faisant quelque chose qui est maintenant devenu populaire chez les experts des grands médias : se référer aux leçons que l’on peut tirer de l’antiquité. Il y a plusieurs milliers d’années de cela, dit-il, des “gens très intelligents” nous avaient déjà prévenus des dangers d’autoriser les moins que rien à prendre des décisions.

“Depuis la nuit des temps,” écrit-il, “les philosophes ont essayé d’élaborer un système qui essaie d’équilibrer les forces d’un principe de majorité avec le besoin d’assurer que les classes savantes aient un poids prédominant au moment de prendre des décisions importantes.”

En se donnant apparemment le rôle d’un “savant” dans cet exercice, Rogoff continue :

“Selon certains… Athènes avait mis en place l’exemple historique le plus pur de démocratie,” écrit-il. “Mais malgré cela, au final, après de multiples décisions de guerre catastrophiques, les athéniens ont compris le besoin de donner plus de pouvoir à des institutions indépendantes.”

C’est exactement l’argument mis en avant par le fameux blogueur anglais Andrew Sullivan il y a quelques mois de cela dans une diatribe de 8000 mots contre Donald Trump, “Les démocraties s’effondrent lorsqu’elles deviennent trop démocratiques.”

Tout comme Rogoff, Sullivan considère que les sociétés trop démocratiques tombent dans des passions excessives, et ont besoin de ce rempart de Gens Très Intelligents pour s’assurer qu’elles ne fassent pas trop de bêtises.

“Les élites comptent dans une démocratie,” estime Sullivan, parce qu’elles constituent “l’ingrédient sans lequel une démocratie ne peut être sauvée d’elle-même.”

Je dirais plutôt que les électeurs sont l’ingrédient sans lequel les élites ne peuvent être sauvées d’elles-mêmes, mais Sullivan a l’opinion exactement inverse, et a Platon de son côté. Bien qu’une partie de son analyse semble être fondée sur une mauvaise lecture de l’histoire antique (voir ici pour une exploration amusante du sujet), il a raison à propos de Platon, la source d’un grand nombre de mèmes du genre “les anciens nous avaient prévenus au sujet de la démocratie.” Il a juste mis de côté la partie où Platon, au moins sur les sujets politiques, était un peu un connard.

Le grand philosophe méprisait la démocratie, croyant que c’était un système qui brouillait les nécessaires distinctions sociales, incitant les enfants, les esclaves et même les animaux à oublier leur place. Il croyait que c’était un système qui menait à un trop grand laisser-aller, dans lequel les gens “buvaient trop du vin fort de la liberté.”

Trop de permissivité, écrivait Platon (et que reprit Sullivan), mène à une populace gâtée qui deviendra un redoutable vengeur pour quiconque s’opposant à sa jouissance. Ces “moins que rien” dénonceront inévitablement comme oligarques n’importe quel groupe de dirigeants tentant d’imposer des règles fondamentales et raisonnables pour la société.

Il faudrait être un snob de première classe, complètement imbu de sa personne, pour tenter d’appliquer ces arguments à la politique de notre époque, et se prendre pour un équivalent des philosophes-rois de Platon.

Nigel Farage, le leader du Parti de l'Indépendance du Royaume-Uni (UKIP), fêtant le vote du Brexit la semaine dernière. Matt Dunham/AP

Nigel Farage, le leader du Parti de l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP), fêtant le vote du Brexit la semaine dernière. Matt Dunham/AP

Et il faudrait que vous soyez sacrément borné pour ne pas saisir que c’est ce genre d’énoncé qui inspire aux populations des mouvements comme le Brexit ou la campagne de Trump.

Si j’étais britannique j’aurais probablement voté Remain. Mais il n’est pas difficile de comprendre qu’on puisse être en colère d’être assujetti à d’innombrables bureaucrates de Bruxelles. Pas plus qu’il n’est difficile d’imaginer que la réaction de l’après Brexit confirme tous les doutes que vous pouviez avoir à propos des gens qui dirigent l’UE.

Imaginez que des pontes et des professeurs suggèrent que votre droit de vote devrait être restreint parce que vous avez voté Leave. Maintenant imaginez que ces mêmes personnes traitent les gens ayant voté comme vous “d’enfants“, et vous fustigent pour ne pas apprécier à sa juste valeur, disons, les joies de soumettre la Magna Carta et la déclaration des droits à la Cour Suprême Européenne.

Le message général reste le même dans chaque cas : Laissez-nous gérer ça.

Quoiqu’il en soit, disons que les personnes ayant voté pour le Brexit, comme celles qui voteront pour Trump, ont tort, sont ignorantes, dangereuses et injustes.

Même en précisant que la réaction au Brexit et à la campagne de Trump révèlent un problème potentiellement plus sérieux que le Brexit et la campagne de Trump. Il devient périlleusement à la mode dans tout le monde occidental de tendre vers des solutions non-démocratiques à chaque fois que la société glisse dans une direction que les gens n’apprécient pas. Ici en Amérique, le problème va grossissant tant à droite qu’à gauche.

Qu’il s’agisse d’Andrew Sullivan qui appelle les taupes Républicaines à truquer le processus de nomination pour faire capoter la candidature de Trump, ou des Démocrates de la première heure comme Peter Orszag qui prétend que l’intransigeance des Républicains implique que nous devrions donner plus de pouvoir aux “commissions dépolitisées”, la tentation d’agir par diktat est de plus en plus présente de nos jours.

“Trop de démocratie” était un argument réservé aux étrangers qui tentaient de faire des choses comme voter pour exiger le contrôle de leurs propres fournitures de pétrole.

J’ai entendu ce terme pour la première fois en Russie au milieu des années 90. En tant que jeune reporter basé à Moscou après la chute du communisme, j’ai passé des années à écouter les conseillers américains et leurs acolytes du Kremlin s’extasier sur l’expérience démocratique.

Puis, en 1995, les sondages montrèrent que le communiste Gennady Zyguanov devançait Boris Yeltsin dans la course à la présidence. En un instant tous ces anciens évangélistes démocratiques commencèrent à dire que la Russie n’était “pas prête” pour la démocratie.

Ce ne sont plus désormais uniquement les visiteurs opportunistes du Tiers-Monde qui avancent ce type de raisonnement, l’argument vise les propres électeurs du pays “peu informés”.

Ce glissement a peut-être commencé avec le 11-Septembre, après lequel un grand nombre de gens acceptèrent soudain les exécutions sommaires, la torture, la surveillance sans mandat et l’insouciante élimination de concepts tels que l’habeas corpus.

Quinze ans plus tard nous sommes pris d’une manie encore plus grande à interdire et censurer des choses qui aurait été impensable une génération auparavant.

Elle semble être reprise également dans les polémiques de campus (étendre l’exception des “sujets qui fâchent” au Premier Amendement est soudain une idée populaire) et le débat sur l’immigration (dans lequel Trump remporta sa nomination haut la main en appelant à un test de religion franchement inconstitutionnel pour les immigrants)

La démocratie semble être devenue si dénudée et corrompue en Amérique qu’une génération entière a grandi sans la moindre foi dans ses principes.

Ce qui est particulièrement inquiétant à propos du Brexit et de la montée de Trump est la façon dont ces épisodes sont présentés comme impliquant une exception aux règles démocratiques habituelles. Ils sont considérés comme des menaces si monstrueuses qu’il faut abroger le processus démocratique pour les combattre.

Oubliez Platon, Athènes, Sparte et Rome. L’histoire récente nous montre que la chute dans le despotisme commence précisément de cette façon. Il y a à chaque fois une urgence qui nécessite une suspension temporaire de la démocratie.

Après le 11-Septembre on a eu la métaphore de la “bombe à retardement” pour justifier la torture. Ian Bremmer, un professeur de l’université de New-York autoproclamé “leader d’opinion prolifiquea qualifié le Brexit de “risque politique le plus significatif que le monde ait connu depuis la crise des missiles cubains,” s’apparentant littéralement à un scénario de fin du monde. Sullivan a justifié sa demande de manœuvres non-démocratiques au motif que l’élection de Trump serait un événement similaire à une “extinction massive”.

Je n’y crois pas. Ma compréhension primitive de la démocratie est que nous devons tendre vers elle en ces moments de crise, et non nous en éloigner.

Cela ne veut pas dire grand-chose d’être contre la torture jusqu’au moment où vous êtes le plus tenté d’y avoir recours, ou de croire au vote jusqu’à ce qu’un résultat précis ne vous convienne pas.

Si vous croyez qu’il puisse y avoir “trop de démocratie” vous n’y avez sans doute jamais vraiment cru. Et même les électeurs mal-informés peuvent le ressentir.

Source : Rolling Stone, le 27/06/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Source: http://www.les-crises.fr/la-reaction-au-brexit-est-la-raison-pour-laquelle-le-brexit-est-survenu-par-matt-taibbi/


Jean-Claude Michéa : « La gauche doit opérer un changement complet de paradigme »

Wednesday 20 July 2016 at 00:33

Source : Le Comptoir, Jean-Claude Michéa, 26-02-2016

Socialiste libertaire, communautarien et décroissant, qui n’hésite pas à tacler la gauche ou la religion du progrès, Jean-Claude Michéa n’est pas de ceux qui se laissent facilement enfermer dans une case. Une originalité qui lui a valu de nombreuses attaques de son propre camp – Frédéric LordonPhilippe CorcuffSerge HalimiLuc BoltanskiIsabelle Garo et Jean-Loup Amselle, pour ne citer que les plus connus. Pourtant, depuis plus de vingt ans, le Montpelliérain s’échine à mener une critique radicale et originale du libéralisme et à réhabiliter les classes populaires et leurs pratiques – comme le football –, ignorées et méprisées par les politiques de droite comme de gauche. Nous devons en partie au philosophe la popularisation récente de l’écrivain George Orwell, ainsi que l’introduction en France de la pensée du sociologue et historien américain Christopher Lasch. Notre admiration pour ce « penseur vraiment critique », comme le qualifient les éditions L’Échappée, n’est un secret pour personne. Voilà pourquoi nous avons souhaité lui soumettre quelques questions. Vu la densité de ses réponses, nous avons décidé de les publier en deux fois. Dans cette seconde partie, Michéa nos livre son analyse sur la crise de la gauche.

Le Comptoir : La crise de la gauche appelle à s’interroger sur ses méthodes, sur sa pédagogie, sur sa capacité à rallier, donc sur les raisons de ses échecs dans un contexte qui, en théorie, devrait être propice à l’adhésion aux idées socialistes et à l’anticapitalisme. Quelles sont pour vous les raisons de cet échec ?

michea

Jean-Claude Michéa : Cette “crise de la gauche” dans un contexte économique et social qui – comme vous le rappelez – devrait être, au contraire, « propice à l’adhésion aux idées socialistes et anticapitalistes », peut effectivement paraître, à première vue, tout à fait étrange. N’est-ce pas George Orwell qui observait, en 1937, que « tout ventre vide est un argument en faveur du socialisme » ? Mais la clé du mystère se trouve, en fait, dans la remarque d’Orwell elle-même. C’est que le “socialisme” et la “gauche” relèvent en réalité, depuis l’origine, de deux histoires logiquement distinctes, et qui ne se recouvrent que partiellement. La première – née dans le cadre émancipateur et tumultueux de la Révolution française – s’articule, en effet, entièrement autour de cette notion de “Progrès” (elle-même empruntée aux courants dominants de la philosophie des Lumières) qui a longtemps permis à ses innombrables fidèles de justifier idéologiquement tous les combats contre le pouvoir de la noblesse et de ces “forces du passé” – traditions populaires comprises – dont l’Église catholique était alors le symbole privilégié (de là, entre autres, cet anticléricalisme viscéral qui donne à la gauche française une coloration spécifique qu’on ne retrouve guère dans celle des nations protestantes). C’est d’ailleurs ce rôle central joué par la notion de “Progrès” (ou de “sens de l’histoire”) dans l’imaginaire de la gauche qui permet d’expliquer qu’aujourd’hui encore ce soient toujours les concepts de “Réaction” et de “réactionnaire” – qui ne devraient pourtant avoir de sens politique précis que dans le contexte du XIXe siècle et de ce qu’Arno Mayerappelait la « persistance de l’Ancien régime » – qui continuent de définir le noyau dur de toutes ses analyses et le principe de toutes ses excommunications.

Or non seulement, comme chacun peut le voir, il n’y a absolument rien dans cet ADN originel de la gauche qui puisse l’inviter à remettre radicalement en cause la subordination intégrale de la vie humaine – à commencer par celle des travailleurs – aux seules exigences impersonnelles de l’accumulation sans fin du capital (la servitude étant toujours définie, dans l’idéologie libérale des “droits de l’homme”, comme un rapport de dépendance personnelle, conçu sur le seul modèle des relations féodales). Mais dès lors que l’on a compris que le mode de production capitaliste – loin de prendre sa source dans un imaginaire “conservateur” – ne pouvait, au contraire, se reproduire qu’en colonisant sans cesse de nouvelles régions du globe et de nouvelles sphères de la vie humaine (« ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles qui – écrivait Marx en 1847 – distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes »), on est même plutôt amené à en conclure qu’un “logiciel” de gauche immunisera toujours moins ses utilisateurs contre les « utopies d’un progrès marchand peuplées de citoyens-consommateurs responsables » (selon la formule de Jaime Semprun) que toutes les idéologies “réactionnaires” réunies (on connaît d’ailleurs l’admiration absolue que vouait Marx à l’œuvre de Balzac[i]).

Quant aux différents courants socialistes – dont l’unité philosophique tenait, en premier lieu, à leur volonté commune de promouvoir l’« émancipation sociale des prolétaires » (Victor Considerant) – ils apparaissent d’abord comme le fruit, dans les conditions spécifiques de la révolution industrielle naissante, de la protestation des travailleurs anglais, français et allemands à la fois contre la nouvelle organisation capitaliste du travail fondée sur le « mouvement incessant du gain toujours renouvelé » (Marx) et contre la forme de société atomisée, déshumanisante et “benthamienne” qui en était le complément naturel. De là, non seulement, leur critique constante de la soif insatiable de profit de la nouvelle“aristocratie d’argent” et de la mise en concurrence continuelle de tous avec tous (et d’abord des classes ouvrières du monde entier entre elles) mais également – il convient de le rappeler en ces temps naïvement libéraux – de cette vision profondément abstraite de la liberté et de l’égalité qui sous-tendait les principes de 1789 (et dont la loi Le Chapelieravait déjà montré clairement, en 1791, toutes les implications sociales réelles). Autant dire que le rapport à la modernité industrielle des premiers socialistes était donc nettement moins enthousiaste que celui de la gauche républicaine (même si, bien sûr, certaines passerelles politiques entre le socialisme et la petite bourgeoisie jacobine d’extrême gauche ont toujours existé, comme par exemple pendant la Commune de Paris). Et que leur propre conception du “Progrès” – sans même évoquer ici des auteurs comme Gustav Landauer ou William Morris – s’avérait généralement beaucoup plus complexe et dialectique que celle qui soutenait les discours positivistes de la gauche du XIXe siècle (cette dernière ne dépassant d’ailleurs presque jamais la déploration purement humanitaire des conditions de vie du nouveau prolétariat industriel). En un mot, les fondateurs du socialisme prenaient toujours soin de distinguer la République libérale et bourgeoise des “Bleus” (celle qui – quelles que soient les indispensables libertés qu’elle accorde aux individus atomisés – laisse nécessairement intacts le système de l’accumulation du capital et les inégalités de classe) de cette République sociale invoquée par les “Rouges”, et dont ils attendaient qu’elle donne – selon les termes de l’appel lancé, pendant la Commune, par la socialiste libertaire André Léo (pseudonyme de Victoire Béra) – « la terre au paysan et l’outil à l’ouvrier ».

« Nous autres en Allemagne n’avons pas encore la mauvaise habitude de confondre les “radicaux d’extrême gauche” avec la social-démocratie. » Rosa Luxemburg

commune

Bien entendu, la plupart de ces premiers socialistes – partisans, par définition, d’une société sans classe – n’hésitaient jamais à joindre leurs forces à celles de la gauche libérale et républicaine chaque fois que cette dernière devait affronter la réaction cléricale et monarchiste, quitte à devoir ainsi, comme l’écrivait Lissagaray en 1876, « défendre cette République qui les persécutait ». Il va en effet de soi que cet aspect particulier de l’héritage des Lumières – la lutte contre toutes les formes de survivance des institutions inégalitaires de l’Ancien régime (que la plupart des socialistes ne confondaient d’ailleurs pas avec la liquidation libérale des traditions communautaires paysannes ou des structures d’entraide propres au compagnonnage ouvrier) – se retrouvait intégralement dans leur propre programme (je n’ai évidemment jamais prétendu que l’intersection du programme libéral et du programme socialiste formait un ensemble vide !). Mais c’était, en général, sans la moindre illusion sur l’attitude qu’adopterait cette bourgeoisie républicaine de gauche chaque fois que le combat purement politique pour l’extension des libertés fondamentales du citoyen en viendrait à mettre à l’ordre du jour la question cruciale de l’émancipation sociale des travailleurs. Comme l’écrivait encore Lissagaray, dans son Histoire de la Commune, il s’agissait donc pour les socialistes de travailler en toute circonstance à « crever le décor politique » officiel (celui, indispensable mais minimal et abstrait, que l’idéologie des “droits de l’homme” contribue à mettre en place) afin d’amener au grand jour la “question du prolétariat”.

Aussi, ce soutien critique que les ouvriers socialistes apportaient régulièrement à la gauche dans son combat constitutif contre la “Réaction” ne les conduisait-il jamais à vouloir fusionner avec elle sous le seul prétexte d’une défense commune, mais abstraite, des “valeurs républicaines”. Et lorsque, quelques années seulement après le massacre des ouvriers parisiens – massacre accompli sous le commandement impitoyable des principaux chefs de la gauche libérale du temps, d’Adolphe Thiers à Jules Favre –, certains militants socialistes, devant la menace d’une restauration de la monarchie, en étaient venus à envisager la possibilité d’une alliance plus organique avec la gauche (ou, tout au moins, avec son aile radicale), les Communards réfugiés à Londres allaient aussitôt s’empresser, dans leur appel de juin 1874 – et sous la plume, entre autres, d’Édouard Vaillant – de rappeler « à ceux qui seraient tentés de l’oublier que la gauche versaillaise, non moins que la droite, a commandé le massacre de Paris, et que l’armée des massacreurs a reçu les félicitations des uns comme des autres. Versaillais de gauche et Versaillais de droite doivent être égaux devant la haine du peuple ; car contre lui, toujours, radicaux et jésuites sont d’accord » (de nos jours, un tel appel serait, à coup sûr, reçu par les crédules lecteurs du Monde et de Libération comme le signe manifeste d’une “droitisation de la société” et du retour d’un “populisme” particulièrement “nauséabond”).

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C’est donc uniquement, encore une fois, dans le contexte très particulier de l’affaire Dreyfus, et sous l’influence majeure de Jaurès, qu’allait véritablement prendre forme, malgré la vive résistance initiale de Guesde, Vaillant et Lafargue (et, sur un autre plan, du mouvement anarcho-syndicaliste) le nouveau projet d’une intégration définitive du mouvement ouvrier socialiste dans le camp supposé politiquement homogène de la gauche “républicaine” et des “forces de progrès”. Projet qui ne finira du reste par s’imposer définitivement que dans le cadre de la montée du fascisme des années trente (c’est ainsi qu’en février 1921, dans une résolution de son conseil national, la S.F.I.O. elle-même tenait encore à rappeler qu’elle était un parti de “lutte des classes et de révolution” et qu’à ce titre, « ni les blocs des gauche ni les minimalistes – condamnés l’un et l’autre en théorie et en pratique – ne trouveront la moindre chance de succès dans ses rangs »). Or, comme Rosa Luxembourg l’avait immédiatement compris (tout en approuvant sans ambiguïté, par ailleurs, l’appel courageux de Jaurès à intervenir en faveur du capitaine Dreyfus), il s’agissait là d’un projet dont les implications politiques ne pouvaient, à terme, que se révéler désastreuses. C’est pourquoi, après avoir précisé que « nous autres en Allemagne n’avons pas encore la mauvaise habitude de confondre les “radicaux d’extrême gauche” avec la social-démocratie » (pierre lancée dans le jardin de tous les Olivier Besancenot à venir), puis rappelé que « le mérite historique impérissable des vieux partis, des guesdistes et des blanquistes (ainsi que, dans une certaine mesure des allemanistes) était d’avoir su séparer la classe ouvrière des républicains bourgeois » elle n’avait pas hésité à placer les partisans de Jaurès devant leurs immenses responsabilités historiques : « la tactique politique de l’aile jaurèssiste – écrivait-elle ainsi – malgré sa conviction sincère et le plus grand dévouement à la cause du prolétariat, conduisent tout droit à la réintégration de la classe ouvrière dans le camp républicain, autrement dit à l’anéantissement de toute l’œuvre accomplie par le socialisme depuis un quart de siècle »(La crise socialiste en France, ouvrage paru en 1900). Et afin de refroidir, au passage, l’enthousiasme républicain de Jaurès et de ses amis Millerand et Viviani devant la perspective d’une participation imminente des socialistes à un gouvernement de gauche, elle ajoutait, dans la foulée, cette précision aussi lucide que prophétique : « L’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’État par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’État bourgeois » (analyse qui ne devait pas s’appliquer, en revanche, aux alliances municipales).

À contempler le triste champ de ruines qui s’étend aujourd’hui sous nos yeux, on comprend alors mieux à quel point les sombres prédictions de Rosa étaient entièrement justifiées (à ceci près, bien sûr, qu’il y a déjà bien longtemps que la conquête de la gauche par l’État bourgeois s’est révélée totale, et non plus seulement partielle). Non que le bilan de cette nouvelle gauche née au lendemain de l’affaire Dreyfus soit entièrement négatif. Loin de là. L’alliance du mouvement ouvrier et de la gauche républicaine bourgeoise (celle-ci ayant longtemps été symbolisée, en France, par le parti radical) a non seulement permis, en effet, d’en finir partout avec les derniers vestiges de l’Ancien régime ou encore de sauver à plusieurs reprises la République libérale des griffes du fascisme ou du lobby colonial. Elle a également longtemps rendu possible, dans le cadre du compromis fordiste et keynésien, une amélioration réelle des conditions de vie des classes laborieuses, même si le prix de cette amélioration était presque toujours celui d’une intégration croissante des syndicats dans la gestion directe du système capitaliste (d’où leur incapacité dramatique, aujourd’hui encore, à rompre intellectuellement avec l’illusion que la croissance matérielle illimitée serait, pour reprendre la formule de George Bush, « la solution et non le problème »). L’ennui, c’est qu’un tel compromis entre la classe ouvrière et la bourgeoisie progressiste rendait, du même coup, philosophiquement problématique tout effort sérieux des nouveaux partis de “gauche” pour s’attaquer en commun – et autrement qu’en paroles – aux racines profondes d’un système économique et social qui repose depuis l’origine sur la mise en valeur du capital par l’exploitation continuelle du travail vivant, le pillage suicidaire de la planète, et le règne chaque jour un peu plus déshumanisant de la marchandise et de l’aliénation consumériste.

Il aura donc suffi, au début des années 1970, que la crise généralisée du modèle “fordiste” d’accumulation du capital conduise progressivement les classes dominantes occidentales à tracer une croix définitive sur le compromis keynésien (autrement dit, sur la redistribution aux classes populaires, à travers les mécanismes de l’État-providence, d’une partie non négligeable des “fruits de la croissance”) pour précipiter aussitôt ce qui subsistait encore de la “gauche socialiste” et du vieux mouvement ouvrier organisé dans un état de crise idéologique profonde. Et comme, par ailleurs, se généralisait, parmi les nombreux “repentis” de l’intelligentsia trotskyste et maoïste, l’idée que toute volonté de s’opposer à la dynamique aveugle de l’accumulation du capital conduirait inévitablement au goulag ou transformerait la France en nouvelle Corée du Nord (Michel Foucault et Bernard-Henri Lévy ayant joué ici le rôle intellectuel décisif que l’on sait), toutes les conditions allaient ainsi se trouver réunies – sur fond de déclin de l’empire soviétique – pour que la vieille gauche libérale et républicaine du XIXe siècle (celle que symbolisaient au mieux François Mitterrand et Jacques Delors – dignes héritiers, sur ce point, d’Adolphe Thiers, de Clémenceau et de la “République des Jules”) reprenne définitivement la direction des opérations et entreprenne d’effacer une à une les dernières traces de l’alliance autrefois nouée, sous la présidence d’Émile Loubet, avec le mouvement socialiste officiel (et cela, bien sûr, sous le masque – assurément plus approprié à la fuite en avant continuelle de l’économie marchande – de ce “libéralisme des mœurs” dont Jean-Pierre Garnier rappelait encore récemment que sa fonction première était de « camoufler la perpétuation du libéralisme tout court »).

« La lutte unitaire du “camp républicain” et des “forces de progrès” contre une droite alors incontestablement monarchiste, cléricale et “réactionnaire”, a épuisé depuis déjà longtemps sa raison d’être historique initiale. » 

Dans ces conditions, et devant l’ampleur de la faillite morale, politique et intellectuelle de la gauche moderne (n’est-il pas symptomatique, par exemple, que lorsqu’il arrive encore à des intellectuels de gauche “post-modernes” d’utiliser le mot “travailleur” ce soit presque toujours pour évoquer le seul cas des “travailleurs du sexe” ?) peut-on encore raisonnablement croire qu’il suffirait d’en ressusciter la “radicalité” originelle – de revenir, en d’autres termes, à une gauche qui soit “vraiment de gauche” – pour se retrouver aussitôt en mesure de regagner la confiance, ou même simplement l’écoute, de ces classes populaires aujourd’hui réfugiées dans l’abstention ou le vote néo-boulangiste ? Je crains, hélas, qu’il ne s’agisse là, à nouveau, d’une illusion sans avenir. Car de deux choses l’une. Ou bien, en effet, ce qu’on entend sous le nom de “gauche de la gauche” (ou “gauche radicale”) c’est tout simplement la reconstitution à l’identique de l’ancienne alliance défensive que le mouvement socialiste et la bourgeoisie “progressiste” avaient nouée lors de l’affaire Dreyfus, et qui aura donc globalement réussi à se maintenir jusqu’à la fin du XXe siècle (grâce, entre autres, aux vertus unificatrices du combat contre le colonialisme et le fascisme). Mais cela revient à oublier, d’une part, que la lutte unitaire du “camp républicain” et des “forces de progrès” contre une droite alors incontestablement monarchiste, cléricale et “réactionnaire”, a épuisé depuis déjà longtemps sa raison d’être historique initiale (sauf à supposer que l’objectif caché d’Alain Juppé ou de Christine Lagarde serait toujours de faire remonter un Bourbon sur le trône et de rétablir dans sa plénitude le pouvoir temporel de l’Église). Et, de l’autre, que le socle économique du compromis “fordiste-keynésien” sur lequel se sont longtemps appuyées les politiques de redistribution social-démocrate (autrement dit, un mode d’accumulation du capital qui reposait encore essentiellement sur la valeur déjàproduite dans l’économie “réelle”, et non pas – comme c’est devenu massivement le cas à partir des années 1980 – sur celle que le recours à l’endettement structurel et aux circuits sophistiqués du “capital fictif” permet de capitaliser par avance) a précisément commencé à voler en éclats au cours des années 1970. Ou bien, au contraire, on entend seulement désigner par gauche “vraiment de gauche”, une gauche définitivement libérée de l’hypothèque socialiste et donc libre d’incarner à nouveau ce simple “parti du Mouvement” – opposé à tous les “partis de l’Ordre” et à toutes les survivances du“ vieux monde” – qui en définissait l’essence sous la Restauration et le Second Empire. Mais, d’une part, c’est exactement là ce que le règne de François Mitterrand a déjà permis d’accomplir (le vieux triptyque républicain – “Liberté, Égalité, Fraternité” – étant rapidement redevenu la seule devise concevable d’une gauche à présent essentiellement “citoyenne”). Et de l’autre, cela suppose un renoncement définitif à toute critique radicale – ou même simplement cohérente – de l’organisation capitaliste de la société, puisqu’il va de soi que la dynamique révolutionnaire(selon le mot de Marx) de cette forme d’organisation ne saurait être saisie dans sa dialectique réelle ni appréhendée de manière réellement critique à partir de la seule antithèse métaphysique et abstraite entre “Progrès” et “Réaction”.

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C’est, du reste, cette impossibilité, commune à toutes les pensées de type “progressiste”, de percevoir le système capitaliste autrement que comme une “force du passé” fondée sur un imaginaire “traditionnaliste” et “patriarcal” (et tout lecteur d’Orwell aura immédiatement reconnu dans cette forme extrême d’aveuglement la marque même de la schizophrénie idéologique) qui explique également qu’une gauche “de mouvement” éprouvera toujours les pires difficultés philosophiques à saisir ce mode de production planétaire et culturellement uniformisateur dans sa dimension constitutive de “fait social total”. Autrement dit, à comprendre que c’est bien, en dernière instance, la même logique indissolublement culturelle et marchande (ce que Debord appelait le “Spectacle” et Marx cette « circulation de l’argent comme capital qui possède son but en elle-même«  et qui ne saurait donc admettre “aucune limite”) qui peut, seule, rendre pleinement intelligibles aussi bien le renforcement continuel des inégalités de classe et la chute dans la précarité d’un nombre toujours plus grand de gens ordinaires, que les problèmes de l’École et de la vie urbaine moderne, l’effacement progressif de toutes les frontières offrant encore un minimum de protection aux classes les plus pauvres, le recours grandissant à la gestation pour autrui, à la télésurveillance ou à la “reproduction artificielle de l’humain”, la bétonisation insensée des terres cultivables et la destruction corrélative de l’agriculture paysanne par la chimie de Monsanto et le “productivisme” de l’Union européenne, la corruption croissante du sport professionnel de haut niveau, la prolifération des cancers de l’enfant et le réchauffement climatique, ou encore les progrès continus de l’incivilité quotidienne, de l’insécurité, de la mondialisation du crime organisé et des trafics humains en tout genre. Or il ne fait aujourd’hui aucun doute que les catégories populaires – précisément parce qu’elles en sont toujours les premières victimes – ressentent déjà de manière infiniment plus profonde que tous les sociologues de gauche réunis les effets humainement désastreux de cette intégration dialectique toujours plus poussée entre l’économique, le politique et le culturel. À moins, par conséquent, que la gauche moderne ne parvienne à “changer de peuple” – comme l’y invitait encore récemment Éric Fassin (le vote des étrangers constituant, pour ce clone de gauche d’Agnès Verdier-Molinié, le point de départ indispensable de cette stratégie) – il est donc grand temps, pour elle de commencer à comprendre que si ce flamboyant “libéralisme culturel” qui est aujourd’hui devenu son dernier marqueur électoral et son ultime valeur refuge, suscite un tel rejet de la part des classes populaires, c’est aussi parce que ces dernières ont déjà souvent compris qu’il ne constituait que le corollaire “sociétal” logique du libéralisme économique de Milton Friedman et d’Emmanuel Macron (ce que Jacques Julliard appelle judicieusement « l’alliance, en somme, des pages saumon du Figaro et des pages arc-en-ciel de Libération« ).

Quelles sont, selon vous, les pistes, appelant une “autocritique”, qui permettraient de surmonter cet échec ?

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Au point où nous en sommes arrivés, ce n’est certainement pas une simple “autocritique” qui permettra à la gauche de remonter la pente et de retrouver l’estime des classes populaires. Sauf, bien entendu, si cette autocritique devait signifier un changement complet de paradigme et sous réserve encore qu’un tel changement puisse s’accomplir dans des délais très courts (tout en sachant, par ailleurs, qu’il faudrait pour cela remettre également en cause le statut et les privilèges de tous ceux – élus de toute sorte, innombrables dirigeants “associatifs”, intellectuels de métier etc. – qui ont un intérêt personnel évident au maintien des clivages officiels). Cette nécessité d’agir sous le signe de l’urgence n’a rien de rhétorique. Depuis 2008, en effet, l’économie capitaliste mondiale est clairement entrée dans ce qu’Immanuel Wallerstein appelait la « phase terminale de sa crise structurelle »Phase qui peut, bien sûr, s’étendre encore sur quelques dizaines d’années et crise qui se caractérise d’abord par le fait – déjà souligné par André Gorz – que la dynamique d’accumulation du capital, parce qu’elle repose essentiellement aujourd’hui sur la productivité de l’industrie financière, « ne se perpétue et ne fonctionne que sur des bases fictives de plus en plus précaires ». Cela signifie, en d’autres termes, que nous appartenons déjà à ce moment de l’histoire (dont Rosa Luxembourg avait prédit, dès 1913, qu’il se présenterait sous la forme d’une longue « période de catastrophes ») où le problème de la déconnexion progressive du système capitaliste et de la vie humaine va commencer à se poser sous des formes de plus en plus concrètes et de plus en plus pressantes. Si, par conséquent, nous tenons vraiment à ce que cette sortie progressive du capitalisme, à terme inévitable, s’opère de manière aussi civilisée et pacifique que possible (ce que personne ne peut aujourd’hui prévoir) il est donc devenu plus indispensable que jamais – comme Engels l’écrivait en 1895 – que « les masses elles-mêmes y coopèrent, qu’elles aient déjà compris elles-mêmes de quoi il s’agit, et pourquoi elles interviennent avec leur corps et avec leur vie ». Or un rassemblement aussi large des classes populaires (rassemblement qui devrait, de plus, être suffisamment solide et cohérent pour pouvoir attirer dans son orbite idéologique – comme en Mai-68 – une grande partie des nouvelles classes moyennes urbaines) n’aura strictement aucune chance de voir le jour tant que ces classes ne se verront offrir d’autre alternative politique plausible que celle – imposée en boucle par les médias et les partis du bloc libéral – qui est censée opposer, depuis la nuit des temps, les héroïques défenseurs de la “société ouverte” et du “monde moderne” (le “parti de l’intelligence”) et ceux du “repli sur soi”, du “rejet de l’autre” et de toutes les formes de “passéisme” (et, au passage, on en vient parfois à se demander – à voir le ton moralisateur et méprisant que la plupart des intellectuels et artistes de gauche adoptent dès qu’il s’agit de faire la leçon aux catégories les plus modestes – s’il leur reste encore un minimum de sens psychologique élémentaire).

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Dans ces conditions, et si nous ne voulons pas voir se rejouer sous nos yeux une énième version de l’histoire du joueur de flute de Hamelin – avec, cette fois-ci, Marine dans le rôle du chasseur de rats – il devient donc chaque jour un peu plus urgent, d’une part, de travailler à nous déprendre d’un système de classification totémique dont chacun peut constater aujourd’hui qu’il ne fonctionne plus, pour l’essentiel, que dans le seul intérêt de la classe dominante, et, de l’autre, de commencer à réapprendre – selon la belle formule de Juan Carlos Monedero, l’un des théoriciens les plus lucides de Podemos – à « tracer de nos mains un éclair qui montre qui sont ceux d’en bas et qui sont d’en haut » (analyse qui conduisait d’ailleurs Pablo Iglesias à remarquer avec humour qu’on pourrait donc « définir Podemos en disant que nous avons fait tout ce que la gauche disait qu’il ne fallait pas faire »). Naturellement, un tel appel à retourner, par-delà trois décennies d’hégémonie idéologique absolue de la gauche libérale et “citoyenne”, aux clivages “transversaux” du socialisme originel (ce n’est assurément pas un hasard si l’une des références politiques majeures de Podemos – en dehors de l’apport décisif des mouvements révolutionnaires d’Amérique latine – est l’œuvre d’Antonio Gramsci), ne tombe pas du ciel. Il trouve, en réalité, son origine politique la plus concrète dans cet étonnant Mouvement du 15 mai 2011 – l’occupation de la Puerta del Sol à Madrid – qui avait conduit une partie du peuple espagnol, sur fond de crise et de précarité grandissantes, à renverser d’un seul coup toutes les tables de la loi politique officielle en osant, pour la première fois depuis très longtemps proclamer avec fierté : « Nous ne sommes ni de gauche ni de droite, nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut ! ». Mot d’ordre qui retrouvait donc spontanément ceux de la Commune de Paris (« Travailleurs, ne vous y trompez pas, c’est la grande lutte. C’est le parasitisme et le travail, l’exploitation et la production qui sont aux prises. Si vous voulez enfin le règne de la Justice, travailleurs, soyez intelligents, debout ! »). Et dont les grands médias français avaient d’ailleurs aussitôt entrepris de dissimuler l’existence, allant même jusqu’à rebaptiser le mouvement du 15-M en “mouvement des indignés” (histoire de suggérer par-là que ce mouvement populaire devait beaucoup plus aux idées de Stéphane Hessel qu’à celles d’Antonio Gramsci ou d’Ernesto Laclau).

« Quel que soit le destin qui attend par ailleurs Podemos, l’immense mérite historique de ce mouvement est donc d’ores et déjà d’avoir su accomplir cette véritable révolution culturelle. »

Cela ne signifie évidemment pas pour autant que Podemos soit exempt de toute critique. Non seulement, en effet, la base politique et sociale réelle de la classe dominante est assurément beaucoup plus large que ce modeste “1%” que dénonce Podemos dans le sillage du mouvement Occupy Wall Street (et négliger ce fait ne peut conduire qu’à de graves désillusions puisque cela revient forcément à sous-estimer les capacités de mobilisation, y compris militaires, de l’oligarchie régnante). Mais on peut également regretter que le programme de Podemos soit encore extrêmement discret, du moins pour l’instant, sur les moyens concrets (comme par exemple, le recours systématique aux monnaies locales et aux circuits courts) qui devraient permettre de soustraire progressivement la vie des gens ordinaires et des communautés locales à l’emprise destructrice du marché capitaliste mondial et de la bureaucratie européenne (de ce point de vue – et malgré le « pari sur la décroissance » promis par Monedero – Pierre Thiesset a sans doute dit tout ce qu’il fallait dire dans le numéro de février 2016 de la Décroissance[ii]). Il se pourrait même que l’expérience de Podemos – faute, entre autres, de cette solidarité populaire internationale qui a déjà fait si cruellement défaut au peuple grec – ne finisse par s’enliser et tourner court (c’est d’ailleurs une éventualité que les leaders de ce mouvement ont eu l’intelligence et le courage d’envisager). Et cela, sans même prendre en compte le fait prévisible – comme Carolina Bescansa, l’une des dirigeantes de Podemos, le soulignait ironiquement – que tous « ceux qui étaient les bénéficiaires de cette distinction quand elle dominait l’échiquier politique » défendront « avec acharnement l’axe gauche-droite » et ne manqueront pas d’accuser « quiconque le remet en cause ou conteste que c’est le meilleur axe de différenciation pour expliquer ce qui se passe, d’être populiste, de droite, gauchiste, communiste, bolivarien, fasciste, thatchérien, pro-iranien etc. ».

Il reste que Podemos est aujourd’hui le seul mouvement radical européen disposant déjà d’une base de masse à avoir clairement compris que si l’on voulait réellement rassembler la grande majorité des classes populaires autour d’un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste (et non pas simplement accroître ses privilèges électoraux) il fallait impérativement commencer par remettre en question ce vieux système de clivages fondé sur la « confiance aveugle dans l’idée de progrès » (Juan Carlos Monedero) dont les présupposés philosophiques de plus en plus paralysants (du type “parti de demain” – celui de la Silicon Valley – contre “parti d’hier” – celui de l’agriculture paysanne ou de la culture du livre) ne cessent d’offrir depuis plus de trente ans à la gauche européenne le moyen idéal de dissimuler sa réconciliation totale avec le capitalisme sous les dehors beaucoup plus séduisants d’une lutte “citoyenne” permanente contre toutes les idées “réactionnaires” et “passéistes” (ou même “rouge-brunes” !).

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Quel que soit le destin qui attend par ailleurs Podemos, l’immense mérite historique de ce mouvement est donc d’ores et déjà d’avoir su accomplir cette véritable révolution culturelle (le retour, par-delà l’opposition gauche/droite, aux clivages anticapitalistes qui étaient ceux du socialisme, de l’anarchisme et du populisme originels) qui, seule, peut encore permettre de maintenir à flot le projet d’unir la grande majorité des classes populaires autour d’un programme réellement émancipateur. A défaut d’une telle révolution culturelle – et donc également de l’alliance politique entre tous “ceux d’en bas” qu’elle rend à nouveau concevable – rien ne saurait, en effet, garantir que l’effondrement inévitable du système économique et financier mondial ou les catastrophes écologiques à venir, pourront tranquillement laisser la place à une société « libre, égalitaire et décente » (selon l’expression de George Orwell) plutôt qu’à un monde, sombre et désespérant, à la Mad Max ou à la Blade runnerPar les temps qui courent, et qui n’inclinent guère à l’optimisme, le seul fait que Podemos existe est déjà, en soi, un véritable bol d’air frais.

Notes :

[i] Dans ses Souvenirs personnels sur Karl Marx, le gendre du philosophe allemand, Paul Lafargue, écrivait : « Il plaçait Cervantès et Balzac au-dessus de tous les autres romanciers. […] Et il avait une telle admiration pour Balzac qu’il se proposait d’écrire un ouvrage critique sur la Comédie humaine dès qu’il aurait terminé son œuvre économique. Balzac, l’historien de la société de son temps, fut aussi le créateur de types qui, à l’époque de Louis-Philippe, n’existaient encore qu’à l’état embryonnaire et ne se développèrent complètement que sous Napoléon III, après la mort de l’écrivain. »
[ii] À la gauche du Progrès, rien de nouveau, par Pierre Thiesset, La Décroissance n°126, Nous sommes des radicaux, février 2016.

Source : Le Comptoir, Jean-Claude Michéa, 26-02-2016

Source: http://www.les-crises.fr/jean-claude-michea-la-gauche-doit-operer-un-changement-complet-de-paradigme/


Miscellanées du Mercredi (Delamarche, Béchade, ScienceEtonnante)

Wednesday 20 July 2016 at 00:01

I. Olivier Delamarche

Un grand classique : La minute de Delamarche : Les attentats sont sans impact sur la bourse – 18/07

Olivier Delamarche VS Jean-François Robin (1/2): Après la progression de la semaine dernière, pourquoi le CAC 40 devient-il si hésitant ? – 18/07

Olivier Delamarche VS Jean-François Robin (2/2): L’économie américaine doit-elle inquiéter les marchés financiers ? – 18/07

II. Philippe Béchade

La minute de Béchade: “Les consommateurs américains sont morts” – 13/07

Les indés de la finance: La BoE opte pour la statu quo – 14/07

Philippe Béchade VS Frédéric Rollin (1/2): L’économie américaine se dirige-t-elle vers une récession ? – 13/07

Philippe Béchade VS Frédéric Rollin (2/2): Au-delà du Brexit, le vrai problème de l’Europe provient-il de l’Italie ? – 13/07

III. ScienceEtonnante

D’où viennent les bulles du champagne ? — Science étonnante #22


Petite sélection de dessins drôles – et/ou de pure propagande…

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Images sous Copyright des auteurs. N’hésitez pas à consulter régulièrement leurs sites, comme les excellents Patrick Chappatte, Ali Dilem, Tartrais, Martin Vidberg, Grémi.

Source: http://www.les-crises.fr/miscellanees-du-mercredi-delamarche-bechade-scienceetonnante-datagueule/


Jean-Claude Michéa : « Ceux d’en bas apparaissent de moins en moins sensibles à l’alternance unique »

Tuesday 19 July 2016 at 00:45

Source : Le Comptoir, Jean-Claude Michéa, 24-02-2016

Socialiste libertaire, communautarien et décroissant, qui n’hésite pas à tacler la gauche ou la religion du progrès, Jean-Claude Michéa n’est pas de ceux qui se laissent facilement enfermer dans une case. Une originalité qui lui a valu de nombreuses attaques de son propre camp – Frédéric LordonPhilippe CorcuffSerge HalimiLuc BoltanskiIsabelle Garo et Jean-Loup Amselle, pour ne citer que les plus connus. Pourtant, depuis plus de vingt ans, le Montpelliérain s’échine à mener une critique radicale et originale du libéralisme et à réhabiliter les classes populaires et leurs pratiques – comme le football –, ignorées et méprisées par les politiques de droite comme de gauche. Nous devons en partie au philosophe la popularisation récente de l’écrivain George Orwell, ainsi que l’introduction en France de la pensée du sociologue et historien américain Christopher Lasch. Notre admiration pour ce « penseur vraiment critique », comme le qualifient les éditions L’Échappée, n’est un secret pour personne. Voilà pourquoi nous avons souhaité lui soumettre quelques questions. Vu la densité de ses réponses, nous avons décidé de les publier en deux fois. Dans cette première partie, Michéa clarifie ces analyses du peuple et du libéralisme.

Le Comptoir : Les cinq dernières décennies ont été marquées en Occident par l’avènement de la société de consommation et de la culture de masse, qui ont opéré une uniformisation des modes de vie inédite. Pier Paolo Pasolini, dont vous êtes un grand lecteur, notait il y a quarante ans que les classes populaires ont été « atteintes dans le fond de leur âme, dans leurs façons d’être » et que l’âme du peuple a non seulement été « égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais ». Peut-on encore réellement, dans ces conditions, parler de peuple et de common decency ?

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Jean-Claude Michéa : Il convient d’abord de rappeler que ce que vous appelez la “société de consommation” (telle qu’elle se met en place aux États-Unis au début des années 1920) trouve elle-même sa condition préalable dans la nécessité inhérente à toute économie libérale de poursuivre à l’infini le processus de mise en valeur du capital. Nécessité contradictoire – puisque nous vivons dans un monde clos – mais qui constitue, depuis la révolution industrielle, la clé d’intelligibilité principale (quoique non exclusive) du mouvement des sociétés modernes. Dans un monde où chacun doit finir, tôt ou tard, par être mis en concurrence avec tous – conformément au principe libéral d’extension du domaine de la lutte – il est en effet vital, si l’on veut rester dans la course, d’accroître sans cesse la valeur de son capital de départ (toute attitude “conservatrice” étant nécessairement suicidaire dans une économie “ouverte” et théoriquement concurrentielle).

Bien entendu, cette injonction systémique à la “croissance” et à l’“innovation” n’explique pas seulement la tendance dominante du capital – comme le confirme la moindre partie de Monopoly — à se concentrer entre des mains toujours moins nombreuses (62 individus détiennent aujourd’hui une fortune équivalente à celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité !). En conduisant à subordonner toute production de biens ou de services à l’exigence prioritaire du “retour sur investissement” (quand bien même la plupart des marchandises ainsi produites se révéleraient tout à fait inutiles, voire toxiques ou nuisibles pour le climat et la santé humaine), elle encourage simultanément le rêve positiviste d’un monde “axiologiquement neutre” – dont l’ultime impératif catégorique serait business is business  contribuant ainsi à noyer progressivement les vertus humaines les plus précieuses (celles qui fondent, par exemple, la civilité quotidienne et les pratiques de réciprocité et d’entraide) dans « les eaux glacées du calcul égoïste » (Marx). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la critique des premiers socialistes s’arrêtait rarement aux seuls aspects inégalitaires et abrutissants du nouveau mode de production industrielle (les fameux satanic mills de William Blake). Elle portait tout autant – sinon plus – sur le type de société atomisée, mobilitaire et agressivement individualiste qui en constitue l’envers moral, psychologique et culturel obligé (« cette société – notait Pierre Leroux – où tout le monde veut être monarque » et que Proudhon décrivait, pour sa part, comme le « règne de l’absolutisme individuel »). Une fois reconnu ce lien structurel entre « la démoralisation et l’isolement qui enferment chacun dans sa misère privée » (Jaime Semprun) et cette guerre quotidienne de tous contre tous qui constitue l’essence du libéralisme économique, on comprend alors mieux pour quelles raisons logiques le déchaînement planétaire des politiques libérales – sur fond de renoncement de l’intelligentsia de gauche, à partir de la fin des années 1970, à toute critique radicale du système fondé sur l’accumulation du capital – ne pouvait effectivement conduire qu’à saper indéfiniment les fondements mêmes (qu’ils soient anthropologiques, moraux, ou culturels) de toute vie réellement commune.

Kevin « L’Impertinent » Victoire.

Kevin « L’Impertinent » Victoire.

Cela dit, et à moins d’endosser entièrement cette vision haineuse et méprisante des classes “subalternes” qui était celle, lors du procès d’Outreau, de l’incroyable juge Burgaud (vision dans laquelle il n’est d’ailleurs pas très difficile de retrouver le véritable arrière-plan psychologique et intellectuel de toutes les croisades médiatiques et universitaires contre le “populisme”), il me semble néanmoins prématuré d’en conclure que les notions de “décence commune” ou de “peuple” (lui-même à présent réduit par la sociologie d’État à un improbable conglomérat de “minorités”) appartiendraient désormais à un passé révolu. Car s’il est effectivement incontestable que des pans entiers de l’univers moral et culturel des gens ordinaires – pour reprendre l’expression d’Orwell – se sont d’ores et déjà volatilisés sous l’effet des dynamiques “axiologiquement neutres” de la mondialisation juridique et marchande (il suffit d’observer la progression constante des comportements “autistiques” ou asociaux dans l’espace public), il me paraît non moins évident que cette « dissolution de tous les liens sociaux » (Guy Debord) est encore très loin d’avoir atteint ce stade ultime de l’atomisation du monde que Marx associait, dans le livre I du Capital, à l’axiomatique même du libéralisme politique. À savoir celui d’une société où « chacun ne pense qu’à lui et personne ne s’inquiète de l’autre » et dans laquelle « la seule force qui mette en présence et en rapport les individus est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, et de leurs intérêts privés » (une telle description, en revanche, conviendrait déjà beaucoup plus au monde impitoyable des élites modernes).

La plupart des études consacrées à ce sujet (essentiellement, il est vrai, dans les pays anglo-saxons) confirment, en effet, de façon très claire que les valeurs traditionnelles d’entraide et de solidarité – celles que Marx lui-même (je renvoie ici aux travaux décisifs de Teodor Shanin et de Kevin Anderson), avait fini par considérer, dans les dernières années de sa vie, comme l’une des conditions les plus indispensables de la révolution socialiste – sont encore massivement présentes dans les milieux populaires. Si l’on en doute, il suffit simplement de se poser la question suivante : par quel miracle, en effet, les gens ordinaires – dont l’immense majorité doit aujourd’hui vivre avec moins de 2000 € par mois – pourraient-ils faire face aux inévitables aléas de l’existence quotidienne (perte d’emploi ou chute dans la précarité, accident de santé, déménagement imposé par les politiques libérales de “flexibilité”, dégât des eaux ou cambriolage, réparation de la vieille voiture indispensable pour faire ses courses ou se rendre au travail, etc.) si ne subsistait pas, dans des proportions encore considérables, cette pratique traditionnelle de l’entraide et du “coup de main” – entre parents, amis, voisins ou collègues – qui constitue l’essence même de ce que Mauss appelait « l’esprit du don » ? De toute évidence, l’idée désormais largement répandue dans le clergé universitaire selon laquelle “le peuple n’existe plus” relève beaucoup plus du wishful thinking de ceux qui ont personnellement tout à craindre de son réveil politique que de l’analyse objective du monde réel.

« Il me semble néanmoins prématuré d’en conclure que les notions de “décence commune” ou de “peuple” appartiendraient désormais à un passé révolu. »

Aujourd’hui, le libéralisme culturel longtemps hégémonique a du plomb dans l’aile. De plus en plus de voix, de Zemmour à Finkielkraut, attaquent dans les médias la fameuse “pensée unique” et brisent le politiquement correct. Au sein de la gauche de gouvernement, la “ligne Valls”, sécuritaire et peu portée sur le sociétal, semble l’avoir définitivement emporté sur la “ligne Taubira” [la question a été posée avant son départ du gouvernement, NDLR], plus laxiste. Pourtant, l’économie de marché connaît de moins en moins de contestation. La phase “libertaire” du libéralisme, qui a émergé après Mai-68 et que vous avez abondamment analysée dans vos ouvrages est-elle maintenant derrière nous ?

Il me semble que c’est surtout là une de ces illusions d’optique qui font le charme de la société du spectacle ! Et comme cette illusion trouve sa source première dans certaines particularités de la situation politique actuelle, il me semble indispensable de revenir un instant sur les racines réelles de cette dernière. Au début de l’année 1996, dans leurs Remarques sur la paralysie de décembre 1995, les rédacteurs de l’Encyclopédie des nuisances avaient ainsi annoncé, avec leur lucidité coutumière, « qu’il n’y aurait pas de “sortie de crise” ; que la crise économique, la dépression, le chômage, la précarité de tous, etc., étaient devenus le mode de fonctionnement même de l’économie planétarisée ; que ce serait de plus en plus comme cela ». Vingt ans plus tard, on est bien obligé d’admettre que ce jugement (qui avait suscité, à l’époque, le sourire goguenard de ceux qui savent) a non seulement été entièrement confirmé par les faits mais qu’il rencontre également un écho grandissant dans toutes les classes populaires européennes (et même, désormais, aux États-Unis), comme en témoignent abondamment les progrès constants de l’abstention, du vote blanc ou du nombre de suffrages se reportant sur les partis dits “antisystème” ou “populistes”. Tout se passe, en effet, comme si ces classes populaires étaient partout en train de prendre conscience, fût-ce sous des formes mystifiées, que les deux grands partis du bloc libéral (ceux que Podemos appelle à juste titre les “partis dynastiques”) n’avaient, en somme, plus d’autre idéal concret à leur proposer que la dissolution continuelle de leurs manières de vivre spécifiques – et de leurs derniers acquis sociaux – dans le mouvement sans fin de la croissance mondialisée, que celle-ci soit repeinte en vert ou encore aux couleurs du “développement durable”, de la “transition énergétique” et de la “révolution numérique”.

Kevin « L’Impertinent » Victoire.

Kevin « L’Impertinent » Victoire.

Devant cette nouvelle situation, où ceux d’en bas apparaissent de moins en moins sensibles, expérience oblige, aux vertus de l’alternance unique, l’aile gauche et l’aile droite du château libéral (dont les ultimes différences tiennent surtout, désormais, aux ambitions personnelles de leurs dirigeants et aux particularités encore marquées de leur électorat historique) se retrouvent donc peu à peu contraintes de réfléchir en commun sur les différentes façons possibles de “gouverner autrement”. Autrement dit, de prolonger de quelques décennies encore la survie d’un système qui prend aujourd’hui l’eau de toute part. Une des solutions les plus prometteuses, à moyen terme, serait incontestablement celle d’un “compromis historique” de type nouveau, que ce compromis prenne la forme d’une “grande coalition” à l’allemande, d’un “front républicain” à la française, ou même, si une situation internationale favorable le permettait, d’une nouvelle “union sacrée”. C’est donc d’abord à la lumière de ce contexte historique inédit (et probablement aussi des menaces de crise économique et financière mondiale qui s’accumulent à l’horizon – je renvoie ici aux analyses décisives de Ernst Lohoff et de Norbert Trenkle dans La grande dévalorisation) qu’il convient, à mon sens, d’expliquer l’actuelle mise en sourdine par l’aile gauche du bloc libéral de certains des aspects les plus clivants, et donc les plus inutilement provocateurs, de son programme “sociétal”. Il serait, en effet, très difficile de convaincre ces catégories populaires qui votent encore traditionnellement à droite, notamment en milieu rural (au XIXe siècle, on appelait souvent les députés de droite les Ruraux) d’apporter durablement leur soutien à un gouvernement de coalition, si l’aile gauche de ce gouvernement ne renonçait pas, au moins pour un temps, à agiter sans cesse devant elles le chiffon rouge de l’abolition de tous les “tabous” de la morale commune, de toutes les frontières protectrices encore existantes et de toutes ces manières de vivre partagées, si bien analysées par E.P. Thompson, qui fondent leur identité régionale et populaire (à l’exception, bien sûr, de cette vieille coutume familiale de l’héritage, à laquelle les intellectuels de gauche − même les plus portés sur la “déconstruction” − demeurent, en général, personnellement très attachés).

Pour autant, cette reconfiguration du champ politique − à terme, encore une fois, très plausible (c’est celle, en tout cas, qui aurait la faveur des marchés financiers) − ne doit pas nous conduire à valider l’illusion que la « phase libertaire du libéralisme », pour reprendre votre expression, serait désormais « derrière nous ». Dans un monde dont tous les évangélistes nous rappellent à chaque instant que son essence profonde est de “bouger” sans cesse, il devrait être, en effet, plus évident que jamais − sauf à croire encore, à l’ère de la mondialisation capitaliste, que l’objectif réel d’une droite libérale moderne serait de défendre l’Église catholique, le monde rural et les valeurs “traditionnelles” − que le libéralisme culturel (ou, si l’on préfère, la contre-culture libérale) représente par définition la seule forme de construction psychologique et intellectuelle qui soit à même de légitimer en temps réel, et dans la totalité de ses manifestations, la dynamique planétaire du capitalisme. Et cela, précisément, parce que la neutralité axiologique de ce dernier le conduit forcément à s’émanciper en permanence de « toute limite morale ou naturelle » (Marx). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette contre-culture de gauche (comme Georges Perec est un des premiers à l’avoir souligné) fournit depuis si longtemps à l’univers mystificateur de la publicité moderne − autrement dit au discours que la marchandise tient sur elle-même − l’essentiel de son langage, de ses codes et de son imaginaire United Colors of Benetton.

« Il est donc indispensable de réapprendre à distinguer les intuitions et les idées qui naissent directement de l’expérience quotidienne des classes populaires. »

Quant à tous ces universitaires “postmodernes”, nourris au lait maternel de Foucault et de Derrida, qui croient encore, ou font semblant de croire, que l’idéologie naturelle du libéralisme serait un mélange “néo-réactionnaire” (pour reprendre ici le terme popularisé par le spin doctor Daniel Lindenberg), de “conservatisme”, d’austérité calviniste et de nostalgie de la famille “hétéro-patriarcale” (dans Why I am not a conservative − un texte écrit en 1960 – Hayek avait pourtant apporté, à la suite d’Ayn Rand, toutes les clarifications nécessaires sur ce point), je leur conseille vivement de tourner un instant leur regard vers cette Silicon Valley qui constitue, depuis des décennies, la synthèse la plus accomplie de la cupidité des hommes d’affaire libéraux et de la contre-culture “californienne” de l’extrême gauche des sixties (Steve Jobs et Jerry Rubin en sont de remarquables exemples). Comme on le sait, c’est en effet dans cette nouvelle Mecque du capitalisme mondial − grâce, entre autres, au financement de Google – que se met aujourd’hui en place le délirant projet “transhumaniste” (porté par l’éternelle illusion d’avoir enfin découvert une source inépuisable de valorisation du capital) d’utiliser toutes les ressources de la science et de la technologie modernes − sciences cognitives, nanotechnologies, intelligence artificielle, biotechnologies etc. − au service prioritaire de la fabrication industrielle d’un être humain “augmenté” (et si possible immortel), ainsi que du nouvel environnement robotisé qui devra en régenter la vie quotidienne, y compris dans ses aspects les plus intimes. Or comment ne pas voir, là encore, que ce projet prométhéen − que tous les Attali du monde nous présentent déjà comme le “capitalisme du futur” − s’accommode infiniment mieux du relativisme moral de la gauche “postmoderne”, de l’idéologie du No border, ou des appels incessants d’une Christiane Taubira (dont on oublie trop souvent qu’elle a longtemps été l’égérie de Bernard Tapie) en faveur d’une “révolution anthropologique” permanente, que de la poussive rhétorique électorale du “sursaut républicain” que Manuel Valls est, aujourd’hui, provisoirement obligé de reprendre à son compte. Ou, a fortiori, de l’idéologie “néo-conservatrice” et religieuse de ces petites villes de l’Amérique profonde qui font trembler tout lecteur de Libération.

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Si l’on veut échapper au confusionnisme savamment entretenu par les médias et par ce qu’Engels appelait la « queue d’extrême gauche de la bourgeoisie », il est donc indispensable de réapprendre à distinguer les intuitions et les idées qui naissent directement de l’expérience quotidienne des classes populaires, avec toutes les ambiguïtés et les illusions qui peuvent naturellement être liées au caractère souvent contradictoire de cette expérience (c’est ce qu’on pourrait appeler, en simplifiant, la “pensée d’en bas”) de cette véritable idéologie dominante qui en constitue, en réalité, la négation. Autrement dit, cette “pensée d’en haut”, toujours réglée sur les intérêts matériels et “moraux” de l’élite au pouvoir, et qui a pour fonction première de définir à chaque instant − sur le ton officiellement “neutre” de l’information “objective” et de l’expertise “savante” (que celle-ci trouve sa source privilégiée dans les constructions des économistes de droite ou dans celles des sociologues de gauche) − non seulement les “bonnes” réponses (celles qui sont politiquement ou économiquement “correctes”) mais également, et même surtout, les “bonnes” questions et le langage dans lequel il convient impérativement de formuler ces dernières (tout le monde aura ainsi remarqué la quantité d’énergie déployée depuis quelques mois par le valeureux personnel médiatique − “experts” psychologiques à l’appui − pour détourner de leur sens initial les termes de “radicalités” et de “radicalisation”[i]).

C’est alors seulement que l’on pourra recommencer à comprendre que le libéralisme économique d’Adam Smith, de Turgot ou de Voltaire, loin de prendre sa source dans la pensée “réactionnaire” d’un Bossuet ou d’un Filmer, trouve en réalité son prolongement philosophique le plus naturel dans le libéralisme politique et culturel des Lumières (dont je ne songe évidemment pas à nier un seul instant les nombreux aspects émancipateurs, notamment partout où sévit encore un système patriarcal et théocratique) et dans l’idée progressiste correspondante selon laquelle tout pas en avant constitue toujours un pas dans la bonne direction (contester un tel dogme reviendrait, en effet, à admettre que, sur un certain nombre de points, c’était mieux avant, proposition que tout intellectuel de gauche, au sens contemporain du terme, se doit de rejeter avec la même horreur qu’un théologien médiéval l’idée que le Christ n’aurait pas été enfanté par une vierge).

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Cette analyse permet de comprendre, au passage, qu’en décidant de mettre un terme, tout au long des rugissantes années 1980, au compromis politique et philosophique qui l’enchaînait encore partiellement, depuis l’affaire Dreyfus, à la critique socialiste de la modernité libérale − et cela afin de pouvoir endosser, dans un second temps, les magnifiques habits neufs du libéralisme culturel “californien” (victoire posthume, en somme, de Jean-Jacques Servan-Schreiber) − la gauche mitterrandienne se condamnait donc inéluctablement (comme Rawi Abdelal l’a bien montré dans Capital Rules) à devenir l’un des foyers les plus actifs de la contre-révolution libérale européenne. Autrement dit, l’une des sources privilégiées de toutes les justifications intellectuelles et morales de cette fuite en avant éperdue qui définit la société capitaliste. N’est-ce pas, d’ailleurs, l’excellent Emmanuel Macron lui-même − qui ne manque jamais, au passage, de rappeler tout ce qu’il doit à sa formation althussérienne − qui proclamait fièrement qu’être aujourd’hui de gauche, c’est d’abord faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que chaque jeune « ait envie de devenir milliardaire » ?

« Il est également fréquent qu’un intellectuel suspecté de professer des idées “réactionnaires”, “racistes” ou “nauséabondes” cherche désespérément à convaincre ses interlocuteurs qu’il est resté fidèle aux “valeurs” fondamentales de la gauche. »

Et au cas où cette analyse paraîtrait encore excessive, il existe, du reste, un critère très simple, et à mon sens infaillible, qui permet de déterminer instantanément, pour n’importe quelle société divisée en classes antagonistes, quelle est sa véritable idéologie dominante et, par conséquent, quel est le seul usage pertinent du terme “politiquement correct”. Au XVIe siècle, par exemple − lorsque la légitimation du pouvoir de la noblesse reposait avant tout sur l’idéologie chrétienne − il était fréquent (et surtout plus prudent !) qu’un penseur radical dissimule son athéisme sous le masque d’une adhésion sincère à la religion officielle. L’attitude inverse − un véritable croyant cherchant à tout prix à se faire passer pour athée − aurait constitué, en revanche, un signe évident d’aliénation mentale. Appliquons donc ce critère aux débats idéologiques de la France libérale contemporaine. On remarquera ainsi qu’il est également fréquent qu’un intellectuel suspecté de professer des idées “réactionnaires”, “racistes” ou “nauséabondes” (on trouvera toutes les listes de proscription nécessaires dans le Monde ou Libération) cherche désespérément à convaincre ses interlocuteurs qu’il est resté fidèle aux “valeurs” fondamentales de la gauche (ou, à tout le moins, qu’on ne saurait le soupçonner d’être un homme de droite ou d’extrême droite). On imagine assez mal, en revanche, la situation inverse. Autrement dit, celle d’un intellectuel de gauche, ou d’extrême gauche, reconnu comme tel, mais qui s’épuiserait pourtant à convaincre son auditoire qu’il est victime d’un malentendu et qu’il a, en réalité, toujours défendu des idées de droite ou d’extrême droite.

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Voilà qui devrait définitivement relativiser, me semble-t-il, l’idée “postmoderne” selon laquelle la Silicon Valley et le capitalisme mondial ne pourraient prospérer durablement qu’à l’ombre du patriarcat, du “racisme” et des valeurs chrétiennes les plus austères et les plus “conservatrices” (valeurs que tout “anticapitaliste” conséquent devrait donc travailler à déconstruire en priorité). Et donner ainsi une fois de plus raison à Marx lorsqu’il définissait le libéralisme politique et culturel de la bourgeoisie “républicaine” (« la sphère de la circulation des marchandises − écrit-il dans le Capital − est, en réalité, un véritable Éden des droits naturels de l’homme et du citoyen ») comme le seul complément philosophique cohérent de toute économie fondée sur l’appropriation privée des grands moyens de production et l’accumulation indéfinie du capital. Aussi bien l’idée baroque ne lui venait-elle jamais à l’esprit − pas plus, du reste, qu’à Proudhon ou Bakounine − de se définir comme un “homme de gauche”.

Notes :

[i] Dans La double pensée (et repris dans l’introduction rédigée par Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini de l’excellent Radicalité – 20 penseurs vraiment critiques publié aux éditions de L’Échappée), Michéa écrit : « Il conviendrait, une fois pour toutes, de bien distinguer une position radicale d’une posture extrémiste (ou “extrême” − au sens où l’on parle, par exemple, d’un sport extrême). On appellera ainsi une critique radicale toute critique qui s’avère capable d’identifier un mal à sa racine et qui est donc en mesure de proposer un traitement approprié. Une posture extrémiste, au contraire, renvoie essentiellement à cette configuration psychologique bien connue (et généralement d’origine œdipienne) qui oblige un sujet − afin de maintenir désespérément une image positive de lui-même − à dépasser sans cesse les limites existantes (la surenchère mimétique perpétuelle constituant, de ce fait le rituel extrémiste par excellence). »

Pour comprendre le détournement du mot “radicalité”, notamment quand il s’agit de désigner l’extrémisme islamiste, on peut lire l’article Radicalisons-nous de Patrick Marcolini dans La Décroissance n°126, Nous sommes des radicaux, février 2016.

Source : Le Comptoir, Jean-Claude Michéa, 24-02-2016

Source: http://www.les-crises.fr/jean-claude-michea-ceux-den-bas-apparaissent-de-moins-en-moins-sensibles-a-lalternance-unique/